Québec

Contagion économique - Le Québec sera-t-il touché ?

Il fut un temps où l'on disait : « Quand les États-Unis éternuent, l'Ontario tousse, et le Québec a une pneumonie ». Sans aller jusqu'à l'immunité complète, les choses sont aujourd'hui à la fois moins simples et moins angoissantes ; les disparités entre le Québec et l'Ontario n'ont plus la même envergure. La fluidité découlant de l'ALENA a remplacé l'ancien axe protectionniste est-ouest, et aujourd'hui, ce qui arriverait au Québec en cas de récession américaine ne serait plus un simple contrecoup de ce qui frappe l'Ontario.

Il fut un temps où l'on disait : « Quand les États-Unis éternuent, l'Ontario tousse, et le Québec a une pneumonie ». Sans aller jusqu'à l'immunité complète, les choses sont aujourd'hui à la fois moins simples et moins angoissantes ; les disparités entre le Québec et l'Ontario n'ont plus la même envergure. La fluidité découlant de l'ALENA a remplacé l'ancien axe protectionniste est-ouest, et aujourd'hui, ce qui arriverait au Québec en cas de récession américaine ne serait plus un simple contrecoup de ce qui frappe l'Ontario.

Le monde, lui aussi, a profondément changé : jamais dans l'histoire humaine un pays n'avait connu pendant dix années consécutives une croissance annuelle de 10 %. Et comme ce pays – la Chine, pour ne pas la nommer – abrite plus d'un milliard d'habitants, on peut entrevoir un certain « découplage », même modeste, par rapport à notre grand voisin.

Dans les années 1960, le niveau de vie du Québec équivalait à 60 % de celui de l'Ontario. Aujourd'hui, il lui est pratiquement égal, ce qui modifie radicalement le rapport de forces. S'il est inéluctable que le Nord souffre du ralentissement du Sud, les ravages éventuels sont désormais plus équitablement répartis.

Avant même ce réajustement, un jeune économiste du nom de Robert Bourassa avait cerné un facteur aggravant découlant des politiques de la Banque du Canada. Cette institution avait en effet coutume de doser ses remèdes en fonction de la température ontarienne. Sans tenir compte des disparités, elle nous administrait des traitements pour des maladies que nous n'avions pas, nous privant par ailleurs de remèdes dont nous aurions eu besoin. La nouvelle donne fait en sorte qu'une politique monétaire unique peut maintenant profiter à la fois à l'Ontario et au Québec sans nuire à aucune des deux provinces.

Autre changement majeur : l'économie du Québec n'est plus centrée sur l'exploitation de matières premières peu transformées. Le virage technologique a bel et bien eu lieu, n'en déplaise à quelque rares négationnistes. Nous sommes moins vulnérables, parce que notre balance commerciale reflète la remarquable diversité actuelle de nos structures de production et d'exportation. De l'aéronautique aux biens d'équipement, des technologies de l'information à l'ingénierie avancée et aux biens culturels, notre nouvelle diversité économique a accru notre résilience.

Le libre-échange avec les États-Unis a aussi fait bondir nos chiffres d'exportation vers le Sud, alors que nos échanges avec l'Ouest canadien restaient stables. Quand la demande américaine fléchit, nous pouvons donc nous consoler en pensant que nous sommes partis de plus haut. Nous vendons hors de nos frontières la moitié de ce que nous produisons, et les États-Unis absorbent 80 % de nos ventes internationales. Nous sommes donc toujours vulnérables face à la conjoncture américaine, mais pas davantage que l'Ontario. Ce pourrait même être le contraire, en raison de la plus grande originalité de nombre de nos produits et de leur haute valeur ajoutée. Nos ventes d'aujourd'hui sont donc toujours liées à la conjoncture américaine, mais moins fragiles qu'elles ne l'étaient quand les exportations de papier journal, de bois d'œuvre et de lingots d'aluminium en constituaient l'essentiel.

La concentration continentale de nos échanges est principalement due à la configuration géographique et à la fluidité frontalière. On ne voit pas comment cette situation pourrait être vue comme totalement négative ni pourquoi on devrait la modifier radicalement. Les Européens ne se plaignent pas du fait qu'ils commercent essentiellement entre eux, et cela ne les empêche pas de rêver d'une plus grande diversification. À ce propos, une liberté transatlantique accrue serait, pour eux comme pour nous, un atout considérable et une manière d'atténuer l'impact d'un repli américain. Si l'Union européenne et l'ALENA fusionnaient leurs espaces économiques, leur marché serait plus important que celui de la Chine.

En attendant, nous serons frappés par le ralentissement qui pointe chez celui que nous avons tout de même la chance d'avoir comme principal client. Toutefois, là encore, nous ne sommes plus au temps de Robert Bourassa. Si les matières premières ne constituent plus l'essentiel de nos exportations, nous en vendons quand même toujours, et la demande et les prix d'aujourd'hui ne sont plus seulement fonction de l'activité américaine. Beaucoup d'autres puissants acheteurs sont là pour soutenir les cours. Il y a donc moins de signes de nervosité en Abitibi et sur la Côte-Nord aujourd'hui que lors du choc du début des années 1990, alors que nous ne pouvions pas compter sur la demande asiatique pour en réduire l'impact.

Nous avons aussi d'autres raisons d'être moins inquiets aujourd'hui. Il est vrai que les États-Unis ont été imprudents et ont, particulièrement, depuis plusieurs années, associé un déficit du commerce extérieur à celui des comptes publics. Mais, paradoxalement par ce comportement jugé classiquement malsain, ils ont permis à l'Asie d'accumuler de plantureuses réserves dont celle-ci se sert maintenant pour financer les pressants besoins américains. En même temps, la faiblesse conséquente du dollar amorce la correction du déficit commercial.

Il y a deux mille milliards de dollars dans les coffres de l'autre côté du Pacifique. Qui eût cru, du temps de Rudyard Kippling, quand le bar de l'hôtel Raffles était à peu près le seul endroit connu de Singapour, que c'est de ce pays que viendrait le salut de la prestigieuse Citibank, mise en péril par les turbulences peu honorables que l'on sait ? « East is East, West is West and they shall never meet », disait le célèbre auteur britannique. Il ne pouvait certes pas imaginer qu'en raison de la révolution économique et financière à venir, non seulement la rencontre aurait lieu, mais qu'elle ressemblerait presque à une fusion, au rythme où l'on voit les fonds souverains ou autres se mobiliser vers l'Amérique avec une ardeur étonnante. Sans eux, il n'est pas exagéré de dire que nous serions peut-être dans la même détresse qu'en 1990, et que la tragique aventure des sub-primes aurait pu nous plonger dans des abîmes bien plus profonds.

Il ne faut pas oublier non plus que, davantage que les remous économiques, ce sont les remous financiers dont les conséquences risquent de nous atteindre. Ce ne sont pas les fondations de l'économie américaine qui ont été ébranlées : la recherche et le développement sont toujours là, les meilleures universités du monde aussi, les spectaculaires niveaux de productivité se maintiennent, et trois cent millions de consommateurs parmi les mieux nantis de la planète ne se sont pas mis soudain à concevoir l'austérité comme idéal de vie. Une remontée rapide est donc plus probable que l'inverse.

En fait, c'est la gestion financière qui a surtout saboté la croissance américaine par son manque d'éthique, de transparence et de lucidité. La voracité boursière, les manœuvres complexes et obscures, facilitées du reste par le laxisme de ceux qui avaient charge de surveillance, ont déstabilisé une économie par ailleurs robuste. Heureusement, donc, que l'Asie était là pour limiter les dégâts et permettre la stimulation des forces fondamentales de l'économie américaine afin d'éviter le pire. Même l'argent du fond de relance du gouvernement américain provient en réalité d'Asie…

Pour toutes ces raisons, le Québec et le Canada ne seront probablement pas frappés trop durement par cette récession. Toutefois, cela ne devrait pas nous empêcher de profiter de ces sérieux avertissements pour approfondir deux réflexions fondamentales. Premièrement, la liberté financière ne doit plus jamais être synonyme d'anarchie. Deuxièmement, les coûts et les bénéfices de la nouvelle prospérité de milliards de personnes doivent être évalués avec soin et dans tous leurs aspects. Il est clair, sur le plan humain comme sur le plan économique, qu'il vaut mieux que l'Asie soit riche plutôt que pauvre.

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