Économie

Régis Labeaume - Québec après la fête

Rencontre avec Régis Labeaume, un politicien essoufflé mais résolu !
Nous sommes à peine sortis des fêtes du 400e que le maire de Québec nous parle de l’« effet 2008 », des nouvelles ambitions qui animent la capitale et des défis politiques immenses que cela pose pour son administration.

La ville de Québec vient de passer une année de rêve… Comment maintenir cet élan ?
          On a pensé qu’après le succès, on aurait droit à une petite pause, mais ça ne se passe pas comme ça. Les gens de Québec ont passé un été de rêve, ils sont fiers comme je ne les ai jamais vus l’être, et ils ne veulent pas que cela s’arrête.

          La nouvelle pression, c’est de faire en sorte qu’en 2009, la ville continue d’être festive, visitée, félicitée. C’est le nouveau défi. Évidemment, ce n’est pas évident, parce que nous avions 100 millions de dollars pour réaliser le 400e. La population veut des événements, mais je ne suis pas sûr qu’elle accepterait que je pige dans le budget de la Ville pour les réaliser… C’est compliqué.

Vous devez donc demander de nouveau aux gouvernements d’investir à Québec…

          Non, nous ne voyons pas les choses ainsi. Nous essayons d’être aussi créatifs dans nos budgets que dans nos relations avec le secteur privé. Je trouve un peu délicat de demander aux gouvernements de nous soutenir à nouveau cette année, parce qu’on ne peut pas dire qu’ils n’aient pas fait leur part pour 2008. Nous essayons de nous y prendre autrement.

Que pensez-vous des nombreux projets sportifs qui viennent de refaire surface : le nouveau Colisée, une candidature olympique… Est-il réaliste de penser qu’on pourra amasser des sommes aussi importantes pour réaliser de tels projets ?

          Ça, j’appelle ça l’« effet 2008 ». Avant, à Québec, on avait l’esprit chagrin, et dès que quelqu’un s’étirait le cou avec un projet distinctif, on lui coupait la tête. Visiblement, cette ère est révolue, et le niveau d’estime collectif a monté. Les projets d’envergure sont non seulement acceptés, mais défendus. Et c’est heureux. Moi, en tant que maire, j’encourage toutes ces initiatives, tout ce qui peut faire grandir la ville. Il faut être ouvert au départ et ensuite, voir comment s’y prendre et établir les priorités.

Dans le cas du projet d’amphithéâtre, par exemple, les promoteurs parlent de recueillir 50 millions de dollars auprès de la population (ndlr : par la vente de sièges et de salons aux particuliers), et de demander ensuite 50 millions à la Ville et 100 millions à chacun des gouvernements. Est-ce possible ? Pensez-vous pouvoir y parvenir ?

          Mon problème, actuellement, c’est que mon esprit est accaparé par le budget que nous avons à boucler et par les négociations avec les employés de la Ville. Je vais commencer par régler cela. Ensuite, je me pencherai sur le dossier de l’amphithéâtre.

          Pour ma part, j’ai toujours dit qu’il n’y avait pas tant d’embûches que ça pour le projet d’amphithéâtre en tant que tel, dans la mesure où on envisage de le construire pour faire venir à Québec une équipe professionnelle de hockey. Or, j’ai lu récemment que la  valeur moyenne des clubs de hockey de la Ligue s’établit à 220 millions de dollars.

          Il est beaucoup plus compliqué de faire acquérir une franchise à quelqu’un du privé que de se payer un immeuble… Mais c’est le problème de l’œuf et de la poule. Quoi qu’il en soit, pour ma part, je veux faire de Québec une ville attrayante, une ville performante, et à cet égard, il est logique de penser que nous devrions avoir un amphithéâtre moderne.

Certains disent que Québec doit devenir une véritable capitale hivernale, un haut lieu des sports d’hiver. Partagez-vous cette vision ?

          Oui. […] Divers projets intéressants sont sur la table, mais je ne veux pas les évaluer à la pièce. Je tiens à ce que nous ayons un plan de match global. Il faut faire en sorte de développer un produit culturel et touristique. J’ai beaucoup lu sur le sujet, et ce qu’on remarque aujourd’hui, c’est que les baby-boomers veulent voyager et se divertir, tout en jouissant d’une certaine exclusivité. Beaucoup ont ri du concept d’hôtel de glace au début, mais quand on fait la somme des revues étrangères qui en ont parlé, c’est impressionnant de voir à quel point ça marche !

Est-ce que vous liez cela nécessairement à la tenue à Québec des Jeux olympiques en 2018 ou 2022 ?

          Je voudrais dépasser le seul domaine du sport. L’idée, c’est de démystifier la vie hivernale, de la mettre en valeur. Il ne faut pas s’arrêter à l’idée d’une capitale des sports d’hiver, car ce serait trop limité. Il importe d’inclure une dimension culturelle. Nous sommes très heureux du succès de 2008, mais il ne faudra pas oublier que ce succès reposait sur un produit culturel. Tous ceux qui s’interrogent sur les retombées économiques de la culture devront s’en souvenir.

          Alors, quand on parle de vie en hiver, je ne voudrais pas que ce soit uniquement lié au domaine sportif.

Pendant la campagne électorale, vous avez à nouveau présenté une liste de projets. Outre le sport et la culture, il est question d’un TGV, du transport en commun… Comment allez-vous établir un ordre de priorités ?

          Moi, mon approche, c’est de laisser les partis déterminer quels sont les projets prioritaires […]. Et à partir du moment où les partis s’en sont chargés, cela constitue une forme d’engagement. On en prend bonne note, et plus tard, on les leur rappelle et on fait en sorte qu’ils tiennent leurs promesses.

Depuis votre élection, en décembre 2007, vous avez imposé une façon bien particulière de gouverner. Vous prenez davantage la parole que les autres maires, vous exposez le détail des dossiers sur la place publique, vous diffusez votre « liste d’épicerie ». Pourquoi avez-vous opté pour cette façon de faire ?

          Pendant la campagne, nous nous étions dit que nous fonctionnerions ainsi, que nous nous servirions du poids politique de Québec. Alors, nous ne nous gênons pas pour exposer nos priorités. Dans la mesure où c’est fait correctement, je ne vois pas pourquoi on se priverait de faire valoir ses priorités et d’exiger que les politiciens s’engagent.

          Souvent, les politiciens essaient de mener campagne sans prendre d’engagements ; je ne suis pas du tout d’accord avec ça. J’ai pris un certain nombre d’engagements pendant ma campagne, et je me démène pour les tenir. Je voudrais que tous aient été réalisés quand arriveront les prochaines élections. Alors, je demande aux autres de faire exactement la même chose. Les élections constituent un moment privilégié, et je ne vois pas pourquoi des candidats boucleraient leur campagne sans nous avoir dit quelle sorte de travail ils veulent faire pour notre ville.

Comme vous le savez, à Québec, on a une espèce de tradition qui consiste à garder les maires en poste très longtemps : Gilles Lamontagne et Jean Pelletier 12 ans chacun, Jean-Paul L’Allier 16 ans… Vous voyez-vous rester au pouvoir pendant une aussi longue période ?

          Je ne sais pas. C’est sûr que je souhaite renouveler mon mandat, parce que j’ai un projet bien précis à accomplir ; mais pour le reste, honnêtement, je n’en suis pas là. Toutefois, je constate qu’à Québec, le lien entre le maire et la population est fort. Les mandats des maires durent probablement parce que Québec est une ville importante, mais de taille humaine : on rencontre les gens dans la rue. Il y a donc un lien émotif fort.

Comment imaginez-vous la ville de Québec dans dix ans ?

          Ce serait la ville de choix pour les jeunes familles et ce que j’appelle les « jeunes performants ». Tous les grands gestes que nous posons vont dans ce sens-là. Je voudrais que Québec soit attrayante pour deux jeunes parents qui ont, par exemple, chacun une maîtrise et pourraient travailler partout dans la monde. Car, en fonction de l’âge, nous sommes la deuxième ville au Canada, après Victoria. Québec est la ville de prédilection des retraités de l’Est du Québec. Je comprends cela, mais en même temps, si on veut créer de la richesse, on a besoin des jeunes pour assurer l’avenir de la ville.

Vous venez de créer un poste de coordonnateur aux grands projets économiques. Quelle sera sa mission ?

          C’est un facilitateur. J’ai découvert qu’il est possible d’accélérer fortement des projets quand le maire s’en mêle. Mais le maire manque de temps ! C’est donc le coordonnateur qui s’occupera jour et nuit des projets en cours, précisément ceux de 10 millions de dollars et plus. Cette personne aura accès à tout le monde dans l’appareil municipal et elle sera en ligne directe avec l’administration pour pouvoir accélérer les projets. C’est important, car plus les projets se réalisent vite, plus rapidement se crée la richesse. Et je ne suis pas fou : ça veut aussi dire que la mairie peut percevoir des taxes plus rapidement !

Vous avez surtout de l’expérience comme homme d’affaires, mais vous avez aussi été conseiller politique du ministre péquiste Jean-François Bertrand, au début des années 1980. Quand avez-vous eu envie de vous lancer personnellement en politique ?

          Mon intérêt pour la politique a toujours été là, mais c’est ma fille Catherine qui a été l’élément déclencheur, il y a quelques années. Un jour, elle m’a annoncé qu’elle allait étudier à l’Université Concordia, à Montréal. Évidemment, j’étais content pour elle… C’est alors qu’elle m’a expliqué qu’elle ne se voyait pas vivre à Québec, parce que cette ville n’avait pas assez d’envergure.

          Ça m’a sonné… À son âge, quand j’étais sorti de l’Université Laval, ça m’avait semblé tout naturel de rester à Québec. J’ai compris qu’il fallait passer à l’action, parce qu’une ville qui perd ses jeunes, c’est une ville qui se vide de son sang. Ça annonçait des jours sombres pour Québec. Je vivais dans le confort, j’avais été un homme d’affaires chanceux et mes affaires allaient bien. Mais là, je me suis dit qu’il fallait arrêter de chialer et faire quelque chose.

Qu’est-ce qui a changé dans votre vision du rôle de maire ?

          Deux choses m’ont surpris. D’abord, j’avais mal évalué les exigences que représentait 2008 pour un maire. Ça a été trépidant et passionnant, mais je n’avais pas pensé que cela accaparerait autant de mon temps. Par ailleurs, je ne pensais pas que les médias prenaient autant de place ; je ne savais pas qu’il y avait autant de journalistes affectés à temps plein à la politique municipale.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose concernant vos projets pour Québec ?

          Au cours des prochains mois, j’ai l’intention de parler de l’idée de l’économie de la créativité, de la jonction entre l’économie, la culture et la technologie. Les produits technoculturels. La quintessence de cela, c’est ce que fait Robert Lepage. Le Moulin à images constitue un exploit sur le plan artistique, mais à mes yeux, c’est d’abord un exploit technologique.

          Dans le quartier Saint-Roch, par exemple, mille personnes travaillent dans le domaine du jeu interactif. L’idée, c’est de les mettre en contact avec les artistes pour créer un nouveau produit, ce que j’appelle le « technoculturel ». Nous voudrions, par exemple, que Québec devienne une place de choix au chapitre de l’insertion du numérique dans le cinéma. Nous allons élaborer un plan de match à long terme, et investir. L’idée, c’est d’anticiper, de voir plus loin que le bout de notre nez.

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