Économie

Quel type de récession ?

Au milieu des années 1990, de braves optimistes avaient décrété la fin des cycles économiques.

Au milieu des années 1990, de braves optimistes avaient décrété la fin des cycles économiques.

Dans l'euphorie de la « dot.com révolution », on prévoyait une économie en croissance perpétuelle, dotée d'un moteur turbo et ne croyant pas à la nécessité de freins. C'était aussi l'époque où l'on proclamait la fin du travail (Jeremy Rifkin : The End of Work) et même la fin de l'histoire (Francis Fukuyama : The End of History). Hélas, la réalité a ramené tout le monde sur terre. Le travail et l'histoire continuent d'exister, et la conjoncture économique est marquée par ses hauts et ses bas périodiques, comme les saisons. Aujourd'hui, les sensationnalistes annoncent la fin du monde, sous les vocables « récession » et même « grande dépression ».

Faut-il céder à la panique ?

L'avenir probable : une récession tout à fait ordinaire

Il est évident que les derniers mois ont été marqués par de fortes fluctuations boursières et par un ralentissement économique dont l'origine réside dans la crise des sub-primes survenue aux États-Unis. Cependant, il faut mettre cela en contexte, car cette situation est tout à fait normale dans une économie de marché. L'économie occidentale a crû à une moyenne annuelle de 4 % par an pendant les dix dernières années. Si le ralentissement entraîne une perte de 2 ou 3 % pour une année, ce n'est pas la mer à boire. Certains diront même que c'est une bonne chose, un ménage printanier fort utile !

Évidemment, si le ralentissement devient signe avant-coureur d'une grande dépression, il faudra s'en inquiéter. Lorsqu'on évalue la gravité de la récession, il importe de se poser la question : « D'où vient le mal ? » La stagflation des années 1970, par exemple, avait ses origines dans une crise pétrolière qui a provoqué simultanément recul économique et inflation démesurée. D'autres crises plus récentes ont été provoquées par des événements régionaux (crises asiatique, russe et latino-américaine des années 1990). D'autres sont provoquées par des désastres naturels (tel le cyclone Katrina et son effet sur le prix du pétrole), et d'autres, enfin, par des déséquilibres industriels (crise de l'automobile en mai 2000). La source de la crise détermine sa gravité.

Le ralentissement actuel est lié au secteur immobilier, qu'il faut mettre en perspective. Depuis plusieurs années, la montée continuelle des prix de l'immobilier dans le monde, et aux États-Unis en particulier, ne jouit d'aucune justification rationnelle et semble alimentée par la pure spéculation. Il y a vingt ans, un immeuble résidentiel valait dix fois le prix d'un ordinateur de l'époque, alors qu'aujourd'hui, il vaut cinquante fois le prix d'un ordinateur entre-temps devenu beaucoup plus performant. Pourquoi les vieilles pierres gagnent-elles en valeur marchande alors que la haute technologie se vend à beaucoup moins ? La seule explication est que les prix montent parce qu'on croit qu'ils doivent monter. Quand le public sera convaincu du contraire, ils baisseront. Comme l'or, les bijoux et les œuvres d'art, les prix dépendent presque entièrement de la subjectivité de la demande. La bulle éclate d'elle-même après un certain temps. Ainsi, l'augmentation perpétuelle de l'immobilier n'est pas une loi immuable de la nature.

Évidemment, l'éclatement d'une bulle entraîne inévitablement des répercussions secondaires fâcheuses. Pour le moment, la récession induite pas les sub-primes reste « ordinaire » et n'a pas encore fait de ravages dans l'économie mondiale. L'économie américaine a perdu en janvier 17 000 emplois – sa première baisse depuis 2003. À l'inverse, le Canada, comme Grande-Bretagne, célèbre ses taux de chômage les plus faibles depuis des décennies.

La zone euro, protégée par un vaste marché intérieur, se dissocie quelque peu de la zone dollar et profite, pour le moment, d'une baisse du prix du pétrole, encore libellé en monnaie américaine. Ce ralentissement n'est pas dramatique. En ce qui concerne les grandes machines industrielles chinoise et indienne, la réduction de la demande américaine risque de leur nuire si elle se poursuit. Mais une réduction passagère aura peu d'impact. De toute façon, ces deux économies se tournent de plus en plus vers leurs importants marchés intérieurs. L'Inde a depuis longtemps adopté une stratégie de substitution aux importations et devient ainsi de plus en plus autonome, tandis que la demande chinoise pourrait un jour remplacer la demande américaine à l'égard des produits chinois.

Les États-Unis ont aujourd'hui moins d'influence (positive ou négative) sur l'économie mondiale qu'il y a dix ans. Par conséquent, les malaises économiques américains ne se propagent plus automatiquement au reste du monde comme jadis.

Un avenir peu probable, mais toujours possible :

la panique généralisée

Tout comme un rhume peut dégénérer en bronchite et une bronchite en pneumonie, une récession peut se transformer en dépression. Dans ce cas, le malaise initial doit se conjuguer avec d'autres problèmes pour créer une panique généralisée.

On n'a pas vraiment vu de grande dépression depuis les années trente. À cette époque, la chute des taux de croissance du PIB fut spectaculaire :

1930 : – 8,6 %,

1931 : – 6,4 %,

1932 : – 13 %.

Pour arriver à une telle situation de nos jours, il faudrait la conjonction d'un ensemble de crises susceptibles de créer une panique mondiale, The Perfect Storm, comme le dit l'expression anglaise. Quelles sont ces possibilités ?

Scénario catastrophe n° 1. Une flambée soutenue du prix du pétrole, peut-être accompagnée d'une détérioration de la situation au Moyen-Orient, un désastre naturel, ou une combinaison des trois. La « tempête parfaite » se traduirait par une stagflation, comme dans les années 1970. Elle pourrait aussi provoquer une fuite vers l'euro d'actifs actuellement libellés en dollars dans les banques centrales mondiales. Si le dollar perdait son statut de monnaie de réserve mondiale, les conséquences pourraient être graves pour le système monétaire international. En effet, l'absence d'une monnaie internationale reconnue et appuyée par une superpuissance inquiéterait le monde, qui a besoin de la stabilité d'une superpuissance monétaire.

Scénario catastrophe n° 2. La désindustrialisation progressive des États-Unis au profit des économies émergentes pourrait, à son tour, provoquer un retour au protectionnisme américain, entraînant un recul important de l'économie internationale. Il faut noter que les trois favoris de la prochaine élection présidentielle américaine, Obama, Clinton et McCain, sont tous trois beaucoup moins enthousiastes par rapport au libre-échange que leurs prédécesseurs. On trouve des protectionnistes aussi bien chez les républicains que chez les démocrates, et il ne faut pas oublier que la réaction des gouvernements à la crise de 1929 avait été un retour massif à un strict protectionnisme. Face à la perte continuelle d'emplois en Occident, une telle éventualité n'est pas impossible.

On peut imaginer plusieurs autres scénarios catastrophes ; cependant, tous reposent sur les effets conjugués de la contre-indication des « médicaments » que proposent les gouvernements ou, purement et simplement, de la panique, c'est-à-dire d'un phénomène de psychologie sociale et non de la rationalité économique. Mais nous n'en sommes pas encore là.

Pour le moment, malgré le pessimisme inhérent à notre profession d'économistes (les économistes ont prévu « cinquante des dix dernières récessions » !), le scénario tendanciel reste celui d'une récession ordinaire, pas trop longue et maîtrisée par des mécanismes de « stimulation keynesienne », comme celle lancée par le président Bush. Il est intéressant de noter que malgré l'orthodoxie ultra-libérale dominante, Keynes * connaît une résurrection aussi bien à droite qu'à gauche.

En effet, les remèdes que l'on propose sont purement keynesiens : stimulation fiscale et baisse des taux d'intérêt, entre autres. Donc, essayons d'éviter les complications, et faisons en sorte que le ralentissement de 2008 que nous connaissons, et qui durera un petit moment, reste bien banal et ordinaire, et ne soit plus qu'un souvenir en 2009.

 

John Maynard Keynes, économiste et mathématicien britannique (1883-1946), reconnu pour avoir été le plus grand économiste du XXe siècle.

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