Économie

Venez, divin messie !

Mardi, 3 novembre 1936, 11 heures du soir. Mon frère et moi n’arrivons pas à dormir. L’oreille collée à l’ouverture par où le tuyau du poêle de la cuisine monte jusqu’à notre chambre, nous écoutons le grésillement de la radio RCA Victor, syntonisée à CBS, où papa a collé son oreille. De temps à autre, il répète à maman ce qu’il entend. Contre toute attente, Franklin D. Roosevelt passe en tête dans la course présidentielle qui l’oppose au républicain Alf Landon…

Nous sommes trop jeunes pour vraiment comprendre ce qui se passe. Mais, pendant tout le mois d’octobre, après le souper, nous entendons papa et maman qui, en buvant leur thé, tentent de se convaincre qu’un aussi bon président que monsieur Roosevelt ne peut être renvoyé au bout d’un seul mandat. Pourtant, tout indique que c’est ce qui se prépare.

          Quelques jours après les élections présidentielles du Maine (elles avaient toujours lieu en septembre dans cet État), maman avait reçu une lettre de sa cousine Marie-Pierre, femme de chambre à l’hôtel Eastland Park de Portland, qui avait été secrétaire pour la Price Brothers. En 1931, quand la crise força l’usine de Port-Alfred à fermer ses portes, Marie-Pierre partit pour le Maine et nos parents s’installèrent à Waterloo, dans les Cantons-de-l’Est. C’est par elle qu’ils ont appris que Landon avait remporté les cinq votes électoraux du Maine. « As Maine goes, so goes the nation ! » disait-on. Malgré cela, mes parents gardaient espoir.

          Un voyage que fit l’oncle Ernest au Vermont fut loin de les rassurer. Mon oncle, qui vendait des outils, s’approvisionnait chez Union-Butterfield, dont l’usine avait un pied à Derby Line, dans le Vermont, et l’autre à Rock Island, au Québec. Au retour, il rapporta que le Vermont allait lui aussi voter pour Landon.

          Comment les Américains pouvaient-ils être aussi ingrats ? Grâce au président Roosevelt, les financiers n’avaient-ils pas fini par admettre leur honteuse spéculation boursière, et les banquiers, l’imprudence dont ils avaient fait preuve en consentant des milliards de dollars en hypothèques risquées ? « Our troubles will not be over tomorrow but we are headed in the right direction ! » répétait le président américain. « La seule chose que nous ayons à craindre, c’est la crainte elle-même ! » disait-il aussi.

          Ce sont bien plus ces paroles rassurantes, prononcées par le président lors d’un fireside chat sur les ondes de CBS, que papa veut retenir. Si Roosevelt reste au pouvoir, explique-t-il à maman, les Américains auront bientôt de l’assurance s’ils sont malades, des allocations s’ils tombent en chômage, et même un salaire minimum. « Le jour où les Américains auront tout ça, le Canada sera bien obligé de suivre. »

          Quant aux vilains capitalistes qui ont tant spéculé à la Bourse que tout le monde a perdu ses économies, la nouvelle Securities and Exchange Commission de Roosevelt leur imposera enfin des règles sévères. Fini, les folies ! Jamais ils ne pourront les répéter. (Ah oui ?)

          Le 31 octobre, tous les espoirs de papa fondent d’un coup. À l’heure du souper, alors que nous écoutons en silence Les nouvelles de chez nous à CKAC, Albert Duquesne annonce de sa voix grave que le magazine américain Literary Digest prévoit une victoire décisive de Landon avec 370 votes électoraux sur 531 et plus de 60 pour cent du vote populaire. Or, depuis 1916, tous les sondages de ce magazine ont été rigoureusement exacts. Le présentateur conclut cette très mauvaise nouvelle par le fameux dicton : « Comme vote le Maine, vote le pays ! »

          Le bulletin de nouvelles ne dit pas un mot de George Gallup, un publicitaire dont le premier sondage prévoit exactement le contraire.

          Papa donne sur la table un grand coup de poing accompagné de son juron des grands jours : « Bonyeu de soreil ! » De peur de mal digérer, maman prend une grande cuillerée de bicarbonate de soude diluée dans un verre d’eau tiède.

          Inutile d’ajouter qu’en ce soir d’élections présidentielles, papa est branché sur CBS depuis son retour des bureaux de la Southern Canada Power, où il travaille comme comptable. Dans le salon, l’horloge grand-père sonne minuit. Mon frère s’est endormi sur le plancher. Tout à coup, papa s’écrie : « Roosevelt va l’emporter, Roosevelt va l’emporter ! Et il ajoute évidemment cette phrase que Bernard Derome immortalisera un demi-siècle plus tard : « Si la tendance se maintient... »

          Le lendemain soir, aux Nouvelles de chez nous, Albert Duquesne annonce le résultat final : Roosevelt a décroché 523 grands électeurs et le pauvre Landon, seulement les huit du Maine et du Vermont. Dorénavant, on dira : « As Maine goes, as goes Vermont ! »

Dimanche, 29 novembre 1936

          Premier dimanche de l’Avent. À la grand-messe où nous allons avec papa, le curé Messier invite les fidèles à prier pour que le président Roosevelt, fraîchement réélu, puisse dénouer enfin la crise économique et ramener la paix dans le monde. Après sa bénédiction, le chœur entonne avec émotion Venez, divin Messie ! Dans ma tête d’enfant, j’imagine que ce messie qu’on implore, c’est le président Roosevelt lui-même.

Mardi, 5 novembre 1940

          Élections historiques aux États-Unis : Roosevelt est le premier président américain à être réélu pour un troisième mandat. Il obtient 449 grands électeurs, par rapport à 82 pour le candidat républicain Wendell Willkie. Le Literary Digest, qui avait prédit la défaite de Roosevelt en 1936, a fait faillite depuis longtemps, tandis que la maison de sondages George Gallup fait maintenant fortune !

Dimanche, 1er décembre 1940

          Premier dimanche de l’Avent. Le curé Messier qui, jusque-là, nous faisait prier pour que Hitler et Mussolini tiennent les Bolcheviques à distance, retourne sa soutane : il faut maintenant demander au Seigneur que le président Roosevelt aide les alliés à combattre les méchants nazis et les fascistes. Venez, divin Messie ! entonne le chœur dont nous faisons désormais partie, mon frère et moi. J’ai maintenant l’âge de faire la différence entre le messie qui est au ciel et celui qui habite la Maison-Blanche.

Dimanche, 30 novembre 1941

          Premier dimanche de l’Avent. Le curé Messier ne comprend toujours pas pourquoi les Américains se contentent d’envoyer des bateaux aux Anglais plutôt que de les aider à battre Hitler et Mussolini. Maman et papa assistent tous deux à la messe, car c’est mon frère et moi qui avons l’honneur de chanter en duo le couplet du cantique traditionnel de l’Avent :

Seigneur,
nous n’espérons qu’en vous,
Tous les enfers sont déchaînés ;
Descendez sur la terre
Venez, venez, venez !

          Après la messe, sur le chemin de la maison, au lieu de nous féliciter, maman dit que nous avons faussé.

Dimanche, 7 décembre 1941

          Deuxième dimanche de l’Avent. Cette fois, le curé Messier livre son prône avec une gravité qui nous glace. Il annonce aux fidèles qu’au moment même où il prêchait, les Japonais bombardaient les navires américains qui mouillent à Pearl Harbour. « Il faut prier, mes bien chers frères, car si la guerre devient mondiale, on finira par être obligés de conscrire même les prêtres ! » Mon Dieu ! Papa sera sûrement obligé d’aller à la guerre lui aussi !

          Pour dîner, maman a préparé une blanquette de poulet, mais je n’ai pas faim. J’essaie d’en savoir plus sur le « péril jaune » dont a parlé monsieur le curé, mais ni papa ni maman n’ont changé d’avis : ce sont les Bolcheviques qui sont les plus dangereux.
          Le soir, aux Nouvelles de chez nous, Albert Duquesne raconte que les Américains ont perdu la moitié de leur flotte, 188 avions et plus de 2 400 hommes. Le président Roosevelt a même téléphoné à Churchill. Si les Japonais ne sont pas aussi dangereux que les Bolcheviques, pourquoi le président américain se donne-t-il tant de peine ? Téléphoner jusqu’en Angleterre, ça doit être drôlement compliqué !

Jeudi, 25 décembre 1941

          Mon frère et moi sommes acolytes à la messe de minuit. Après la troisième messe, alors qu’à moitié endormis, nous replions maladroitement nos surplis, le curé Messier explique aux deux religieuses qui rangent les vêtements sacerdotaux que les Japonais chassent de leur pays tous les missionnaires catholiques. Heureusement que, par mesure de précaution, on arrête tous les Japonais qui vivent au Canada… Les sœurs semblent bien soulagées.

          Au retour de l’église, sous le sapin de Noël, mon frère et moi trouvons le petit train électrique que nous avions demandé depuis si longtemps au petit Jésus. Une fois la locomotive sur ses rails et ses trois wagons attachés, nous constatons qu’il n’est pas électrique du tout : il faut tendre un ressort pour le faire marcher. Je retourne la locomotive pour monter le ressort et, ô surprise ! j’aperçois une étiquette : Made in Japan.

          Je n’en ai jamais parlé à mon frère, mais je me suis longtemps demandé comment papa, si fervent admirateur du président Roosevelt, pouvait l’avoir trahi en achetant un petit train aux Japonais !

Mardi, 4 novembre 2008

          Vacances au soleil avec ma femme à Playa del Carmen, au Mexique. À l’hôtel où nous séjournons, la moitié des pensionnaires sont américains ; les autres viennent d’Europe ou d’Amérique du Sud. Sitôt le souper terminé, nous nous précipitons tous devant l’écran de télévision du bar. Vers 22 h 30, quand CNN annonce que Barack Obama a remporté la victoire, tous applaudissent spontanément. Moment historique : cette fois, le messie est noir !
 

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