Économie

Québec et Ontario: Le retour du Canada central

Les provinces de l’Ouest connaissent un essor économique sans précédent. Les provinces de l’Est se débrouillent de mieux en mieux. Restent l’Ontario et le Québec, aux prises avec des ralentissements importants,notamment reliés aux secteurs  anufacturier et forestier. Ensemble, ils font face à la situation et concluent plusieurs ententes susceptibles d’améliorer leur performance économique.
 

Les économistes parlent de temps durs cette année, et d’un renforcement peu convaincant en 2009 pour l’économie des deux provinces centrales, fortement dépendantes de l’état de santé de leur secteur manufacturier. Mais si le Québec devrait échapper de justesse à la récession, l’Ontario ne pourra éviter la contraction de son économie, en raison de la crise qui secoue l’industrie automobile.

 

Benoit P. Durocher, économiste senior au Mouvement Desjardins, revoit à la baisse son scénario de croissance de l’économie ontarienne. À la contraction du produit intérieur brut de 1,4 % (en rythme annuel) au premier trimestre succédera un deuxième trimestre également en territoire négatif, autour de – 0,6 %. La définition théorique d’une récession, à savoir deux trimestres consécutifs de croissance négative, s’appliquera alors. Pour la deuxième portion de l’année, « les perspectives ne sont pas très bonnes non plus ». La reprise devrait être au rendez-vous en 2009, mais la relance ne sera pas aussi forte qu’on l’espérait, en raison d’un ralentissement économique global et d’une conjoncture mondiale plus difficile.

Au Québec, comme au Canada, l’économie évoluera au neutre, « à quelques décimales d’une récession », croit Hélène Bégin, économiste principale au Mouvement Desjardins.

L’écart de performance entre ces deux provinces manufacturières, quoique relativement faible, découle de la différence dans la composition des exportations. Au Québec, l’aéronautique, qui est soumise à son propre cycle commercial, fournit le premier produit d’exportation de la province en importance, alors qu’en Ontario ce rôle est joué par l’industrie automobile. La première peut miser sur l’effervescence entourant sont plus gros vendeur, alors que la seconde est frappée de plein fouet par une restructuration secouant les trois grands fabricants automobiles américains, situation amplifiée par la baisse de la demande liée à la conjoncture économique. « Sans compter que les usines ontariennes produisent des grosses cylindrées, et peu de véhicules compacts ou sous-compacts. Elles sont plus lourdement touchées par la hausse du prix de l’essence », soutient Benoit P. Durocher.

En juillet, les économistes de la Banque Royale et de la Banque de Montréal anticipaient également des temps difficiles pour les provinces centrales, plus sensibles aux fluctuations de la valeur du dollar canadien face à son homologue américain, et au ralentissement de l’économie des États-Unis.

Après une croissance de 2,4 % en 2007, le PIB québécois devrait afficher une hausse d’à peine 1 % cette année, selon la Banque Royale, et de 0,6 % selon la Banque de Montréal, pour rebondir autour de 2,2 % en 2009 sous l’impulsion d’une reprise anticipée aux États-Unis.

Pour l’Ontario, le scénario retenu fait ressortir une progression du PIB de 0,7 % cette année selon les économistes de la Banque Royale, et de 0,2 % seulement selon ceux de la Banque de Montréal, soit une nette décélération par rapport à la croissance de 2,1 % mesurée l’an dernier. Ces deux institutions évoquent une relance modérée pour 2009, avec une hausse du PIB ontarien d’environ 2 %. « L’Ontario traverse péniblement son plus important passage à vide depuis la récession du début des années 1990 », dit-on à la Banque Royale.

« Après l'Ontario, le Québec est la province la plus durement touchée par la tempête qui frappe les exportations du secteur canadien de la fabrication », déclare Craig Wright, premier vice-président et économiste en chef de la plus grande banque du pays. Le Québec peut cependant compter sur l'effet compensateur du dynamisme des secteurs minier et aéronautique. « À la différence de l'Ontario, l'économie du Québec est moins exposée aux turbulences du secteur de l'automobile. » Le Québec doit cependant composer avec un secteur forestier traversant une crise sans précédent, dont les effets seront toutefois contrebalancés par une construction non résidentielle appelée à connaître un regain « grâce à une multitude de projets d'infrastructure dans les secteurs des soins de santé, de l'éducation, des transports, de l'énergie ainsi que des mines et des métaux ». Ce regain devrait plus que compenser le ralentissement de l'activité du secteur de la construction résidentielle, soutient l'économiste de la Royale.

En mai, dans sa note de conjoncture du printemps, le Conference Board du Canada affirmait encore que les économies du Québec et de l’Ontario pouvaient éviter de sombrer dans la récession. « Tandis que les exportateurs du Québec et de l’Ontario continuent de souffrir des effets d’un huard élevé et du fléchissement de la demande en provenance du Sud de la frontière, les économies de ces deux provinces pourront compter sur une demande intérieure vigoureuse », retenait l’institut privé. Or, contre toute attente, l’état de santé du marché du travail s’est fortement détérioré depuis. Au total, après les huit premiers mois de 2008, l’économie québécoise a perdu 25 200 emplois, soit une diminution de 0,6 %. Dans l’intervalle, l’économie ontarienne en a créé 51 900, soit une légère progression de 0,8 %.

Statistique Canada a ajouté que, pour l’ensemble de l’économie canadienne, l’emploi a augmenté de 87 000 (de 0,5 %), depuis le début de l’année, soit « une hausse beaucoup plus modeste que celle de 221 000 (+1,3 %) observée au cours des huit premiers mois de 2007 ». « La santé des économies québécoise et ontarienne n’a rien d’enviable, malgré une demande intérieure qui maintient le cap sur la croissance », résume Joëlle Noreau, économiste principale au Mouvement Desjardins.

Défi à l’exportation

Le Québec et l’Ontario sont devant les mêmes grands enjeux. Abritant toutes deux un secteur manufacturier affaibli sous les effets combinés du ralentissement de l’économie américaine et de la vigueur du dollar canadien, ces deux provinces du centre sont anenées à relever le défi de la diversification de leurs exportations. Pour le Québec, cette diversification pressante prend davantage la forme de nouveaux débouchés extérieurs. Pour l’Ontario, elle appelle à la fois la recherche de nouveaux marchés et l’élargissement d’une offre aujourd’hui trop dépendante du secteur automobile.

Québec et Ontario, même combat ? Selon le critère des enjeux et des problèmes communs rencontrés, l’économie canadienne peut être divisée en quatre grands blocs relativement homogènes. Il s’agit des provinces de l’Atlantique (à l’exclusion de Terre-Neuve – Labrador avec ses gisements pétroliers), de l’Ouest canadien, de la Colombie-Britannique et du tandem Québec-Ontario. « Le Québec et l’Ontario sont les deux provinces les plus semblables sur le plan économique. Toutes deux dépendent fortement du secteur de la fabrication ; leurs cycles immobiliers sont similaires, et elles sont importatrices de pétrole », résume Benoit P. Durocher, économiste senior au Mouvement Desjardins et spécialiste de l’économie ontarienne.

Cela étant dit, une nuance s’impose, qui traduit cette forte dépendance du secteur extérieur ontarien à l’industrie automobile. « Certes, l’économie québécoise est moins vulnérable au secteur automobile, mais elle est particulièrement sensible à l’effondrement de l’immobilier résidentiel aux États-Unis, qui a plongé son propre secteur des produits forestiers dans une crise profonde entraînant de lourdes répercussions sur bon nombre de régions éloignées. Heureusement, la conjoncture actuelle, favorable aux secteurs des mines et des métaux, ainsi que la vigueur de l’aérospatial (deux grands pôles exportateurs), apportent un certain répit à une économie qui en grand besoin », affirme Craig Wright, économiste en chef à la Banque Royale.

Il ressort de cette observation que le secteur manufacturier québécois est plus diversifié, avec son plus gros vendeur, l’aérospatial, représentant de 10 à 15 % des exportations de biens. En comparaison, l’automobile représente près de 40 % des exportations de biens de l’Ontario. Il n’en demeure pas moins que les deux provinces sont trop dépendantes de la conjoncture économique prévalant au sud de la frontière. En 2007, plus des trois quarts des exportations québécoises étaient destinées aux États-Unis. Cette proportion est encore beaucoup trop élevée, même s’il s’agit d’une nette amélioration en regard du sommet de 85,5 % atteint en 2000. Il reste néanmoins que le recul de 8,1 % des exportations du Québec vers les États-Unis l’an dernier, soit la plus forte baisse en 20 ans, n’est pas sans avoir des répercussions importantes sur l’ensemble de l’économie de la province. En Ontario, 66 % des exportations de biens et de services sont dirigées vers l’extérieur du Canada, et très majoritairement vers les États-Unis.

Depuis 1989, soit depuis l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange (ALE) avec les États-Unis, « l’axe nord-sud a été privilégié, au détriment du corridor est-ouest ». Hélène Bégin, économiste principale au Mouvement Desjardins, donne l’exemple du Québec, dont la moitié des exportations, en 1989, était destinée à l’Ontario et l’autre, à l’extérieur du Canada. « Depuis l’ALE et son extension au Mexique (ALENA), nous faisons beaucoup moins de commerce avec les autres provinces. Or, l’actuel ralentissement de l’économie américaine et la vigueur du dollar canadien nous rappellent l’importance de diversifier nos marchés. » S’ajoute à l’urgence « la montée possible du protectionnisme aux États-Unis, suite à l’élection présidentielle de novembre 2008 », renchérit l’économiste, qui souligne par ailleurs la tendance isolationniste déjà bien réelle de la politique commerciale américaine.

Ainsi, derrière ce défi commun de diversification des exportations, se trouvent des enjeux particuliers à chacune des provinces. Pour le Québec, le défi exige que les efforts soient concentrés sur la recherche de nouveaux débouchés extérieurs. Pour l’Ontario, cette nécessaire diversification repose autant sur la recherche de nouveaux marchés que sur l’élargissement de son offre, encore aujourd’hui beaucoup trop dépendante du secteur automobile.

Pour ce qui est des autres différences, les économistes pointent, sans hésiter, en direction du choc démographique qui devrait frapper de plein fouet l’économie québécoise. « Le Québec s’apprête à subir deux ondes de choc simultanées sur le plan démographique : le vieillissement et la baisse de sa population », avertit Hélène Bégin. La vague des baby-boomers ayant déferlé davantage au Québec qu’ailleurs au Canada, « dans une quinzaine d’années, le quart des habitants du Québec seront âgés de 65 ans et plus ». Reprenant les projections de Statistique Canada, l’économiste du Mouvement Desjardins retient également que la tranche de population âgée de 15 à 64 ans amorcera une baisse au Québec, et ce dès 2013, tandis qu’elle continuera de croître  en Ontario et dans le reste du Canada.

« La question démographique est une problématique spécifique au Québec. C’est différent en Ontario, avec l’immigration et la capacité qu’a cette province de retenir ses immigrants malgré l’attrait que peut exercer l’Ouest canadien », souligne Hélène Bégin.

Cette variable ne sera pas sans exercer des pressions sur les finances publiques québécoises déjà aux prises avec un autre problème de taille, celui de la vétusté de ses infrastructures. « Le sous-investissement dans les infrastructures est beaucoup plus prononcé au Québec qu’en Ontario », résume Benoit P. Durocher. « L’Ontario, qui dispose par ailleurs d’une marge de manœuvre budgétaire plus grande, en a tout simplement fait une priorité », ajoute l’économiste senior au Mouvement Desjardins.

Le pouvoir d’attraction de l’Ouest

L’Ouest – lire l’Alberta et son pétrole – exerce un pouvoir d’attraction que n’est pas sans ressentir l’Ontario. Il n’y a cependant pas d’exode ni des capitaux ni des sièges sociaux. On a beau observer un mouvement migratoire à l’égard de la main d’œuvre, l’Ontario reste le cœur de l’économie du pays, avec un poids de 40 % dans le produit intérieur brut canadien.

Hausse de la devise, flambée des coûts de l’énergie, ralentissement de l’activité économique aux États-Unis... Les difficultés de l’Ontario dans le secteur manufacturier sont largement connues. « L’économie ontarienne doit réagir aux difficultés que connaît son secteur de la fabrication. Ce processus est en cours. Cependant, malgré la sévérité du choc manufacturier, l’économie ontarienne s’en tire très bien », comment Robert Hogue.

Cependant, à l’instar de ses collègues prévisionnistes, l’économiste principal de la Banque Royale n’écarte pas pour autant un scénario de récession pour la première économie du pays. Ou du moins, la croissance sera proche de zéro cette année, « en positif ou en négatif », dit-il. Il n’empêche que, poursuit-il, « l’économie intérieure tient le coup. Pensons à la construction domiciliaire ou encore aux investissements, notamment dans les infrastructures. D’autres secteurs compensent, absorbent le choc. » En conséquence, le marché du travail se porte relativement bien, enregistrant un faible taux de chômage.

L’économiste de la Royale voit des problèmes de nature conjoncturelle pour l’économie ontarienne, mais pas de failles structurelles. Et rien de menaçant en provenance de l’Ouest canadien, notamment de l’Alberta, riche province pétrolière. «L’Ouest a toujours exercé un pouvoir d’attraction sur la main d’œuvre, comme le montre le bilan migratoire positif pour l’Alberta et négatif pour l’Ontario. Mais il n’y a rien de neuf. Ce solde migratoire négatif remonte facilement  à 2002 », souligne l’économiste de la plus importante banque au pays selon l’actif. Et 2002 coïncide avec l’amorce de la crise manufacturière, alimentée par la remontée du dollar face à son homologue américain et par l’élan haussier des cours pétroliers.

Benoit P. Durocher, économiste senior au Mouvement Desjardins, acquiesce. Dans ce flux des soldes migratoires, « l’Ontario perd du terrain par rapport à l’Ouest. Mais tant la capacité d’accueil de l’Ontario que celle d’attirer les investissements demeurent importants », résume-t-il.

L’accélération des investissements dans le secteur énergétique a créé un effet d’entraînement sur la main d’œuvre. On le voit avec Terre-Neuve, qui vient de renverser le mouvement : cette province, orientée depuis peu vers l’exploitation pétrolière, affichait en 2007 un solde migratoire positif, une première depuis 1990.

En Alberta, la valeur des investissements atteint les 272 milliards de dollars, les trois quarts étant dirigés vers l’énergie. On peut imaginer les débordements, en amont comme en aval. D’autant que parallèlement, en Ontario, on mesure un certain retard dans la croissance de l’investissement privé. « Cette faiblesse s’explique principalement par la profonde restructuration du secteur automobile, qui a affaibli l’investissement en construction », souligne Hélène Bégin, également économiste senior au Mouvement Desjardins.

Ce déplacement des investissements privés vers l’Ouest ne date pas d’hier. L’Ontario, qui représentait 40% des investissements au début des années 1990, est aujourd’hui tombé à 30 %, en dessous de son poids économique et démographique dans l’ensemble canadien. Le glissement a été moins abrupt au Québec, qui retient désormais 16 % des investissements privés nationaux comparativement à 20 % il y a 15 ans. « Pendant ce temps, le poids de l’Alberta a doublé sous l’impulsion du secteur énergétique », ajoute Hélène Bégin.

« Beaucoup d’entreprises, notamment manufacturières, s’installent en Alberta. Il y a un effet d’entraînement hors gaz et pétrole. Mais les retombées sur l’économie ontarienne demeurent marginales », commente Robert Hogue. L’analyste fait remarquer que de toute façon, l’Ontario n’aurait pas bénéficié de tous ces investissements engagés dans les secteurs gaziers et pétroliers.

Même constat pour les mouvements de sièges sociaux, qualifié par l’économiste de « phénomène à la marge ». « Il n’y a pas d’exode. Les mouvements observés reflètent davantage les conditions économiques respectives, soit une économie ontarienne chancelante et une économie albertaine en croissance. » En 2005, le déménagement du siège social de Compagnie pétrolière Esso Impériale de Toronto à Calgary avait pourtant fait les manchettes. « C’était plutôt la correction d’une anomalie que le signal d’un mouvement de fond. » Robert Hogue rappelle qu’il n’y a pas que le pétrole, que le choix de l’emplacement d’un siège social repose sur une série de facteurs, dont l’environnement fiscal. Et qu’à l’égard de la fiscalité, l’Alberta, avec la redistribution de sa richesse pétrolière, est des plus attrayantes, tant pour les entreprises que pour les particuliers. Cela ne change rien au fait que « le cœur économique du pays reste Toronto », résume l’économiste de la Royale.

 

D’autant que les coûts élevés de l’immobilier et de la vie commencent à rattraper l’économie albertaine. « Les prix élevés des maisons et de la consommation freinent en partie le développement de l’Alberta, enchaîne Benoit P. Durocher. Les salaires ont suivi, mais ils n’ont pas réussi à contrebalancer le phénomène. »

« Tout cela joue désormais en faveur de la Saskatchewan, la province voisine », lance-t-il.

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