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« Obamania » européenne

L’Europe a massivement voté pour Barack Obama. Dans son cœur, à défaut de pouvoir le faire dans les urnes. La France n’a pas échappé à cette vague d’« Obamania » : les Français étaient en liesse le mercredi 5 novembre au matin, et la quasi-totalité de leurs responsables politiques se sont réjouis des résultats des élections, moi le premier.

Comment expliquer cette belle unanimité ?

          D’abord, beaucoup d’Européens n’aimaient pas l’administration Bush, l’idéologie néoconservatrice qui l’inspirait, son arrogance méprisante envers la « vieille Europe », son autisme dans l’affaire irakienne, son manichéisme qui séparait le monde en deux camps : le Bien et le Mal.

          On a souvent écrit que la condamnation française de l’intervention américaine en Irak avait gravement nui à l’image de la France aux États-Unis. L’inverse est vrai : l’image des États-Unis a grandement pâti, en France, en Europe et dans le monde, de ce qui apparaît à nos opinions publiques comme son échec en Irak.

          Nous en souffrions, et voilà précisément la deuxième raison de notre enthousiasme pour Barack Obama : nous avions envie d’aimer à nouveau les États-Unis. Il y a trop en commun entre les peuples et les États de part et d’autre de l’Atlantique Nord pour que nous nous résignions à nous éloigner les uns des autres : l’histoire, les valeurs, défendues notamment au cours des deux guerres mondiales, nos affinités culturelles malgré nos différences…

          La campagne de Barack Obama, sa personnalité, le message dont il s’est voulu porteur nous ont convaincus qu’il allait redonner aux États-Unis de bonnes chances de se faire à nouveau aimer autour de la planète. Et nous en sommes heureux !

          Paradoxalement, son élection nous renvoie en même temps à nos propres lacunes. La France, en particulier, s’interroge sur le retard qu’elle a pris dans la mise en valeur, ou même tout simplement l’acceptation de sa diversité : combien, chez nous, y a-t-il de parlementaires noirs, de maires musulmans, de chefs d’entreprise ou d’administrateurs issus de l’immigration ? Il est vrai que nos histoires et nos sociétés respectives ne sont pas comparables.

          Certes, nous sommes, en très grande majorité, attachés à notre vision républicaine de la laïcité, qui nous interdit toute forme de discrimination politique fondée sur la race ou la religion. Pour ma part, je m’en réjouis. Néanmoins, nous éprouvons des sentiments mêlés de mauvaise conscience envers nous-mêmes et d’admiration pour ce pays qui a su surmonter ses vieux démons racistes.

          Admiration aussi pour l’exemple de modernité que nous donne une fois encore la mythique Amérique. Par sa jeunesse, son charisme, sa parfaite maîtrise de tous les outils de la communication politique – des plus traditionnels aux plus modernes, des rassemblements populaires jusqu’aux réseaux sociaux sur Internet –, le nouveau président est en parfait accord avec son temps. Il incarne parfaitement à nos yeux le rêve américain : la possibilité offerte à chacun de courir sa chance, la réussite fondée sur le mérite personnel et pas forcément sur le statut social, la capacité d’entreprendre et d’innover sans être prisonnier des traditions et des carcans.

Un Américain pragmatique…

          L’un des premiers gestes de Barack Obama, avant même de tenir sa première conférence de presse post-électorale, aura été d’ouvrir un site Internet de transition, change.gov, sur lequel, à partir de son bureau virtuel de président élu, il propose à ses concitoyens une communication instantanée, personnalisée et sans intermédiaire, allant jusqu’à faire des appels à candidatures pour les postes à pourvoir dans son futur gouvernement ! Voici venu le premier chef d’État numérique…

          Est-ce à dire que tout va changer aux États-Unis et dans le monde, comme par un coup de baguette magique ? Que les crises financière et économique vont se régler ? Que les guerres vont s’apaiser ? Que les inégalités vont se réduire ? Obama lui-même se garde bien d’entretenir cette illusion.

          Pour nous, Européens, la relation transatlantique demeurera tout à la fois centrale et difficile. Car, pour reprendre la jolie formule d’Hubert Védrine, mon successeur au ministère des Affaires étrangères, le nouveau président n’est pas, comme on l’imagine dans certains milieux politiques français, « un Européen de gauche ». Je le définirai quant à moi comme un Américain pragmatique.

          Barack Obama est américain jusqu’au bout des ongles, c’est-à-dire profondément patriote et donc décidé à défendre d’abord les intérêts de son pays. Or, les intérêts des États-Unis et ceux de l’Europe ne convergent pas toujours sur le plan politique… ni sur le plan économique : quand le Pentagone passe une énorme commande d’avions ravitailleurs à Airbus, l’administration et la justice américaines s’arrangent pour annuler le marché et remettre Boeing dans la course. C’était du temps de Bush. Mais Obama n’a pas manqué d’approuver.

          Nos intérêts ne sont pas toujours convergents non plus sur le plan stratégique : Obama s’est engagé à organiser le retrait des troupes américaines d’Irak en seize mois. Bien. Mais il annonce son intention de renforcer le dispositif militaire américain en Afghanistan. S’il demande aux Européens de l’y accompagner, nous laisserons-nous entraîner ?

          Américain pragmatique, il est resté, tout au long de sa campagne, assez flou sur les mesures concrètes qu’il compte prendre pour relancer la croissance américaine et lutter contre les injustices sociales les plus criantes. Nous allons donc les découvrir avec le temps. Et toutes ne feront peut-être pas consensus.

Du vert à la Maison-Blanche

          Pour finir comme j’ai commencé, sur une note d’espoir, je voudrais faire part d’une certitude : Barack Obama sera un président écologiste. La constance avec laquelle, tout au long de sa campagne, il a pris des engagements clairs en la matière, la sincérité qui ressortait de ses déclarations ne laissent pas place au doute.

          La nouvelle administration va rompre avec l’attitude obstinée de l’équipe sortante, qui a commencé par nier la responsabilité des pays développés dans le réchauffement climatique (qu’elle remettait également en question) et persisté à refuser d’appliquer le protocole de Kyoto. Fort heureusement, de nombreux États américains, dont la Californie (et des grandes villes, telle New York) se sont résolument engagés dans le combat pour un développement durable. Ce sera demain le cas du gouvernement fédéral qui, sous l’impulsion du nouveau président, fera des technologies vertes et d’une politique énergétique respectueuse de l’environnement de nouveaux leviers de croissance. Barack Obama évoque un investissement de 150 milliards de dollars américains en faveur des énergies renouvelables dans les 10 prochaines années et cinq millions de nouveaux emplois potentiels.

          Voilà tout à la fois un défi et une chance pour les économies de nos pays développés, aussi bien au Canada qu’en Europe.

          Il y a, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, des moments de grâce. Ne laissons pas le scepticisme nous voler celui-ci.

Alain Juppé est président de la Commission du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France.

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