Économie

Montréal face aux défis de la modernité

Ses horribles accès autoroutiers mènent à des chefs-d'œoeuvre d'architecture moderne, de la Place Ville-Marie à Habitat 67. Ses églises patrimoniales et ses quartiers branchés côtoient des stationnements à ciel ouvert et de moches tours de copropriétés. Son béton craque de partout, mais sa légendaire vie urbaine ne fléchit pas. Montréal est belle et laide, négligée et unique, capable du pire et du meilleur. Trouvera-t-elle l'énergie pour redevenir un modèle, ou glissera-t-elle sur la pente du déclin esthétique ?

Ses horribles accès autoroutiers mènent à des chefs-d'œoeuvre d'architecture moderne, de la Place Ville-Marie à Habitat 67. Ses églises patrimoniales et ses quartiers branchés côtoient des stationnements à ciel ouvert et de moches tours de copropriétés. Son béton craque de partout, mais sa légendaire vie urbaine ne fléchit pas. Montréal est belle et laide, négligée et unique, capable du pire et du meilleur. Trouvera-t-elle l'énergie pour redevenir un modèle, ou glissera-t-elle sur la pente du déclin esthétique ?

Un cliché, c'est aussi un panorama instantané, le concentré pur jus d'une part de vérité. Sur un polaroïd, New York tient à Manhattan et à une statue. Québec se résume à sa vieille ville et à un hôtel « castellisé ». Barcelone se concentre autour de Gaudi et des effervescentes ramblas.

Et Montréal ? Comment se distingue la métropole québécoise dans l'imaginaire de tout un chacun, même de ceux qui l'habitent ? A-t-elle un look typique, une personnalité forte, un immeuble phare ? Quel est son génie de carte postale ? Quel cliché contient tout Montréal… ou presque ?

« Montréal, c'est une silhouette, répond franchement Dinu Bumbaru, directeur des programmes de l'organisme Héritage Montréal et amoureux critique de sa ville depuis des décennies. La première image que l'on en a, c'est sa silhouette, et cet espace densément occupé entre la montagne et le fleuve. Une sorte de scénographie s'est développée au cours des siècles, sans plan préconçu, mais avec une certaine élégance. De haut, on distingue bien les voies d'accès, le train – central à une époque –, les autoroutes. On distingue les clochers, les silos, les gratte-ciel. On suit aussi très bien l'évolution de la ville, avec le Vieux-Montréal encore préservé et le nouveau centre-ville moderne, puis les quartiers résidentiels. C'est une ville finalement assez unique, qui a su distinguer ses zones d'occupation successives et préserver une bonne partie de son patrimoine. »

La silhouette, donc. Une autre réponse pointe évidemment vers l'atmosphère : non pas le contenant, mais le contenu de cette « ville assez unique », bilingue, pluriculturelle et multiconfessionnelle, à la fois américaine, britannique et française, mais aussi cosmopolite à souhait. Cette ville est une île, un archipel qui contient quatre ou cinq mondes en constante effervescence festive. « En évoquant Montréal, on pense d'abord aux Montréalais dans la rue, répond à son tour la professeure Lucie K. Morisset, du Département d'études urbaines et touristiques de l'UQAM. C'est donc une atmosphère, une personnalité, un espace public habité. Bref, une expression collective distincte. »

Dernière possibilité, beaucoup moins glorieuse : se désoler du manque d'harmonie, de l'aménagement en blocs Lego disparates, des infrastructures à l'abandon, de la médiocrité qui côtoie parfois l'admirable. Montréal devient alors une sorte de promesse mal tenue et mal entretenue.

« Des joyaux dans un tas de m[bip], voilà mon impression globale ! S'cusez le langage ! » résume Sophie Gironnay, cofondatrice et directrice de la galerie d'architecture Monopoli, une des seules de son genre en Amérique. Elle nuance néanmoins très vite son sévère jugement, jusqu'à le renverser ou presque. « Il y a pas mal de gens doués, un taux inexplicablement élevé d'architectes et de designers ou de paysagistes de grand talent (d'où sortent-ils donc tous ?) qui ont fini, au forcing, par décrocher de grosses commandes et réussir quelques belles réalisations vraiment visibles qui ont un impact réel sur le paysage bâti : l'ITHQ de Lapointe Magne, par exemple, ou l'école du cirque, vraiment sous-évaluée. Ou encore Unity 2 de Big City, vraiment bien aussi ! Sans parler du Quartier international dans son ensemble, qui prend vraiment son envergure maintenant. À vrai dire, il y a de plus en plus de joyaux …

Briller parmi les meilleurs

Les joyaux, l'ancienne métropole canadienne a eu le temps de les accumuler. Sa façade portuaire demeure une des plus belles du continent, de Vancouver à Buenos Aires. Dans les années 1960 et 1970, la ville se démarquait aussi très favorablement par ses audaces et ses innovations. Plusieurs constructions exceptionnelles en témoignent : la Place Ville-Marie, Habitat 67, Westmount Square, l'Île-Notre-Dame, le métro et le Montréal souterrain, etc. Les « starchitectes » (tels Pei et Mies van der Rohe) signaient les chantiers les plus forts, et certaines de leurs réalisations, comme la Place Bonaventure et la sphère de Fuller, figurent au programme de toutes les écoles d'architecture.

Cette volonté de « briller parmi les meilleurs » s'étiole toutefois depuis trois décennies. « Nous semblons moins capables de rêver comme avant, dit Dinu Bumbaru. Le canal de Lachine fut lui aussi une intervention grandiose au XIXe siècle. Maintenant, au lieu de chercher le gros diamant et le symbole tape-à-l'œil, on pourrait miser sur une multitude de belles pierres bien serties aux bons endroits. Il faudrait aussi penser œuvres d'art. L'Homme de Calder, réalisé pour l'Expo, demeure une pièce majeure de l'histoire de l'art. Mais on n'a rien vu de semblable dans un lieu public depuis des années. » Dinu Bumbaru milite pour le lancement montréalais d'un concours international qui viserait à doter d'une œuvre phare le site de l'ancien enchevêtrement de béton de l'échangeur des Pins. Il propose même de récupérer les espaces vacants du centre-ville lépreux pour y planter des jardins artistiques. « Ce serait bien de remplacer les terrains vagues par des champs de tournesols bleus ou de maïs rouge… »

Lucie K. Morisset se désole du manque d'audace des nombreux immeubles de logements apparus au centre-ville depuis le tournant de la décennie. Historienne de l'architecture, spécialiste de la ville et de ses représentations, elle attribue cette médiocrité architecturale à un rapport malsain au futur. « Montréal ne rêve plus, dit la professeure. Les nouveaux projets, comme celui du CHUM, font peur. Les formes résolument modernes inquiètent. Est-ce que Jean Nouvel ou Rem Koolhaas pourraient même être intéressés à venir travailler dans une ville aussi frileuse ? On finit par se contenter de projeter le minimum. »

Sophie Gironnay remarque que les projets de qualité s'avèrent souvent le fruit d'une réflexion poursuivie dans la modestie et le réel désir de bien faire. Les créateurs montréalais, dont elle expose fréquemment les plans, travaillent sans espoir de gloire mondiale, pour l'amour de l'art, animés d'une vraie et profonde culture de l'histoire, en cherchant à faire contemporain, à pousser leur expression plus loin, mais pas pour épater et faire de l'esbroufe. « On s'ennuie et on se désole, dit-elle. Les immondes tours de Lépine sur Drummond ou les infâmes Phénix et autres horreurs s'élèvent dans un triste ciel de ville nord-américaine de petite taille. Il faudrait une masse critique bien supérieure pour nous sauver, et en prime, quelques chefs-d'œuvre ! Depuis Habitat 67, nous n'avons aucune véritable icône architecturale à montrer au monde (le Stade olympique, peut-être ?)... C'est quand même dommage. Il manque à Montréal une nouvelle Place Ville-Marie, une deuxième tour CIBC. Des modèles… » La ville en marché

Parlons-en. L'aménagement des villes modernes a longtemps dérivé d'une perspective fonctionnaliste. Selon le credo de la fameuse Charte d'Athènes (1933, puis 1943), une ville moderne doit permettre l'épanouissement harmonieux de quatre grandes fonctions humaines : habiter, travailler, se divertir et circuler. La division entre la banlieue et le centre-ville, reliés par des autoroutes, découle de cette approche.

Dans les années 1980-1990, le mouvement du New Urbanism a pris le contre-pied du modèle privilégiant la voiture et les zones étendues. Cette vision, aussi appelée « néotraditionnelle » – parce qu'elle s'inspire des villes européennes – cherche à « réhumaniser » l'espace ubain, à le densifier et à le rendre aux piétons.

En même temps, à la faveur de la mondialisation, un urbanisme utilitaire a commencé à façonner les choix en matière d'aménagement. Les villes étant en concurrence pour attirer les industries et les touristes, elles offrent leurs avantages comparatifs comme n'importe quel autre produit.

« Cette mise en marché devient un plan d'urbanisme, résume la professeure Lucie K. Morisset. C'est du marketing appliqué à la ville. Montréal joue cette carte à fond. Je suis lasse du Quartier des spectacles, du Quartier international, de la Cité Multimédia, de la ‘'ville bohémienne'' et des autres spectacularisations mises en marché de Montréal. Le Quartier des spectacles existe-t-il en dehors de la nuit, et la Cité Multimédia une fois les bureaux fermés ? »

Elle souhaiterait un retour à une conception plus humaniste de la cité, perçue comme un lieu à habiter. « On peut même aller plus loin et souhaiter un retour à la ville utopique, à la ville comme reflet de notre devenir collectif. » Surtout, selon elle, cette position théorique débouche sur des problèmes pratico-pratiques fondamentaux. « Si la ville est un habitat, il faut que les habitants puissent en profiter, dit-elle. À Montréal, la question de l'accès à la propriété demeure fondamentale. Les prix des logements sont devenus exorbitants. On peut payer 400 000 dollars pour un logement de trois chambres, c'est démentiel. Il faudrait donc que nos gouvernements mettent en place des mesures pour faciliter l'appropriation de la ville par ses résidents. Sinon, la ville n'est plus que l'enfer des uns et le penthouse des autres, ce qui renforce l'étalement urbain, comme dans l'ancienne perspective. »

En avant, comme avant

Cette ville, c'est également de l'asphalte qui craque pour tous. Le cliché pourrait aussi ramener Montréal à un immense nid-de-poule. De Vision Montréal 2025 au récent Plan de transport, Montréal promet d'investir massivement dans les infrastructures au cours des prochaines années.

Seulement, il y a la manière. À quoi bon répéter les erreurs du passé ? demandent tous les spécialistes interviewés. Dinu Bumbaru cite l'exemple de la réfection récente du boulevard Saint-Laurent. La Ville aura injecté plus de 30 millions de dollars dans cette cure de rajeunissement touchant les égouts, le réseau électrique, les trottoirs et la chaussée.

« Pourquoi refaire cette artère névralgique de Montréal à peu près comme il y a cinquante ans ? demande le directeur des programmes du groupe Héritage Montréal. Les trottoirs occupent toujours la portion congrue, et il n'y a pas de piste cyclable. Ça reste la même rue, simplement rénovée sous l'asphalte. »

Le politicien Richard Bergeron abonde dans le même sens. Conseiller du district De Lorimier, chef du parti Projet Montréal, il déteste aussi ce qu'il voit se produire au cœur de sa ville. Il a réclamé l'arrêt des travaux sur le boulevard. « Montréal a adopté une charte des piétons, mais n'est pas capable de la respecter sur sa principale artère historique ! » tonne ce docteur en urbanisme, ennemi du tout-automobile.

Benoit Labonté, maire de l'arrondissement Ville-Marie et, jusqu'à récemment, responsable de la culture et du patrimoine de Montréal, évoque « quelques occasions ratées » et reconnaît la nécessité de changer les habitudes. « La reconnaissance de Montréal comme Ville Unesco de design [en 2006] nous impose une obligation de résultat en même temps qu'elle rehausse les attentes. Il faut examiner chacun des projets d'un œil sévère, et exiger de l'audace et de la qualité partout. »

Ces aménagements d'un autre âge font craindre le pire pour le chantier de l'échangeur Turcot, ce vaste réseau d'autoroutes surélevées à l'ouest du centre-ville. Cette fois, le budget de la grande voie d'accès dépassera le milliard de dollars.

Le problème des accès à Montréal taraude d'ailleurs la plupart des spécialistes interviewés. L'arrivée se fait immanquablement par d'affreuses autoroutes bordées de poteaux électriques et longeant des bâtiments sinistres. « Les entrées de Montréal ont été comparées à ce qu'on peut retrouver de pire au Kazakhstan, rappelle Dinu Bumbaru. La liaison routière entre l'aéroport et le centre-ville donne une première impression désastreuse aux visiteurs. »

Là encore, il ne faut pas désespérer. Sophie Gironnay souligne un effort notable pour améliorer les abords du pont Jacques-Cartier. « Dans les joyaux, j'inclus aussi le domaine des aménagements de parcs et de places. Quand on arrive de Longueuil, face au pont, on se dit : Wow ! C'est quoi cette place italienne subito ? Il y a, comme ça, de jolies surprises, ici et là. Dans le reste du Canada, on nous envie notre culture de l'aménagement, un certain bouillonnement intellectuel (nous décrochons plein de Prix de Rome !). Il y a une réelle réflexion, ici, beaucoup de dynamisme dans les classes de chercheurs, dans les écoles, chez les intellos. Cela a créé un réel substrat. Les jeunes surdoués deviennent mûrs, plus riches et connaissent le succès, et ça finit par se voir dans ce qui se construit, quand même, à la longue ! Le Faubourg des Récollets, le QIM, les campus du centre-ville, entre autres, tout cela n'était pas là il y a quinze ans. »

Suivre l'exemple

S'inspirer de l'expertise des autres semble également souhaitable à tous. « J'aime bien penser à Sydney, en Australie », confie Dinu Bumbaru, également secrétaire général de l'Icomos, l'organisme-conseil des Nations Unies pour les monuments et sites. Cette prestigieuse fonction l'a amené à voyager partout dans le monde et à pouvoir encore mieux comparer la situation montréalaise à celle de ses villes sœurs.

« Sydney va investir deux milliards de dollars pour créer un parc dans son centre-ville. C'est un geste audacieux, rassembleur, qui aura l'impact de la création du parc du mont Royal. Ce parc nous a coûté un million au XIXe siècle, mais, dès l'année suivante, la Ville engrangeait des taxes supplémentaires de 850 000 dollars par an autour de l'espace vert. Il nous faut retrouver ce genre de génie. »

La professeure Morisset souhaite tout autant à Montréal de s'inspirer d'elle-même. Elle lui recommande de miser sur ses spécificités et sa façon d'être, et surtout, d'oser rêver à nouveau. « Par contre, la ville ne doit pas se replier sur son passé, dit-elle. Le patrimoine devient un frein au développement quand on a peur de détruire ce qui ne vaut pas toujours la peine d'être remplacé. Une fausse idée laisse croire que Montréal a beaucoup détruit dans le passé. Ce n'est pas si vrai. »

Le directeur des programmes de l'organisme Héritage Montréal, fondé pour lutter contre la destruction du patrimoine, propose évidemment une autre lecture du rapport de la ville à ses propres racines distinctives. « Une ville parle et s'exprime », dit Dinu Bumbaru, évoquant le cliché du début. « Une ville qui a de la personnalité s'exprime de manière forte et distincte. Mais une métropole, ce n'est pas un phénomène instantané. Il faut des racines, de l'histoire, du patrimoine. En arrivant à Barcelone ou à New York, on sent immédiatement cette distinction. La culture de ces villes ne dépend pas seulement de leurs festivals ou de leurs industries du divertissement. Elle tient à l'aménagement, aux styles, au design et à l'architecture. La culture s'y retrouve tous les dix mètres, partout, jusque dans la pierre. Dans ce sens, je pense que le plus grand défi de Montréal est de ne pas miser uniquement sur les billetteries et les activités éphémères pour affirmer sa personnalité. Il faut qu'elle protège son patrimoine, ses églises, ses écoles et ses usines. »

Un modèle, donc ? Cette ville idéale, belle et bien pensée, héritière d'une riche tradition protégée et capable du meilleur reconnu partout dans le monde, Sophie Gironnay ne la situe pas en Europe, ni même aux États-Unis, mais tout simplement aux portes Montréal, sur l'île elle-même, tout à côté.

« La ville modèle ? Mais c'est Westmount ! » s'exclame-t-elle. Westmount avec ses constructions publiques d'une extrême qualité, ses résidences patrimoniales entretenues selon les normes, son réseau de fils électriques et de câbles enfouis, ses parcs exceptionnels à profusion et, pour chapeauter le tout, le Westmount Square du génial Mies van der Rohe, perle sertie sur un amas de pierres précieuses. Que peut-on, que pourrait-on demander de mieux comme cliché ?

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