Québec

Louise Harel

Causer avec cette femme qui a représenté les électeurs de Maisonneuve et de Hochelaga-Maisonneuve durant 27 ans à l’Assemblée nationale, c’est d’abord accepter de ne pas voir le temps passer. C’est aussi prendre conscience que, pour certains, la politique est affaire de vocation. « Si je ne m’étais pas présentée à la mairie de Montréal en 2009, je l’aurais regretté toute ma vie », assure-t-elle.

Causer avec cette femme qui a représenté les électeurs de Maisonneuve et de Hochelaga-Maisonneuve durant 27 ans à l’Assemblée nationale, c’est d’abord accepter de ne pas voir le temps passer. C’est aussi prendre conscience que, pour certains, la politique est affaire de vocation. « Si je ne m’étais pas présentée à la mairie de Montréal en 2009, je l’aurais regretté toute ma vie », assure-t-elle. Guide chez les jeannettes, engagée au sein de la jec (Jeunesse étudiante catholique), vice-présidente de l’Union générale des étudiants, militante dans les milieux communautaires et féministes, ministre et députée, sa candidature à la mairie restait dans le droit fil de tous ses engagements. Louise Harel, qui n’avait jamais perdu une élection depuis sa cinquième année d’école, appréhendait pourtant une défaite de Vision Montréal. À quelques semaines de l’élection, elle avait dû chasser du parti Benoît Labonté, avec qui elle espérait former le tandem qui dirigerait la métropole pour quatre ans.

Louise Harel reste convaincue que la direction bicéphale qui a si bien réussi à Jean Drapeau est la meilleure solution de gouvernement pour Montréal. Petit sourire en coin et yeux malicieux, elle ajoute, toutefois, qu’un duo «Coderre-Labeaume » ne serait guère opportun. « Notre ville est plus importante que Québec, et le maire Coderre, qui fait du bon travail jusqu’ici, doit s’élever à la hauteur de la métropole. » Le jugement que porte Louise Harel sur la direction de Montréal explique sa décision de céder la position de tête à l’économiste Marcel Côté, quelques mois avant la dernière élection. Elle reconnaît aujourd’hui que ce mariage dans lequel son parti renonçait à son identité pour emprunter celle de Coalition Montréal ne fut pas sa meilleure idée. À l’exception de trois, tous les anciens membres de Vision Montréal, y compris elle-même, furent rayés de la carte par des électeurs que cette idylle étonnante et précipitée avait laissés confus et perplexes.

Le résultat de la dernière élection municipale a sonné la retraite pour cette avocate que la politique avait menée à la tête de trois ministères, Affaires municipales, Emploi et Solidarité, et Immigration et Communautés culturelles, avant sa nomination comme présidente de l’Assemblée nationale, puis un séjour à l’Hôtel de Ville de Montréal à titre de chef de l’opposition. Regrette-t-elle d’avoir pris sa retraite ? Pas une seconde ! Elle n’entretient ni nostalgie ni amertume, ajoutant qu’elle se trouve privilégiée d’être en santé et de pouvoir voyager à son aise avec Edmond Omran, son conjoint d’origine palestinienne. Lors de notre repas ensemble à La Gargote, un restaurant du Vieux-Montréal qu’elle affectionne, le couple arrivait tout juste d’un voyage au Vietnam, au Cambodge et au Laos.

Ce séjour a permis à la politicienne de constater à quel point l’économie de marché domine désormais ces pays asiatiques qui l’abhorraient il n’y a pas si longtemps. Après ce voyage et quelques autres, elle en arrive à la conclusion que plus les pays sont petits, plus leur population semble heureuse. Voilà plus qu’il n’en faut pour raviver sa flamme indépendantiste que – comme d’autres, j’imagine – j’avais crue en dormance depuis que Louise Harel s’était lancée en politique municipale. « Je ne peux me voir autrement que comme une Québécoise, et ma ferveur pour l’indépendance n’a pas diminué. » À l’appui de ses convictions, elle avance que le Canada se conçoit comme une seule nation, qu’il ne parvient pas à intégrer l’idée de deux nations. « Il est possible que les Canadiens du reste du pays ne puissent faire autrement, compte tenu de la proximité et de la puissance des États-Unis. Pour se différencier et exister, le Canada a sans doute besoin de la force centrifuge d’une nation unique. » Elle considère par ailleurs que nous avons besoin d’une charte québécoise, mais rejette celle qu’avaient présentée Bernard Drainville et le Parti québécois. « Il faut faire confiance à la jeune génération, beaucoup plus ouverte que nous l’avons été, qui n’a pas nos vieilles craintes et nos vieux complexes. Mes petits-enfants, par exemple, étudient en français et en anglais, une chance que je n’ai pas eue. »

Au début de sa campagne à la mairie, un éditorial du quotidien The Gazette l’avait profondément blessée. L’éditorialiste avait écrit que sa candidature constituait une aussi bonne nouvelle pour le maire sortant, Gérald Tremblay, que si « Mom » Boucher, le chef des motards criminalisés, emprisonné à perpétuité pour meurtre, avait été candidat. Son anglais hésitant, son association de longue date avec le mouvement souverainiste et son rôle-clé dans la fusion municipale constituaient pour l’éditorialiste plus d’arguments qu’il n’en faut pour démoniser Louise Harel auprès des lecteurs anglophones.

Alexandre Cloutier, le député de la circonscription du Lac-Saint-Jean, représente bien la nouvelle génération de Québécois ouverts et sûrs qu’évoque la politicienne. Au moment de l’élection de 2007, reconnaissant en lui la vedette montante du parti, elle n’a pas hésité à faire campagne à ses côtés. Réélu à deux reprises depuis, Cloutier a été ministre des Affaires gouvernementales et il est candidat à la direction de son parti. Louise l’appuie publiquement. Elle est aussi très fière d’une autre personne de la même génération, Catherine, la fille qu’elle a eue avec son premier conjoint, l’ardent syndicaliste Michel Bourdon. Catherine Harel-Bourdon est présidente de la Commission scolaire de Montréal et du Mouvement pour une école moderne et ouverte. Elle s’est opposée, avec la fougue qu’aurait eue sa mère, à la refonte des commissions scolaires avancée par l’ancien ministre Yves Bolduc, qui touchait particulièrement la Commission scolaire de Montréal.

Le docteur Bolduc a démissionné. S’il n’avait pas, selon mon invitée, l’étoffe qu’il faut pour diriger le ministère de l’Éducation, elle se désole du sort que lui ont réservé les médias. « C’est un véritable lynchage médiatique qu’a subi ce pauvre homme. » Une situation qui n’est pas de nature à encourager les citoyens à faire le saut en politique.

Le moment est mal choisi pour parler d’austérité alors que nous attaquons, elle, une assiette de foie de veau rosé et moi, un filet d’aiglefin charnu et appétissant, mais Louise Harel n’était-elle pas à la tête du ministère de l’Emploi lorsque le gouvernement de Lucien Bouchard a entrepris la récupération économique du Québec à travers le déficit zéro ? Elle place tout de suite en perspective notre dialogue sur cette question. « Celle que nous impose le gouvernement de Philippe Couillard n’a rien à voir avec notre quête du déficit zéro en 1996. Très habile négociateur, Lucien Bouchard avait fait du déficit zéro une affaire de concertation. Les chantiers de discussion que nous avions créés ont réuni les forces vives du Québec, le milieu des affaires comme celui des syndicats. Des personnalités comme André Bérard et Jean Coutu y ont participé activement. Notre quête du déficit zéro a été assortie d’importantes mesures sociales comme la politique familiale et la création des Centres de la petite enfance. Au même moment, nous avons doublé les cotisations à la Régie des rentes et rapatrié d’Ottawa nos juridictions en matière d’emploi et de main-d’œuvre. La rigueur instaurée par Monsieur Couillard s’installe sans aucune concertation préalable. Elle nous arrive dans le dos avec la froideur d’une lame. »

Louise admet que le déficit zéro du gouvernement Bouchard a entraîné quelques conséquences fâcheuses, fragilisant, par exemple, le réseau de la santé. Personne n’avait prévu d’aussi nombreux départs chez les médecins et les infirmières. « Ils ont profité de généreuses conditions pour prendre une retraite prématurée et sont partis gagnants. Aujourd’hui, si les praticiens grognent, c’est qu’ils ont peur de perdre des avantages… » Elle admet tout de même qu’il y a de sérieux coups de barre à donner dans notre système de santé, avançant même que le paiement à l’acte n’est peut-être pas la meilleure formule de rémunération ; il se pourrait qu’il défavorise les femmes médecins.

Même si elle a fait moins de bruit que d’autres personnalités féminines, Louise fut, dès ses premières années d’université, une fougueuse militante de l’égalité des femmes. Membre des cabinets Parizeau et Bouchard, c’est elle qui a piloté l’épineux dossier de l’équité salariale. Elle avoue d’emblée qu’elle n’aurait pu le mener à terme sans l’exceptionnelle solidarité dont ont fait preuve les femmes siégeant alors à l’Assemblée nationale, toutes appartenances confondues. Vingt ans plus tard, cette solidarité marque encore d’une pierre blanche son parcours politique.

Elle souligne aussi que le Parlement gagnerait en respectabilité et en crédibilité si l’Opposition ne s’élevait pas systématiquement contre toutes les propositions gouvernemen-tales. Le projet de loi sur le droit de mourir dans la dignité, appuyé par tous les partis, fut un véritable baume pour tous les citoyens qu’écorchent les débats partisans et souvent ineptes des parlementaires. Elle se souvient encore avec bonheur de l’attitude du ministre libéral André Bourbeau à qui elle avait succédé au ministère de l’Emploi et de la Solidarité. « Même si son parti avait perdu le pouvoir et qu’il se retrouvait dans l’Opposition, André n’a pas viré son capot et il a continué d’appuyer nos démarches pour rapatrier nos pouvoirs d’Ottawa. Je lui en reste fort reconnaissante. »

L’indépendance innée de cette battante et celle qu’elle souhaiterait trouver chez tous les parlementaires peut parfois jouer de mauvais tours. René Lévesque, qui n’appréciait pas l’esprit trop libre de Gérald Godin, avait par deux fois tenté de convaincre Louise Harel de se présenter contre ce dernier à l’assemblée d'investiture du comté de Mercier, ce qu’elle avait évidemment refusé. En février 1983, le gouvernement Lévesque adopte la Loi 111, qui suspend l’application de la Charte des droits et libertés, autorise le congédiement des enseignants qui refusent de retourner au travail et impose de lourdes amendes aux syndicats et à leurs élus. En son âme et conscience, c’est trop pour la jeune députée de Maisonneuve. Elle vote contre le projet de loi. « J’ai été littéralement changée en statue de sel par René Lévesque et mon propre parti », révèle-t-elle avec franchise.

Alors qu’elle vient d’être élue vice-présidente du parti, ce que René Lévesque n’avait pas souhaité, elle s’approche de lui pour l’embrasser. « Comme il y a des photographes, lui dit-il discrètement, si vous voulez, on va juste faire semblant ! » Malgré ces quelques froids et divergences qu’elle a connus avec René Lévesque – elle a quitté son cabinet au moment du « beau risque » –, Louise Harel n’en garde pas moins le souvenir d’un homme d’une grande intelligence et surtout d’une intégrité qui frisait parfois presque la bêtise. Mais à notre époque, peut-on se plaindre d’une trop grande intégrité de la part des politiciens ?

J’aurais pu continuer longtemps à m’entretenir avec cette femme calme, souriante et honnête, qui acceptait de répondre à toutes mes questions, même si elle avait rétorqué à Marcel Côté qu’« on n’est pas obligé de tout dire », alors qu’il soutenait « qu’on ne doit jamais dire le contraire de ce que l’on pense » ! Je ne sais si les Montréalais regrettent de lui avoir préféré Gérald Tremblay à la mairie en 2009, mais malgré l’estime que j’ai encore pour lui, Montréal aurait mieux traversé les turbulences de la Commission Charbonneau si cette politicienne auréolée de cheveux blancs immaculés avait été aux commandes. Nous avons dû partir, car on dressait les tables pour le soir.

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