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Le retour à la guerre froide...

L’expression « guerre froide », qui avait peu à peu disparu de notre vocabulaire, revient aujourd’hui en force dans le discours politique, la crise géorgienne lui ayant donné un regain d’actualité.
 

Je ne crois pourtant pas que l’histoire se répète. Le contexte actuel est à l’évidence profondément différent de celui des années 1950-1960. Ne serait-ce que parce que la mondialisation a déplacé le centre de gravité de la puissance et de la richesse dans le monde. De nouvelles puissances émergent, qui se contentent de moins en moins de profiter discrètement de leurs performances économiques et prétendent désormais jouer un rôle politique sur la scène internationale. Dans un monde multipolaire, la confrontation ne se fait plus bloc contre bloc.

Cela dit, il ne faut pas sous-estimer l’acuité de la crise que vient de déclencher l’intervention militaire russe en Géorgie.

Comment en est-on arrivé là ?

Pour tenter de le comprendre, il faut d’abord se remettre en mémoire ce qui s’est passé en Russie depuis la chute du mur de Berlin…

Le pays et son peuple ont traversé des années noires. Effondrement de l’empire soviétique qui a conduit à un rétrécissement des frontières ; réduction du PIB et chute spectaculaire du niveau de vie, tout particulièrement pour les revenus modestes ; et, simultanément, des fortunes colossales se sont constituées dans le processus débridé de libéralisation et de privatisation…

Un sentiment de profonde humiliation s’est alors répandu dans la population où la nostalgie de l’âge soviétique, à la grande surprise des opinions occidentales, a marqué des points.

Si le président/premier ministre Poutine jouit d’une belle popularité, c’est qu’aux yeux d’une majorité de ses concitoyens, il est celui qui a mis un frein à la spirale du déclin et redonné des sources de fierté à la Russie.

La croissance est de retour et se nourrit des gigantesques ressources naturelles que recèle le pays, notamment dans le domaine énergétique ; l’administration et les pouvoirs locaux ont été repris en main ; les abus financiers les plus criants sont en apparence combattus, et quelques oligarques ont été sacrifiés sur l’autel de la vertu officielle.

Mais cette remise en ordre a un prix : les libertés publiques et privées ont été bridées, la vie politique et les médias sont sous contrôle. Ce n’est pas le Goulag, mais ce n’est pas non plus la démocratie telle que nous l’entendons. Jusqu’à aujourd’hui, le peuple russe semble toutefois considérer que le jeu en vaut la chandelle.

Le retour de la Russie dans la cour des grands alimente des sentiments patriotiques que le pouvoir n’hésite pas à exacerber, au risque de les pousser jusqu’à l’ubris nationaliste.

Face à ce retour de flamme en Russie, il n’est pas sûr que les démocraties occidentales aient agi avec une habileté consommée.

L’Union européenne a certes eu raison d’accueillir en son sein les pays d’Europe centrale et orientale, membres incontestés de la famille européenne élargie, mais qui avaient été séparés du reste de l’Europe par l’occupation et la dictature soviétiques. Nous leur en avions fait la promesse. Nous nous serions déshonorés si nous ne l’avions pas tenue.

Cependant, tout en proposant un partenariat stratégique à la Russie, nous lui avons parfois donné le sentiment que nous cherchions à la réduire et à la contenir : élargissement continu de l’OTAN à ses frontières ; installation d’un bouclier anti-missiles qui, malgré nos assurances répétées, est perçu par la Russie comme une menace ; sous-estimation du lien historique, spirituel et culturel entre le monde russe et le monde serbe, etc.

Sur plusieurs de ces questions, la Russie a réagi avec excès, et nous devons marquer le coup. Toutefois, si nous sommes vraiment convaincus de la nécessité de refonder un partenariat vivant avec la Russie, il faut aussi nous en donner les moyens.

La crise géorgienne illustre bien la situation.

D’un côté, les dirigeants géorgiens ont joué avec le feu. Il y a un large accord en Europe sur ce point. Ils ont donné à la Russie un prétexte pour intervenir et imposer sa loi, ce qu’elle a fait, et dans des conditions tout à fait inacceptables.

Et c’est le deuxième point : quelle que soit notre volonté d’engager le dialogue et de coopérer avec la Russie, nous ne devons pas la laisser violer toutes les règles du droit international sans le dénoncer avec force. Le prétendu précédent du Kosovo ne peut être invoqué à bon droit : en l’espèce, la déclaration d’indépendance de ce territoire serbe a été précédée, une fois que les armes se furent tues, de longues discussions et même d’une médiation internationale au plus haut niveau. Aucune de ces formes n’a été respectée s’agissant de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie.

La Russie a-t-elle néanmoins réussi son coup ?

À première vue, il y a beaucoup de raisons de penser qu’elle a obtenu ce qu’elle voulait et que personne n’est en mesure de la faire reculer. En pleine campagne présidentielle, les États-Unis ont été peu audibles. Et, pour de nombreuses raisons, l’éventuelle menace d’un recours à la force n’aurait eu, de leur part, aucune crédibilité.

L’Union européenne, par l’entremise de la présidence française, a été active. Nicolas Sarkozy, grâce à sa présence immédiate sur le terrain chez chacun des protagonistes, a contribué à la signature du cessez-le-feu et ainsi permis d’éviter le pire.

Mais l’Europe est divisée et sa capacité d’action concrète est faible.

Sommes-nous donc dans l’impasse ?

Ce n’est pas sûr. Nous avons, en effet, les uns et les autres, intérêt à tout faire pour éviter la confrontation et refonder un partenariat équilibré.

C’est l’intérêt des démocraties. Intérêt économique, bien sûr : l’Europe a besoin du gaz et du pétrole russes ; et il lui faudra du temps pour diminuer sa dépendance à cet égard, en diversifiant ses sources d’approvisionnement et en développant le secteur des énergies renouvelables.

Mais cet enjeu qui vient d’abord à l’esprit n’est pas le seul ni même, peut-être, le plus important. La nécessité d’un bon voisinage avec ce voisin proche à qui nous lient le meilleur et le pire est aussi de nature politique : c’est notre sécurité et la paix qui sont en jeu.

La Russie, elle aussi, a intérêt à refonder un partenariat avec les nations européennes. Elle ne peut exploiter seule sa rente pétrolière. La concurrence que se livrent les pays de transit pour accueillir de nouveaux oléoducs suffit à le démontrer.

La Russie a également besoin des investissements étrangers si elle ne veut pas rester une économie de rente. Ses perspectives sont certes prometteuses, mais elle souffre aussi de graves handicaps, au premier rang desquels son effondrement démographique, incompatible avec ses rêves de puissance.

Or, le comportement actuel de la Russie l’isole. Des Américains et des Européens, bien sûr. Mais aussi de sa périphérie « post-soviétique » : l’ensemble des États de la CEI (Communauté des États Indépendants) s’inquiètent de connaître le même sort que la Géorgie. Comme le relevait récemment le quotidien Le Monde, aucun de ses alliés centre-asiatiques n’a soutenu la position de la Russie. La Chine, elle-même confrontée à des mouvements irrédentistes au Tibet ou au Xinjiang, sans parler de Taiwan, est intransigeante sur la question de l’intégrité territoriale.

Aucune nation, fût-elle impériale, ne peut, dans ce monde globalisé, vivre isolée. C’est pourquoi il faudra bien, à un moment ou à un autre, sous une forme ou sous une autre, refonder le partenariat entre la Russie et ses voisins.

À court terme, les tensions resteront probablement vives.
Tout l’art de la diplomatie consistera à ne rien céder sur les principes aujourd’hui, sans compromettre les chances du dialogue demain.

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