Économie

Passez la monnaie

La crise actuelle résulte d’une gestion financière désastreuse, surtout américaine.
Elle touche toute l’économie mondiale, et le système monétaire n’est pas épargné. Le roi dollar vacille. Le huard s’envole sans causes fondamentales, avec les dommages que l’on constate. L’euro se comporte en jeune premier. Quant à l’or, il renoue avec son éternel rôle de refuge en cas de tourmente. Comme un milliard d’êtres humains de plus ont maintenant  les moyens d’acheter des bijoux, le malheur ne plane pas au-dessus de Malartic !

Tout cela nous donne l’occasion de faire évoluer le système monétaire international, comme ce fut le cas à Bretton Woods en 1944. Car, malgré d’importants progrès, nous n’avons pas encore de monnaie mondiale véritable, même si la devise américaine assume ce rôle depuis longtemps – et sans doute pour longtemps encore.

L’actuelle gestion monétaire globale s’est donc éloignée de la coûteuse anarchie de naguère et n’est pas la cause des désastres actuels. Il ne faut donc surtout pas confondre monnaie et finance, même si cette dernière ne peut pas fonctionner sans la première et qu’il lui arrive parfois d’en abuser.

À l’intérieur des espaces économiques nationaux, la gestion monétaire est évidemment plus simple. L’émission et le battage de la monnaie métallique ont toujours fait l’objet d’un monopole étatique : royal, impérial, et maintenant démocratique. Pour les billets, ce fut plus long, mais les États ont fini par en prendre le contrôle exclusif aux environs de la Deuxième Guerre mondiale. La Banque du Canada fut d’ailleurs nationalisée à cette époque. Toutefois, si la gestion monétaire interne a ainsi fini par être effectuée convenablement – sauf accident –, l’interaction entre certaines économies nationales et les autres pose encore un défi de taille. C’est ce phénomène qui afflige présentement nos entreprises exportatrices et qui a brouillé les cartes à maintes reprises.

Dans cet univers complexe, le développement prodigieux du commerce international a fini par pousser la pensée créatrice dans des voies qui nous rapprochent peut-être d’une solution monétaire planétaire structurée. Déjà, le rôle déterminant de l’offre et de la demande dans l’établissement de la valeur des monnaies constitue une belle avancée. Ce mécanisme n’est certes pas parfait, mais il fonctionne mieux que l’arbitraire opportuniste ou protectionniste d’autrefois.

Les égoïsmes nationaux ont longtemps dominé la scène monétaire internationale, et plusieurs États ne se sont pas gênés pour manipuler leur monnaie à leur seul avantage afin de favoriser leur commerce extérieur de manière déloyale. Aujourd’hui, l’évolution du système a rendu de telles manœuvres beaucoup plus difficiles, voire impossibles. Même les Chinois doivent progressivement rapprocher leur renminbi de sa valeur réelle. Ils sont évidemment sous la haute surveillance de leurs nombreux et importants partenaires commerciaux, ainsi que du Fonds monétaire international (FMI). Donc, aujourd’hui, la valeur des monnaies s’établit généralement de plus en plus comme celle des produits : si la demande est forte, les prix montent, et si elle baisse, ils s’effondrent.

Il faut mentionner que l’exemplaire Union européenne a réglé le problème pour une portion importante du commerce mondial en créant une monnaie unique pour la majorité des membres de cette union. L’arnaque monétaire n’est donc plus possible entre ces pays. À Paris, Francfort ou Milan, on dispose d’un instrument multinational impartial pour juger de la valeur des biens et des services. Les Européens de cette zone ont donc aboli, après avoir éliminé toutes les autres, la seule barrière au commerce qui subsistât, et la plus hypocrite : celle de la monnaie. Après six ans, leur euro est si brillant qu’on le dit peut-être promis à un avenir planétaire…

Les États-Unis ont fourni une sorte de monnaie mondiale qu’ils ont bien gérée pendant plus d’un demi-siècle – aussi longtemps qu’ils ont inspiré confiance avec leurs énormes réserves d’or et leur parité fixe scrupuleusement respectée, le tout reposant sur l’économie la plus puissante du monde. Ils pouvaient ainsi jouer le rôle de banquier mondial respectable, tout en servant leurs propres intérêts.

Plusieurs causes ont fait perdre au grand émetteur sa respectabilité. D’abord, jusqu’à l’arrivée de Barack Obama, George W. Bush a conduit les États-Unis à un niveau de mésestime inégalé jusqu’à ce jour. Fini, l’image du banquier crédible. Sur le strict plan économique, ils ont commis le péché classique qui entraîne les pires perturbations : le double déficit. D’une part, les États-Unis accumulent une énorme dette publique depuis des années, ce qui n’est d’ailleurs pas sans rapport avec les cauchemars que sont l’Irak et l’Afghanistan. Et comme, de surcroît, Obama doit dépenser des montants énormes pour faire face à la crise, ce n’est pas demain que l’on retrouvera l’équilibre du temps de Clinton. D’autre part, les États-Unis se sont aussi enfoncés dans un lourd déficit à l’égard du commerce et de la balance des paiements. Heureusement, la Chine achète des montagnes de leurs bons du Trésor et finance leur niveau de vie. Sinon, où prendraient-ils l’argent pour éviter le naufrage ?

Les Américains sont de loin nos principaux clients et leur devise, non contente d’être en crise, se dévalue par rapport à la nôtre : tout est donc là pour donner des maux de tête à nos exportateurs et perturber notre économie. À l’époque où j’étais de la partie, je le leur ai souvent répété : « Méfiez-vous. La monnaie faible, c’est comme la drogue. Après les plaisirs du début, à terme, elle peut tuer. » Lorsqu’on vend facilement grâce à une monnaie faible, on tend à moins se préoccuper d’amélioration du produit, de recherche, d’accroissement de la productivité. On s’assoupit, et lorsqu’on perd ensuite l’avantage monétaire, le réveil est brutal. C’est d’autant plus injuste que la hausse de notre propre devise n’est que le reflet de la baisse de son homologue au sud la frontière.

Mince consolation, outre que le demi-million de Québécois qui vivent en Floride voient monter leur pouvoir d’achat, le pétrole nous coûte relativement moins cher. Aucun de ces deux facteurs ne nous aide vraiment à nous rétablir, mais cette situation offre pourtant un avantage dont il est impérieux de profiter : c’est le moment idéal pour acheter à l’étranger les équipements de pointe que nous n’avons pas acquis dans l’euphorie des jours du huard faible. C’est le moment de réduire les coûts pour redevenir concurrentiels et ainsi, l’être encore davantage si la conjoncture monétaire redevient favorable. En effet, par le mécanisme même du marché monétaire, si nos prix montent à l’étranger, les prix américains font l’inverse. Déjà condamnés à acheter moins, nos voisins du Sud vont vendre davantage et finiront par se débarrasser d’un des volets de leur double handicap et par rééquilibrer ainsi les choses.

Cependant, même s’ils y arrivaient, il est probable que le roi-dollar restera en échec. Trop de voix rebelles s’élèvent, dans son dos ou ouvertement. Les Chinois jouent souvent sur les deux tableaux. Ils le feraient encore plus s’ils n’avaient peur de faire s’effondrer la valeur de la devise dont ils détiennent pour 2 000 milliards en réserve. Ils sont contraints de modérer leurs ardeurs afin de ne pas avoir à payer un prix trop élevé pour le changement qu’ils souhaitent.

Toutefois, le roi a des dauphins, dont le jeune euro, bien sûr. Celui-ci a l’avantage d’être plurinational, ce qui est déjà un progrès, même si sa gestion est européenne et non pas planétaire. Il ne serait pas insensé non plus de se tourner vers le FMI, qui pourrait devenir la véritable « banque mondiale ». Cet organisme a déjà créé une monnaie au nom peu séduisant de « droit de tirage spécial » (DTS), qui n’est pas vraiment destinée, dans l’état actuel des choses, à succéder au dollar. Mais si, après avoir rééquilibré ses propres structures, le FMI créait et gérait une monnaie mondiale dont la valeur pourrait reposer sur un « panier de monnaies » – une moyenne – composé d’euros, de dollars, de livres sterling, de renminbis et de roubles, entre autres, nous pourrions voir naître un « mondo » très utile.

Si ce rêve se réalise, si le cycle de Doha réussit, si les vœux du G20 se transforment en réalité… J’en conviens, cela fait beaucoup de « si », mais ils sont tous réalisables, et la crise nous y pousse vigoureusement. Le malheur pourrait ainsi servir à réparer ses propres dégâts et nous relancer dans une série de « glorieuses » – et qui sait, peut-être même que cette fois, elles seraient plus de trente.

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