Économie

Le capitalisme à bout de souffle

Les graves perturbations qui frappent la planète, et dont l’épicentre se trouve aux États-Unis, fournissent une sérieuse occasion de revoir l’ordre économique mondial et les modes de création et de répartition de la richesse. Des milliards d’êtres d’humains souffrent du cumul de ces crises financière, pétrolière et alimentaire réunies dans une convergence rarement observée.

C’est pourquoi il est nécessaire et encourageant d’entendre autant de voix réclamer de profondes remises en question, allant jusqu’à parler de « refonder le capitalisme ». Récipiendaires du prix Nobel, chefs d’État et nombre d’intellectuels, mais aussi les populations inquiètes, le monde entier est visiblement en mode recherche et prêt pour des thérapies énergiques. L’incroyable repentance de l’ancien gouverneur de la FED, Alan Greenspan, en dit long à cet égard…

          Une telle occasion s’était présentée dans les années 1930, lorsque Franklin D. Roosevelt avait mis de l’avant le New Deal et le Welfare State. Il avait alors instauré des systèmes stricts de réglementation qui nous ont épargné bien des excès pour les soixante années qui ont suivi. Ces attitudes ont longtemps marqué les États-Unis, mais peut-être encore davantage l’Europe de l’Ouest, passée depuis à une sorte d’économie sociale de marché généralisée.

          Une des raisons pour lesquelles cette transformation du capitalisme n’est pas allée plus loin, c’est que ce dernier avait, à l’époque, un concurrent jeune, plein d’espoir et encore séduisant : le communisme. Ce système, aussi idéaliste qu’inefficace, a implosé depuis, causant les ravages humains, socioéconomiques et écologiques que l’on sait. Le débat contemporain n’opposera donc pas un régime étatique planifié et centralisé au capitalisme ultra libéral du récent modèle américain : l’ère des procès simplistes est révolue.

Un nouvel espoir planétaire

          Ainsi, nous avons aujourd’hui la possibilité d’amorcer la refonte du capitalisme dans une autre atmosphère que celle d’une offensive socialo-communiste menée par des gauchistes doctrinaires poursuivant une lutte des classes contre les « odieux bourgeois capitalistes ». Les choses se sont heureusement relativisées.

          En effet, aucun penseur sérieux ne souhaite aujourd’hui la disparition de l’entreprise privée et de la concurrence fondée sur l’offre et la demande. On n’entend plus guère parler de lutte des classes, pour la simple et bonne raison que, même s’il subsiste d’énormes disparités, la plupart des êtres humains ne sont plus prisonniers de ces classes sociales qui, naguère, scellaient leur destin de la naissance à la mort. Pour notre plus grand bonheur, le Québec est l’un des endroits au monde où cette notion est devenue la plus désuète.

          Le terrain de l’après-crise contemporain sera beaucoup moins miné que celui des années 1930, qui l’était à tel point qu’il aura fallu six ans d’horreur et cinquante millions de morts avant que nous sortions véritablement du marasme.

          Cette fois, le processus devrait être plus facile et plus rapide, d’autant que le gouffre est moins abyssal…

          D’abord, sur le plan de la coordination planétaire, nous pouvons compter aujourd’hui sur des institutions comme les Nations Unies, l’OMC, la Banque mondiale, le BIT et l’OMS, toutes nées après la Deuxième Guerre mondiale.

          L’économie planétaire s’est aussi donné des regroupements régionaux exemplaires comme l’Union européenne, ou de fécondes alliances commerciales comme l’ALÉNA, l’ANSEA, le CARICOM, le Mercosur, l’Union des pays indépendants et plusieurs organisations africaines, entre autres. Ces institutions mondiales, bien qu’encore imparfaites, permettront une meilleure coordination face aux perturbations.

          Quant aux États et à leurs populations, tout augure également beaucoup mieux. On peut presque parler d’une opinion publique mondiale : l’information est globale et instantanée, les défaillances des uns et des autres sont connues immédiatement, les tentatives pour y remédier aussi. Les malheurs des grands comme ceux des petits sont quotidiennement analysés sous les yeux de la terre entière, et la nécessité d’agir s’impose à tous d’une façon pratiquement consensuelle. Les Chinois tentent de s’ajuster à nous et nous faisons de même par rapport à eux : l’Est et l’Ouest convergent enfin.

          Les dernières élections présidentielles américaines, l’événement politique le plus médiatisé de l’histoire, ont fait naître un espoir planétaire sans pareil. Tout en évitant les solutions hâtives, il faut maintenant avoir l’audace de proposer  des réformes en profondeur. Les temps y sont propices comme jamais auparavant.

Éthique, gouvernance
et bien commun

          Tout cela ayant commencé par des désordres financiers, les réformes devront d’abord viser la sphère financière. Il faudra cependant renoncer aux illusions néo-libérales et au culte de la déréglementation. Le monde financier ne peut plus être anarchique. Cela devrait être définitivement admis.

          Il faudrait soumettre les produits fi-nanciers, devenus aussi complexes que la physique nucléaire, à un test d’innocuité, comme les médicaments ! Les manœuvres purement fondées sur la cupidité, sans création de vraie richesse, ne devraient pas non plus être autorisées. Ce qu’elles créent ne profite qu’à quelques-uns, et ce qu’elles détruisent nuit à tous.

          Quant à cette approche, non dépourvue de mérite, que l’on appelle « autorégulation », il faut en restreindre l’usage, surtout si elle s’avère lucrative pour les entités qui prétendent s’en charger. Quand le surveillant est rémunéré par le surveillé et le régulateur par le régulé, les dérives sont inévitables. Personne ne cherche à abolir le droit criminel ni la police, malgré leurs énormes lourdeurs administratives. Il est temps pour les néo-libéraux de cesser leur combat pour une dérégulation extrémiste, dans leur propre intérêt comme pour le bien commun.

          Aucune contrainte ni aucune répression ne peuvent par ailleurs remplacer l’éthique et le sens moral, qui doivent redevenir des principes de base dans le monde de la finance. Les grandes écoles de commerce ont amorcé le mouvement, ainsi que des chercheurs et penseurs, des ordres professionnels et des organisations citoyennes. Dans les salles de classe comme à la Bourse, il faut faire la promotion de l’honnêteté et de la droiture, et présenter comme odieuses les spéculations débridées.

          Au cours des dernières décennies, la gouvernance d’entreprise a dérivé vers l’obsession et la domination financières. Souvent, la Bourse a pris le pas sur les ateliers et les centres de recherche. La sage vision à long terme s’est vu amoindrie tous les trois mois par des rapports boursiers. Or, si Joseph-Armand Bombardier ou Pierre Péladeau n’avaient rêvé que de Bourse, leur œuvre gigantesque ne se serait jamais réalisée.

          On sait que dans bien des cas, cette domination boursière est loin d’être en lien avec les seuls intérêts de l’actionnariat. C’est même souvent le contraire, car elle est étroitement liée à la rémunération des individus qui en font l’apologie. À ce chapitre, cela mène à d’insoutenables disparités qui déshonorent le système en récompensant les fauteurs de désastres.

Pour une concertation mondiale

          Si les théoriciens, les opérateurs, les professeurs et les fonctionnaires s’acquittent bien de leur devoir de réflexion et mettent de l’avant des solutions créatives, les États n’auront d’autre choix que d’agir, tant les opinions publiques sont bouleversées, voire atterrées, par la situation actuelle. Pratiquement tous les gouvernements s’activent d’ailleurs déjà, généralement de façon concertée.

          En effet, la liberté de circulation des biens, des services et des capitaux a tellement progressé qu’aucune refonte sérieuse qui ne soit pas conçue à l’échelle planétaire n’a de chances de réussir. Si l’on ne peut rêver d’une réglementation mondiale uniforme, qui serait forcément mal adaptée et violerait les souverainetés nationales, il faut du moins rechercher activement des normes communes d’équité et de transparence dans les transactions qui ont des effets hors frontières.

          L’Union européenne – qui n’est ni une fédération ni une confédération – est exemplaire à cet égard et illustre bien que l’efficacité en matière de réglementation peut aller de pair avec la préservation des indépendances nationales.

          Les paradis fiscaux, autre scandale illustrant ce manque de cohésion supranationale, embêtent tout le monde, les gouvernements comme les contribuables… sauf ceux qui en profitent, bien entendu. Ces outrances ne sont pas encore régulées et réprimées comme il le faudrait. Régler ce problème constituerait aussi un bon élément de base de la refonte, un gage de recherche de justice qui contribuerait à redorer le blason de l’économie de marché.

          La tâche est gigantesque, mais, paradoxalement, les malheurs présents rendent plus que jamais sa réussite possible. Sans compter que la première puissance du monde vient de renouer avec un leadership crédible.

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