Économie

Le défi européen de Jean Charest

2008 est une année charnière pour l’économie du Québec et pour les relations Canada-Europe. Octobre en sera un temps fort, avec comme point culminant le Sommet Canada-Europe qui devrait, espère-t-on, coïncider avec le lancement des négociations visant un accord commercial transatlantique élargi. Un vaste chantier s’il en est, où « tout devra être mis sur la table  », prévient l’ambassadeur de l’Union européenne, Dorian Prince. Un chantier qui fait appel à l’adhésion de l’ensemble des provinces et qui constitue, pour le Québec, le cœur du défi pour l’emploi lancé par Jean Charest.

Pour relever ce pari, le premier ministre du Québec souhaite que la province se dote d’un nouvel espace économique élargi, aux multiples horizons. La conclusion d’un accord de libre-échange moderne avec l’Europe devient, ici, l’une des cinq voies qu’entend emprunter Jean Charest.

Les grands axes prioritaires comprennent aussi bien

la négociation d’un nouvel accord sur le commerce avec l’Ontario que la conclusion d’une entente France-Québec sur la reconnaissance des compétences et des acquis, qui devrait tenir lieu de modèle.

S’ajoutent au calendrier la négociation d’une entente pancanadienne sur la mobilité de la main-d’œuvre et un pacte pour l’emploi regroupant gouvernement, entreprises et syndicats autour d’enjeux qui touchent les assistés sociaux, les immigrants et la formation. Sans oublier, enfin, la mise en valeur du potentiel économique du Grand Nord québécois.

 

Pourquoi l’Europe plutôt que l’Asie ?

            J. C. L’un n’exclut pas l’autre. Dans ce cas-ci, c’est vraiment l’occasion qui fait le larron. Mais d’abord, il vaut la peine de ré-expliquer pourquoi, fondamentalement, il est important d’ouvrir des marchés. Je le redis, inlassablement, à chaque occasion. Notre marché est petit. Nous pouvons espérer créer de la richesse à la condition de nous ouvrir vers l’extérieur, sinon, nous allons nous appauvrir.

Qu’en est-il des autres options ? Que penser de ce projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) ?

            J. C. Dans le domaine des relations, des négociations commerciales, nous allons vers les occasions qui se présentent. La ZLEA a déraillé après l’élection de George W. Bush. L’Amérique latine s’est braquée, phénomène qui a été amplifié par l’élection dans ces pays de nouveaux gouvernements qui ne répondaient pas nécessairement à cette dynamique d’une plus grande intégration économique. Sans oublier que depuis, les Américains se sont refermés et repliés davantage sur eux-mêmes.

            D’autres zones nous intéressent. On peut penser à la Chine, vers laquelle se tournent tous les pays. Mais si j’ai à choisir un autre pays avec lequel nous pourrions entreprendre simultanément des négociations, ce sera l’Inde. Il y a beaucoup de liens entre l’Inde et le Canada : les systèmes politiques se ressemblent beaucoup, et nous partageons la langue anglaise. C’est tout de même plus simple en Inde qu’en Chine.

Qu’est-ce qui fait de l’Europe une occasion actuellement ?

            J. C. Il y a deux circonstances. D’abord, les négociations de l’Accord de renforcement du commerce et de l’investissement entre le Canada et l’Union européenne (ARC), entamées en 2002, ne semblaient pas vouloir décoller. La deuxième circonstance, c’est l’échec de la ronde de Doha, qui invitait l’Union européenne à repenser sa politique commerciale et à entreprendre des négociations bilatérales avec des économies émergentes. La question s’est alors posée : pourquoi pas nous ? Pourquoi pas le Canada, pourquoi pas le Québec ? J’ai été sollicité par un groupe siégeant à la table ronde qui regroupait des gens d’affaires de l’Union européenne et du Canada, qui m’a dit : « À titre de premier ministre du Québec, vous devriez être le porteur de ce dossier ». Au même moment un nouvel ambassadeur européen, Dorian Prince, arrivait à Ottawa.

 

Quel est l’intérêt des Européens ?

            J. C. Une entente avec le Canada devient une voie rapide vers un accord transatlantique qui pourrait être plus large, entre l’Union européenne et les États-Unis. Pour l’instant, les Américains sont en période électorale et sont plutôt protectionnistes. L’Union européenne est également partagée. Mais, tôt ou tard, il faudra aussi anticiper un élargissement des relations entre les États-Unis et l’Union européenne. Et nous, nous offrons une voie rapide pour entrer dans cette nouvelle ère de coopération transatlantique.

            L’idée est donc de créer la matrice, l’entente qui servira de modèle.

 

Quelle différence l’Europe offre-t-elle par rapport aux États-Unis ?

            J. C. Nous sommes rendus, dans notre développement, à un point où, après avoir en quelque sorte sécurisé notre accès au marché américain, nous devons aussi aller ailleurs. Notre relation avec l’Europe se définit vraiment différemment. Elle se déploie davantage du côté de l’investissement et des services, tandis qu’avec les États-Unis, nous avons tendance à penser notre relation en termes de biens et de ressources naturelles. Avec l’Europe, ce que nous souhaitons, c’est une entente nouvelle génération qui aille plus loin que l’ALENA ou d’autres types d’ententes. Cette entente inclura, par exemple, de nouveaux volets tels que le recrutement de travailleurs étrangers, la mobilité de la main-d’œuvre et la mobilité de nos citoyens entre l’Europe et le Canada.

Le protectionnisme américain ajoute-t-il à l’urgence ?

            J. C. Avec les États-Unis, nous vivons présentement une période où, de toute évidence, la relation change et ne tend pas à s’améliorer nettement. D’abord, il y a un protectionnisme qui est très fort et qui s’amplifie. Ajoutez à cela les questions de sécurité, et vous constaterez que les relations canado-américaines se compliquent beaucoup.

 

Dans le cadre de telles négociations, tout doit être mis sur la table. Croyez-vous que les provinces vont suivre ?

            J. C. Oui, tout doit être mis sur la table. Et oui, les provinces vont suivre. J’en suis convaincu. Le ralentissement américain ajoute d’ailleurs à nos arguments. Ce ralentissement nous rappelle de nouveau à quel point nous sommes dépendants du marché américain.

Les enjeux véritables d’une telle négociation sont-ils bien compris ?

            J. C. J’ai rencontré Peter Mandelson, le commissaire au Commerce extérieur à la Commission européenne au Forum économique de Davos. Il m’a posé exactement LA bonne question. Il m’a demandé : « Est-ce que les provinces canadiennes vont adhérer à la négociation ? » J’ai alors compris qu’il connaissait le Canada, qu’il savait comment les choses fonctionnent chez nous. Car les sujets évoqués durant de telles négociations relèvent en bonne partie de la compétence des provinces.

 

Et quelle a été votre réponse ?

            J. C. Affirmative. Je lui ai répondu que si on réussissait à lancer des négociations, je me chargerais de susciter l’adhésion des provinces canadiennes. J’ai pris le même engagement auprès de Stephen Harper. Je lui ai dit : « Si on lance les négociations, je me charge de rallier les provinces à l’idée de les appuyer ». Et pas seulement à titre de témoin. Il ne s’agit pas, ici, d’être uniquement observateur ; il faut réellement appuyer la négociation. Il faut s’engager, parce que certaines conclusions obligeront peut-être les provinces à faire des changements.

L’Europe aimerait faire de son élargissement vers les économies émergentes de l’Est sa chasse gardée. Pourquoi accepterait-elle de faciliter au Canada et au Québec l’accès à l’Europe de l’Est ?

            J. C. Dans cinq ou six ans, nous serons en concurrence avec plusieurs autres pays pour aller justement recruter de la main-d’œuvre spécialisée dans ces pays. Mais ce n’est pas tout le monde qui voit venir ce changement. Rappelez-vous l’apparition du « plombier polonais » dans l’imaginaire français. Les pays européens sont eux-mêmes partagés sur cette question. Ils se sont d’ailleurs donné des règles de transition pour l’intégration des nouveaux membres de l’Union européenne. Ils ont posé des balises. J’y vois donc une occasion pour nous. Il faudra aller plus vite que les Européens des autres pays pour cibler les travailleurs qui seront intéressés à venir chez nous.

 

Donc, ce n’est pas une situation de vols d’emplois ?

            J. C. Au contraire. De 2007 à 2011, 700 000 emplois devront être comblés au Québec, des emplois libérés pour la plupart par des départs à la retraite. L’autre défi particulier au Québec, c’est de faire de l’immigration un synonyme d’intégration.

Si tout doit être mis sur la table, il en va de même pour la question de l’ouverture des marchés publics. Est-ce que le contentieux entre Alstom et Bombardier qui découle de l’octroi d’un contrat sans appel d’offres au fabricant québécois risque de porter ombrage au Québec ?

            J. C. Je ne le pense pas. Je crois, au contraire, que cette histoire peut devenir un argument militant en faveur d’une entente. Nicolas Sarkozy a soulevé ce point l’été dernier, lorsque je l’ai rencontré à l’Élysée. Je lui ai dit : « Très bien. Si on a une entente qui clarifie davantage la question des marchés publics, ce sera à l’avantage à la fois de Bombardier et d’Alstom. Alors, tant mieux. Si vous croyez qu’il y a un problème à approfondir sur la question des marchés publics, profitons de l’occasion, justement, pour le faire. »

            La suite de l’histoire d’Alstom est intéressante : les tribunaux québécois ont conclu qu’on n’avait pas procédé correctement, puis, ils ont rectifié le tir. Il y a là, il me semble, une belle preuve que chez nous, on évolue dans un système où la règle de droit existe, où les lois sont là autant pour les entrepreneurs locaux que pour les entrepreneurs étrangers.

 

Il reste que le signal émis par le gouvernement du Québec à cette occasion a été malheureux ?

            J. C. Ce cas est certes regrettable. Il faut maintenant l’utiliser à notre avantage. Il y a eu correction. Cela étant dit, personne ne prétend être scout dans ce type d’affaires. Tout gouvernement veut développer ses marchés pour ses entrepreneurs. C’est normal. Et il faut le faire, mais dans un cadre où l’on est capable de respecter et d’accepter une concurrence qui arrive de l’extérieur.

Certains secteurs, plus fragiles, doivent cependant être protégés, non ?

            J. C. Du moins, il faut s’assurer qu’il y ait une transition, et que les règles de transition permettent un ajustement.

 

La gestion de l’offre dans le domaine agricole est-elle négociable ?

            J. C. Ce n’est pas négociable. Dorian Prince vous a dit, avec raison, que tout sera sur la table. Mais cela ne veut pas dire que l’on aboutira à une entente où tout aura été laissé sur la table. Les probabilités que l’on parvienne à une entente qui comprenne l’agriculture ne sont pas très élevées.

Et la diversité culturelle ?

            J. C. On se retrouve exactement à ce que je souhaite, moi, pour l’avenir. À savoir une entente qui ferait justement référence à notre volonté commune de protéger la diversité culturelle. Là, l’Europe et le Canada ont beaucoup en commun, alors que les États-Unis ont un point de vue totalement différent sur la question. Eux voient cela strictement comme étant une question commerciale, alors que pour nous, depuis toujours, cette question relève de notre identité. Par contre, entre nous et l’Europe, c’est un sujet d’avenir. Un sujet qui va au-delà d’une entente commerciale classique et qui nous permettrait d’approfondir notre relation. Cela vaut pour la culture, mais aussi pour l’environnement et pour l’énergie.

 

L’arrivée de Nicolas Sarkozy à la présidence de l’Union européenne facilite forcément les choses ?

            J. C. C’est un élément clé pour nous. Cela fait partie de l’alignement des planètes. Nicolas Sarkozy occupera le fauteuil de la présidence de l’Union européenne à partir du 1er juillet et sera donc appelé à jouer un rôle clé. Notre défi consiste à préparer le terrain pour son arrivée. Car il ne faudrait pas ce soit perçu comme étant une affaire qui relève uniquement de la France. Il y a donc, vraiment, une question de timing pour nous. La visite de Nicolas Sarkozy et sa présidence à l’Union européenne constituent une occasion unique que nous ne devons pas manquer.

Vous misez beaucoup sur ce Sommet Canada-Europe ?

            J. C. C’est le moment de la décision. Le Sommet donnera le signal « Go » ou « No go » pour les négociations.

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