Société

Pourquoi le pape n’est pas venu à Québec « Dieu, semble-t-il, ne le souhaitait pas. »

Le pape Benoît XVI ne viendra pas à Québec. Pourquoi donc ? Selon des spécialistes du Vatican, les raisons en sont multiples. La stratégie du cardinal Marc Ouellet, notamment, était indéniablement défaillante. Et la récente polémique sur le passé catholique du Québec n’a pas aidé non plus.
 

  Il n’était pas difficile de trouver des raisons qui amèneraient le pape à visiter Québec en 2008. Elles tenaient même de l’évidence, selon plusieurs.

            Québécois d’origine italienne, Luciano Dorotea, ancien représentant du Québec à Rome (où il a été conseiller et délégué intérimaire), souligne que Québec, qui fête ses 400 ans, fut le « premier établissement français permanent en Amérique et le premier foyer de l’Église catholique au nord du Mexique ». 2008, c’est aussi le 350e anniversaire de la consécration épiscopale de Mgr François de Montmorency Laval et « de sa désignation comme vicaire apostolique de Québec et de la Nouvelle-France » ; il débarqua à Québec l’année suivante, le 16 juin 1659. De plus, c’est le 300e anniversaire de son décès, en 1708, à Québec.

            En choisissant Québec comme ville hôte du 49e Congrès eucharistique international, Jean-Paul II avait déjà révélé « l’importance que l’Église catholique accorde à la capitale québécoise », croit Luciano Dorotea.

            En 2005, tout juste après le conclave au cours duquel le cardinal Ratzinger a été élu à la tête de l’Église, le cardinal Marc Ouellet avait lancé l’invitation à celui qui deviendrait Benoît XVI de venir clore le Congrès de Québec. « Sans aucune hésitation », ce dernier avait accepté en lui disant qu'il serait là « si Dieu le veut ». Mais le Tout-Puissant, semble-t-il, ne le souhaitait pas, puisqu’en janvier 2008, après plusieurs mois d’attente, on apprenait que le pape ne viendrait pas à Québec.

CONFLIT D’HORAIRES

            C’est le secrétaire d’État, Tarcisio Bertone, qui a été chargé d’expliquer à Mgr Ouellet pourquoi le pape devait décliner son invitation. « En raison d’un calendrier déjà très chargé et de la proximité des Journées Mondiales de la Jeunesse à Sydney [du 14 au 20 juillet], le Saint-Père m’a demandé de vous informer qu’à son grand regret, il ne peut accepter votre invitation à participer au Congrès eucharistique de Québec [du 15 au 22 juin]. »

            Selon Luciano Dorotea, on ne peut douter de la volonté du cardinal d’accueillir le pape à Québec en 2008. « Il faut le croire quand il dit avoir invité à plusieurs reprises Benoît XVI. » Mais le prélat a peut-être nui à sa propre cause en annonçant « prématurément », dès mai 2005, les dates du Congrès eucharistique, croit Luciano Dorotea. Ainsi, Mgr Ouellet enlevait au Vatican toute marge de manœuvre pour pouvoir fixer dans l’agenda papal 2008 la venue de Benoît XVI au Congrès de Québec.

            D’autres soulignent aussi que les deux événements entrant en conflit sont de natures très différentes. « Le Congrès, qui n’attire que 12 000 à 15 000 personnes, est une ancienne pastorale en comparaison avec les Journées Mondiales de la Jeunesse, conçues par et pour Jean-Paul II, où convergeront quelque 400 000 fidèles. Ça n’a pas le même poids pour l’évangélisation ! » Devant choisir entre les deux événements qui se tiendront à moins d’un moins d’intervalle – et aux antipodes –, les conseillers du pape n’ont pas hésité : les Journées Mondiales de la Jeunesse ont primé.

LES VOYAGES ESSENTIELS SEULEMENT

            C’est sans compter qu’en raison de son grand âge (81 ans), Benoît XVI voyage peu. « Il a d’énormes difficultés avec le décalage horaire », fait remarquer le cardinal Ouellet. Cela contraste avec Jean-Paul II, véritable globe-trotter et ancien athlète, élu pape à 58 ans. Selon le Vatican, ce dernier effectua dans son pontificat 104 voyages dans 129 nations et parcourut 1 163 835 kilomètres, soit « 28 fois le tour de la terre ou presque trois fois la distance qui sépare la terre de la lune. »

            Le tempérament de Benoît XVI ne le porte pas non plus vers les voyages. « C’est un scholar, un pape universitaire, un érudit plus à l’aise dans les livres que dans le monde », dit un observateur, qui rappelle le mot de Régis Debray à propos de Jean-Paul II : le « Pop pape ». Benoît XVI, lui, c’est plutôt l’anti-star, plus timide de nature. Ainsi, les voyages l’intéressent beaucoup moins que Jean-Paul II.

            Au surplus, les premiers déplacements de Benoît XVI n’ont pas été aisés, mais plutôt marqués par des controverses, lesquelles ont tout de suite brouillé son image. On avait négligé la préparation proprement politique des premiers voyages de cet intellectuel, qui a évolué comme tel dans l’Église, dit un observateur. Par exemple, il aurait fallu mieux réviser, pour y déceler les pièges politiques, le discours de Ratisbonne, qui a provoqué une levée de boucliers dans le monde musulman. « C’est là une autre grande différence entre Jean-Paul II et son successeur : l’un était fin politicien, l’autre est comme tous les intellectuels qui arrivent en politique : il a moins conscience des susceptibilités à ménager. »

            Un des voyages subséquents du pape, en Turquie, s’est avéré tout aussi délicat. Benoît XVI devait expliquer sa position sur l’entrée éventuelle de ce pays dans l’Union européenne. Autre controverse. Et lors de son passage

en Amérique latine, les rapports entre Espagnols, colonisation, Église et Amérindiens ont hanté la visite de Benoît XVI. « C’est ainsi que pour le souverain pontife, les voyages deviennent rapidement problématiques, et que dans l’entourage du pape, on se résout à se limiter à ceux qui semblent vraiment essentiels », explique un diplomate bien au fait de la politique du Saint-Siège.

LE CAS DU QUÉBEC

            Or, non seulement la destination du Québec n’est « pas prioritaire » aux yeux du Vatican, explique-t-on, mais elle comporte aussi certaines difficultés potentielles.

            Diverses sources suggèrent que l’entourage du pape a « sans doute » été mis en garde par la nonciature à Ottawa des polémiques sur les accommodements raisonnables. Surtout lorsque celles-ci se sont muées, à l’automne 2007, en violente querelle autour du catholicisme. Querelle déclenchée par une lettre ouverte du cardinal Ouellet lui-même au moment même où un ancien proche de Jean-Paul II, Charles Taylor, copilotait une difficile commission d’enquête sur ces sujets. Du reste,

Mgr Ouellet, sur l’épineuse question de l’enseignement religieux, se trouvait en porte-à-faux par rapport à l’épiscopat, lequel était, contrairement à lui, favorable au nouveau cours d’éthique et de culture religieuse. Par ailleurs, en novembre, Mgr Ouellet se fendit d’une lettre exprimant le « mea culpa de l’Église », dénonçant des « attitudes étroites de certains catholiques, avant 1960, qui ont favorisé l'antisémitisme, le racisme, l'indifférence envers les Premières Nations et la discrimination à l'égard des femmes et des homosexuels ». Un ex-diplomate analyse : « Le pape risquait d’être aspiré par ces débats ; voilà ce qu’a craint la nonciature ». Il y a quelque chose de « tellement non résolu », de « mal réglé », dans le rapport que le Québec entretient avec son passé catholique, souligne-t-il.

            Depuis la seule et unique visite du pape au Québec, en 1984, les temps ont bien changé. La nouvelle politique internationale du Québec ne comporte pas une ligne sur le Saint-Siège, fait remarquer Luciano Dorotea. Pour expliquer le succès de l’organisation de la visite de 1984, le commissaire général Jacques Vallée évoquait, dans la conclusion de son rapport, « les racines les plus profondes dans la société québécoise elle-même ». Il soulignait que « ce que disaient déjà, bien avant la visite, les sondages et l’opinion publique rapportée par les médias, ce qu’exprimaient par leur présence, tous ceux qui se sont déplacés […], c’est que la visite de Jean-Paul II était pour eux un événement majeur auquel ils accordaient une signification symbolique qui, pour être différente d’une personne à l’autre, n’en était pas moins grande ».

            Or, en 2008, la mobilisation visant à inciter le pape  à venir à Québec n’a pas eu le succès escompté. Selon Luciano Dorotea, les 15 000 signatures de la pétition lancée le

30 octobre par Marc Bellemare sur www.pape2008.com représentent un score un peu décevant. Plusieurs ont trop compté sur le fait que Mgr Ouellet était prétendument un « proche du pape ». « Plusieurs disaient : “Ah, lui seul pourra régler cette affaire” ! » Et lorsque la mobilisation a commencé, il était peut-être déjà trop tard.

ABSENCE DE PLAN B

            Toutefois, Luciano Dorotea n’en démord pas : « Que le pape ne vienne pas au Congrès, c’est une chose. Qu’il ne vienne pas au Québec, c’en est une autre. » Il aurait fallu, et depuis longtemps, travailler sur un plan B, ne pas se concentrer que sur le scénario du Congrès eucharistique. Ainsi, le souverain pontife aurait pu, lorsqu’il a quitté les États-Unis en avril, faire une visite-éclair à Québec – « une heure aurait suffi » – afin de souligner le 400e anniversaire de la capitale. Il n’était en effet qu’à 90 minutes de vol de Québec. Mais, selon l’ancien représentant à Rome, le cardinal Ouellet a refusé d’envisager cette possibilité. « Il aurait pu faire au moins une dernière intervention auprès du Saint-Père, regrette Luciano Dorotea. Sur les plans de la logistique et de la sécurité, quatre mois étaient suffisants pour organiser un arrêt à Québec après New York », note l’ancien diplomate, qui a travaillé au Commissariat général à la visite du pape en 1984.

            Pour se consoler, on peut se dire que le Québec a échappé à une opération coûteuse… Dans son rapport de 1984, le commissaire Jacques Vallée avait souligné au crayon gras « l’ampleur et la diversité des moyens qu’il a fallu mettre en œuvre pour réaliser la visite du pape  au Québec ».

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