Économie

La marée réglementaire…

Elle monte et descend, mais contrairement à la vraie marée, son mouvement n’est pas immuable. Il est conditionné par diverses turbulences qui marquent la vie économique et dont certaines prennent l’ampleur de véritables tsunamis… Quand cela arrive, la tension monte et, quelle que soit la tendance idéologique, on se tourne alors vers l’État régulateur, dont l’action est souvent honnie et dénoncée par temps calme, mais réclamée durant les orages.
 

Comme la régulation est souvent motivée par des désastres, elle est presque toujours conçue dans une atmosphère fébrile peu propice à une action réfléchie et équilibrée. Ses conséquences potentiellement nuisibles seraient mieux analysées dans la sérénité ; hélas, c’est rarement possible. En effet, on a souvent vu des règlements aux intentions louables créer des dommages collatéraux encore plus néfastes que les excès visés.

Des tulipes hollandaises au XVIIe siècle en passant par la crise de 1929, des scandales de gouvernance contemporaine aux « subprime », il faut bien finir par admettre, bon gré mal gré, que ce fameux système de marché, sensé effectuer par lui-même tous les ajustements requis, finit souvent par déraper et décevoir ses plus fidèles défenseurs. C’est ce qu’il fait présentement de façon spectaculaire, aux États-Unis d’Amérique notamment.

Ce type de perturbations ainsi que d’autres problèmes chroniques ont amené certains à conclure, au XIXe siècle, que c’est l’économie de marché elle-même qui était en cause. Avec beaucoup d’idéalisme, il faut l’admettre, et aussi après une profonde réflexion – Marx et Engels n’étaient pas des demeurés –, certains ont carrément tourné le dos au capitalisme et ont élaboré un nouveau système économique qui devait tout harmoniser. Le communisme intégral contrôlait tout et les économies y étaient étatiques, planifiées et centralisées. Comme on le sait, l’aventure s’est terminée par l’implosion du régime, après avoir causé d’incroyables dégâts sur les plans humain, économique et écologique.

La moitié de l’humanité est alors venue rejoindre l’autre dans l’univers de l’offre et de la demande, de l’entrepreneuriat et des activités boursières. Dans une mesure telle que les anciens communistes eux-mêmes ont tendance à pratiquer un libéralisme débridé. La Chine, entre autres, commence d’ailleurs à réfléchir sur la nécessité impérieuse de réglementer sa nouvelle économie capitaliste, qui engendre des excès si grands qu’ils pourraient mettre en péril la croissance du pays.

La victoire du libéralisme absolu ?

Par une logique prévisible, c’est d’ailleurs quand le capitalisme a perdu son concurrent communiste que certains esprits superficiels en ont conclu que l’heure du libéralisme absolu était venue. La supériorité du marché étant triomphalement établie, il fallait avoir en ce dernier une confiance aveugle et lui vouer un culte dont les premières manifestations se traduisirent par une déréglementation frénétique.

Les économistes libéraux américains avaient d’ailleurs du pain sur la planche dans leur propre pays. En effet, Les États-Unis avaient évolué, après la catastrophe de 1929, vers un univers de réglementation financière stricte et s’étaient attaqués de front aux lois du marché en matière bancaire et de placement. En votant la loi Glass-Steagall en 1933, le gouvernement américain a créé un contexte de réglementation si contraignant que pratiquement aucun pays capitaliste n’a emprunté une voie aussi restrictive.

À cause de cette fameuse loi Glass-Steagall, pendant des années, aucune des banques américaines n’a figuré parmi les grandes institutions financières du monde : elles faisaient même figure de petits joueurs comparativement aux grandes banques japonaises. Le Crédit agricole français les dépassait toutes. Les banques américaines, en effet, ne pouvaient pratiquement pas avoir d’activités en dehors de leur État d’origine. Elles étaient, de plus, confinées aux seules activités bancaires. First Boston ne sortait pas du Massachussetts ni Citibank de l’État de New York. C’étaient strictement des banques et non des institutions financières. Il est d’ailleurs étonnant qu’une loi aussi restrictive ait pu tenir le coup jusqu’en 1999. Soulignons toutefois qu’elle fut l’objet, antérieurement à son abolition, de nombreux contournements tant elle paraissait contraignante au monde financier, qui se sentait ainsi justifié de la violer.

Ce n’est pas un hasard si Citigroup fut formée immédiatement après son abrogation. Par un spectaculaire retour de balancier, on entra alors dans une ère de libéralisme frénétique. Personne évidemment ne pouvait alors imaginer que moins de dix ans plus tard, certains des géants nés de cette libéralisation se retrouveraient dans la tourmente et que Citigroup elle-même serait sauvée in extremis de la débâcle totale par des financiers de Singapour. Ni que Fannie Mae et Freddie Mac seraient nationalisées ni que Lehman Brothers se placerait sous la protection de la loi américaine sur les faillites ! Tout cela donne une belle occasion de réfléchir à la fois sur les périls d’une réglementation excessive, dictée par une conjoncture tourmentée, mais aussi sur ceux d’une déréglementation brutale découlant d’une perte de mémoire collective.

Déjà, les méfaits de la déréglementation marquent de façon significative l’orientation des législateurs aux États-Unis et ailleurs, et une nouvelle action réglementaire est amorcée. Le mouvement est inversé. Partout, on resserre les règles et les moyens de contrôle. Particulièrement en cette époque où l’univers financier est devenu aussi difficile à décoder que les arcanes de la physique nucléaire. Nombre de courtiers, et non des moindres, ont toutes les peines du monde à expliquer à leurs clients la nature de ce qu’ils leur vendent. L’affaire du papier commercial adossé a démontré qu’il n’y avait pas que les clients et leurs courtiers qui étaient perdus. Même les hauts dirigeants des sociétés financières étaient incapables d’évaluer la solidité des effets de commerce qu’ils mettaient en vente. Quant aux agences de cotation, elles se sont littéralement déshonorées. Les laborieuses explications mises de l’avant a posteriori pour tenter d’expliquer les dégâts n’étaient pas non plus des plus limpides.

Quel gâchis !

S’il ne s’agissait que de l’humiliation d’experts et de quelques congédiements d’opérateurs, cela mériterait moins que l’on s’y attarde, mais c’est l’économie réelle qui a payé la note, alors qu’elle tournait plutôt rondement avant ce véritable sabotage financier. L’effort générateur de prospérité des entrepreneurs, gestionnaires, chercheurs, travailleurs de toute sorte, a été littéralement trahi par les financiers, qui ont ainsi anéanti des milliers de milliards de dollars de valeurs réelles, et réduit à néant le fruit d’un nombre infini d’heures de travail d’honnêtes gens. Sans compter la perte d’épargnes personnelles péniblement accumulées.

Où pourrait-on trouver de plus forts arguments factuels pour faire ressortir toute l’absurdité du libéralisme naïf, que l’on voit encore défendu par plus de gens qu’il n’est concevable ? Si Karl Marx était encore de ce monde, il plancherait jour et nuit devant son ordinateur pour chercher à inventer un nouveau système. Il nous parlerait du « capital » sous un angle probablement encore plus critique que la première fois.

Ces constatations ne rendent pas pour autant simples les actions à entreprendre pour réglementer le marché dans sa forme actuelle, surtout maintenant qu’il est mondialisé. Vouloir réguler un système si étroitement lié à la nature humaine et qui, malgré tout, s’avère encore le meilleur, comporte des défis énormes pour les pouvoirs publics comme pour les spécialistes chargés de les conseiller.

On peut en conclure qu’en ce domaine comme dans beaucoup d’autres, nous sommes au-delà des débats idéologiques. Il faut admettre, comme s’en plaignent les milieux d’affaires, que la réglementation alourdit leur tâche. Mais par ailleurs, ils ne peuvent nier que l’absence de règles engendre un gaspillage beaucoup plus important et aux conséquences beaucoup plus lourdes que les obstacles que cause la réglementation.

 

L’heure est venue de parler de plus en plus d’une certaine convergence idéologique. Cela peut être pénible pour les tenants de l’ultra libéralisme, mais comme l’économie de marché leur est chère, ils comprendront que la réglementation stricte fait en somme moins de torts et coûte, à terme, beaucoup moins cher que les excès de cette doctrine. Il semble que l’évolution historique nous fasse cheminer vers un inéluctable consensus : la liberté ne doit pas être synonyme d’anarchie, et il est dans l’intérêt de tous d’en convenir.

Bernard Landry

Ancien premier ministre

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