Économie

Après le séisme financier, la reconstruction

Tel qu’annoncé, l’ère des turbulences a été au rendez-vous ; nous sommes maintenant à celle de la reconstruction. Les divers gouvernements nationaux, les banquiers centraux et privés, les agences financières internationales se sont mobilisés comme jamais. Pour les actions à court terme, on ne peut nullement leur reprocher d’avoir manqué de vigueur.

Tel qu’annoncé, l’ère des turbulences a été au rendez-vous ; nous sommes maintenant à celle de la reconstruction. Les divers gouvernements nationaux, les banquiers centraux et privés, les agences financières internationales se sont mobilisés comme jamais. Pour les actions à court terme, on ne peut nullement leur reprocher d’avoir manqué de vigueur.

Les chantres de la confiance absolue envers les forces du marché ont même gardé un silence respectueux. Tous les gouvernements, même les plus libéraux, y sont allés d’interventions rapides, massives, et spectaculaires dans certains cas.

            Ces diverses actions ont également transcendé les égoïsmes nationaux. Les banques centrales se sont concertées. Celle qui gère maintenant la monnaie de 15 pays, la Banque centrale européenne, n’a pas failli à son devoir. La crise n’est pas totalement résolue, mais la mobilisation générale visant à la contrer a fait en sorte de calmer le jeu pour l’instant.

            Il faut maintenant apporter la même ardeur et le même soin à la réorganisation à long terme de la finance mondiale, pour éviter la répétition d’un aussi lamentable gaspillage. Les excès des États-Unis et la mollesse de leurs régulateurs sont évidemment à l’épicentre du séisme, mais si nous avions disposé de systèmes bancaire et monétaire mieux adaptés à notre époque, nous aurions pu éviter l’embrasement mondial, voire amener les Américains à une plus saine gestion préventive qu’auraient entraînée des normes internationales appropriées.

            La conférence de Bretton Woods, tenue en 1944, a fait naître un système qui, malgré ses avatars, nous a été très utile pendant nombre d’années. Le moment semble propice pour qu’une nouvelle rencontre historique donne une nouvelle crédibilité au système monétaire international. La mondialisation a rendu encore plus impérieuse qu’après la Deuxième Guerre mondiale une coordination transnationale efficace. Les soubresauts coûtent maintenant beaucoup plus cher, et la contagion des problèmes peut être foudroyante.

            Pour concevoir un système porteur d’avenir, il peut être utile de considérer l’évolution du siècle dernier et d’en tirer les conclusions contemporaines qui s’imposent. L'or a très longtemps joué un rôle monétaire prépondérant. Ce métal solide et stable est à ce point séduisant qu’il se négocie toujours à près de mille dollars l’once. Par ailleurs, il est difficile à trouver puis à extraire, et sa répartition planétaire est purement aléatoire. On ne peut donc l’ajuster à la conjoncture, ce qui nous a coûté cher dans le passé. Cette époque révolue peut nous aider à comprendre ce qu’il faut maintenant faire pour rebâtir un système stable, efficace et souple. Or, c’est précisément le rôle crucial que doit jouer le FMI. Et cela tombe bien, car cette institution est justement à un tournant majeur de son évolution. La vocation présente et future du FMI devrait être non seulement de créer un nouveau système monétaire mondial, mais aussi de jouer un rôle de premier plan dans sa gestion.

            La tâche est moins impossible qu’il n’y paraît, puisque le dollar américain et ses gestionnaires ont pratiquement réussi cet exploit pendant plus d’un demi-siècle. Cette devise était stable (35 $US l’once d’or pendant des décennies) et pour la garantir, il y avait à Fort Knox une réserve qui contenait plus d’or qu’aucune autre. En ce temps-là, le billet vert était unanimement reconnu comme une sorte de dieu : « In God We Trust ». Depuis toujours, les fameux hydrocarbures liquides surnommés « l’or noir » sont négociés en dollars américains, et cet état de fait se poursuivra un certain temps. Mais on sent bien que la grande devise est à bout de souffle dans son rôle planétaire. Si la Chine, par exemple, qui en détient pour 1 500 milliards dans ses coffres, n’avait pas peur de se ruiner en les bradant trop rapidement, il est fort probable qu’elle serait déjà passée à l’euro.

            La naissance de ce brillant et précoce rival européen n’est pas la seule cause de l’érosion du prestige de la monnaie américaine, même si on ne peut nier qu’elle y contribue en faisant miroiter, pour la première fois dans l’histoire contemporaine, une solution de remplacement crédible. Deux facteurs négatifs complémentaires expliquent d’abord et avant tout la déconfiture du billet vert. Premièrement, le degré d’estime pour la première puissance du monde est à son plus bas depuis l’indépendance de ce formidable pays, en 1776. Son actuel président, qui a divisé le monde en deux axes simplistes et envahi l’Irak sous de faux prétextes, a énormément contribué à cette perte de prestige.

            Deuxièmement, le gouvernement américain viole maintenant de façon chronique une règle sacrée de la stabilité monétaire classique : il pratique le double déficit. À celui des finances publiques – non sans rapport avec l’erreur irakienne –, il ajoute un énorme déficit extérieur. À l’époque où les Américains tenaient dignement le rôle de banquier mondial avec de brillantes performances à tous égards, on aurait pu fermer les yeux sur une telle situation. Ce n’est évidemment plus le cas, et leur pouvoir d’imprimer de l’argent à volonté étant chose du passé, il est normal que la confiance baisse et que l’on commence à songer à la succession du souverain dollar.

            Sous l’impulsion de Dominique Strauss-Kahn, les experts du FMI et tous les brillants économistes de ce monde devraient assumer le rôle que joua, entre autres, John Maynard Keynes au New Hampshire en 1944, et faire de cette succession l’objet d’une réflexion prioritaire. Déjà, le dollar n’est plus la seule devise majeure : à ses côtés se retrouvent maintenant l’euro, évidemment, mais aussi, bientôt, le renminbi (le yuan). Le yen est également toujours là ; et le rouble, dopé au pétrole, ne doit pas être ignoré. La livre sterling, qui boude toujours l’euro, n’est pas non plus sans importance. De ce constat de diversité découle une évidence : l’avenir reposera d’abord sur la coordination d’un certain nombre de monnaies au moyen d’une concertation mondiale du type de celle que nous avons instaurée pour faire face à la récente crise, mais cette fois, dans une perspective de long terme. Puis, peut-être que par la suite, un cheminement vers une sorte de monnaie mondiale s’imposera avec le temps. Il se peut que l’euro, qui a l’immense avantage d’être déjà multinational, devienne pour un temps cette nouvelle devise de référence. Mais même si cela devait se produire, les risques de gestion inadéquate, dans un contexte de libre circulation des capitaux, resteront élevés. En effet, la terre entière ne faisant pas partie de l’Europe et n’entendant pas s’y soumettre, il faut donc rapidement créer une véritable banque centrale mondiale.

            L’institution appelée aujourd’hui « Banque mondiale » est mal nommée. Ce n’est pas une véritable banque, mais une organisation de coopération qui, après avoir rendu des services remarqués, est maintenant en panne de crédibilité, et dont les clients se sont d’ailleurs largement détournés. C’est plutôt le FMI qui se rapproche le plus de cette mission de grand coordonnateur monétaire et qui devrait être appelé à jouer le rôle de banquier central mondial. Dans le passé, il a même déjà émis une sorte de monnaie au nom, il est vrai, très peu séduisant : le DTS (droit de tirage spécial) ! Le FMI a aussi joué un rôle clé dans la nécessaire démonétisation de l’or, et mis en œuvre plusieurs mesures de cohérence qui furent utiles à l’époque des taux de change fixes puis flottants.

            Il est sans doute illusoire de penser que l’on pourrait faire naître rapidement une monnaie transnationale qui serait au monde ce que l’euro est à l’Europe. Mais on pourrait à tout le moins s’inspirer du long cheminement européen. En effet, pour en arriver à la monnaie unique, on a pratiqué, bien avant la création de l’euro, une coordination monétaire qu’on appelait « serpent monétaire », en référence aux fluctuations parallèles des diverses devises. L’Europe engendra même une autre forme de monnaie à usage restreint : l’ÉCU, qui était une sorte d’euro embryonnaire avant la lettre.

            C’est à tout ce passé, et à sa projection dans l’avenir, qu’il faut songer en vue de préparer le nouveau Bretton Woods dont le monde a aujourd’hui besoin. Au minimum, nous devons élaborer rapidement un solide modèle de coordination en vue de créer un contexte financier et monétaire favorable tout autant à la concurrence loyale qu’à la sécurité des avoirs. C’est souvent de l’angoisse que naissent les innovations. En ce sens, les circonstances semblent propices.

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