Économie

Le vrai problème : le désordre monétaire

 

L'ajustement international en matière d'alignement des monnaies commence à porter ses fruits. Mais il faut dès à présent amorcer la seconde phase de ce nécessaire processus de régulation.

 

L'ajustement international en matière d'alignement des monnaies commence à porter ses fruits. Mais il faut dès à présent amorcer la seconde phase de ce nécessaire processus de régulation.

Le déficit du compte courant des États-Unis, qui avait atteint un sommet en 2005, s'est réduit ensuite de 100 milliards de dollars et continue de diminuer de façon plus durable en termes réels, notamment en raison d'une augmentation de l'excédent commercial. En outre, selon la projection du modèle présenté par William R. Cline en date du 28 décembre, le déficit américain devrait continuer de baisser et atteindre 4,3 % du PIB (produit intérieur brut) d'ici 2011-2012… si, et seulement si le prix du baril de pétrole tombe à 60 dollars. Cela signifie qu'avec un prix stabilisé autour de 100 dollars le baril, le déficit se maintiendrait à 5,6 % du PIB.

Le déficit budgétaire américain s'est aussi rétréci à 1,2 % durant l'exercice 2007, bien qu'une bonne partie de cette amélioration soit due à des facteurs cycliques. De nouvelles augmentations sont probables et, à la suite de la croissance des années récentes, le budget aurait même dû être excédentaire.

Selon la moyenne pondérée par les échanges, depuis son sommet de début 2002, le dollar perdu environ 25 % de sa valeur. Jusqu'à présent, il s'agit d'une baisse graduelle et sans heurts. En revanche, l'euro ainsi qu'un certain nombre d'autres monnaies flottantes, qui ont joué le rôle de monnaies dominantes durant la phase I du fléchissement du dollar, ont atteint, ou presque, leur niveau d'équilibre (1 euro = 1,50 dollar américain). En Chine, l'appréciation du renmenbi (RMB, ou yuan) s'est accélérée fin 2007, quoique la monnaie chinoise demeure plus faible en valeur absolue réelle que lorsque le dollar avait atteint son sommet, en février 2002.

Ajustements urgents

Aujourd'hui, il subsiste au moins trois sérieux problèmes d'ajustement monétaire :

Le déficit américain, pour atteindre le niveau raisonnable et viable de 3 % du PIB, devrait chuter encore de 1,5 à 2 %. Le rapport négatif entre la valeur nette des investissements internationaux des États-Unis et le PIB cessera de se creuser et se stabilisera à 50 %. Ceci exigera, entre autres facteurs, une baisse supplémentaire de 10 à 15 % du dollar, en valeur pondérée par les échanges.

Autre exigence cruciale : s'assurer que cette baisse, tout en contenant d'éventuelles surchauffes boursières, se poursuive d'une manière graduelle et ordonnée, malgré le probable rebond de la croissance et des différentiels des taux d'intérêt par rapport au dollar, la demande croissante pour l'euro comme monnaie mondiale et les déséquilibres des comptes courants.

La seconde exigence clé en matière de politique consiste à s'assurer que la phase II imminente du fléchissement se produise par rapport aux monnaies les plus appropriées, c'est-à-dire principalement celles des grandes économies asiatiques et des pays exportateurs de pétrole ayant des surplus de liquidités.

L'excédent chinois est en train de devenir, à la vitesse grand V, le facteur principal de déséquilibre mondial susceptible d'influer négativement sur l'économie d'autres pays en développement (notamment l'Inde, le Mexique et certains pays africains), mais aussi sur les États-Unis et l'Europe. On s'attend à ce que l'excédent du compte courant de la Chine atteigne environ 400 milliards de dollars en 2007, 450 milliards pour l'année 2008 et 500 milliards (11 % du PIB de ce pays) pour l'année 2009.

Ainsi, le surplus global du compte courant de la Chine pourrait atteindre 75 % du déficit de celui des États-Unis d'ici 2009 !

En conséquence, il est impératif que la Chine passe d'une croissance fondée sur les exportations à une croissance fondée sur le marché intérieur, et cela pour plusieurs raisons purement internes qui englobent l'efficacité des investissements, la création d'emplois et la rationalisation de l'utilisation de l'énergie en regard des retombées environnementales.

Pour simplement réduire de moitié l'excédent monétaire de la Chine, il faudrait que le yuan s'apprécie d'au moins 30 % par rapport au dollar, ce qui signifierait une hausse d'environ 12 % après pondération selon les échanges, si les autres pays asiatiques ayant également des surplus autorisaient et appliquaient des augmentations similaires de leurs taux de change par rapport au dollar. Cela exigerait que la Chine réduise nettement ses interventions sur le marché des changes, lesquelles, à raison de 40 à 50 milliards de dollars par mois, ont doublé de volume par rapport à juillet 2005. Un frein à la réévaluation

Une des mesures nécessaires pour s'assurer que l'appréciation du yuan ait des répercussions planétaires (puisque les pays est-asiatiques contribuent pour 40 % à la valeur indexée du dollar pondérée par les échanges) consiste à assurer une évolution à la hausse des devises des autres pays asiatiques qui présentent des surplus importants : Hong Kong, la Malaisie, Singapour, Taiwan, et surtout, le Japon. En outre, ce dernier devrait s'engager publiquement à s'abstenir de toute intervention, verbale ou financière, avant que le yen n'ait subi une hausse l'amenant à 90 yens pour un dollar.

Le meilleur moyen d'y parvenir serait l'établissement d'un accord à l'échelle asiatique, orchestré par le Fonds monétaire international ou par la Chine elle-même. Cela résoudrait le problème dû au fait que chacun de ces pays, y compris la Chine, est extrêmement réticent à voir sa monnaie s'apprécier, de peur de perdre son avantage concurrentiel.

Il existe, hélas, un risque considérable que ces réalignements optimaux ne se produisent pas de manière ordonnée, voire ne se produisent pas du tout. Le fléchissement du dollar pourrait s'accentuer brusquement, en raison de chocs inattendus, par exemple si les États-Unis entraient dans une récession aiguë, si leur état financier et celui de leurs institutions financières se détérioraient fortement, ou encore si l'économie du pays connaissait une surchauffe par rapport à son nouvel équilibre. Cela réduirait à l'impuissance la politique monétaire américaine et prolongerait la stagflation, risquant d'imposer l'adoption de mesures fiscales audacieuses pour stimuler le rétablissement.

L'un des moyens évidents de prévenir ou de contrer le risque d'une débandade suivie d'un atterrissage brutal serait une intervention concertée des pays du G7 et des pays asiatiques dont l'économie est florissante.

Une réticence tenace de la Chine et des autres pays excédentaires à procéder à l'appréciation de leur monnaie risquerait d'entraîner l'appréciation de l'euro et d'autres monnaies flottantes, entre autres les dollars canadien et australien. Une telle situation reproduirait et prolongerait la phase I du fléchissement du dollar plutôt que d'assurer le passage souhaité à la phase II. De surcroît, la poursuite d'une dépréciation réelle augmenterait encore les excédents des pays exportateurs de pétrole.

Il pourrait en résulter de nouveaux mauvais alignements des monnaies et de nouveaux déséquilibres.

Pour prévenir à la fois une chute libre du dollar et une appréciation excessive de l'euro, et pour protéger l'économie mondiale d'un grave ralentissement et d'une instabilité durable, il faut déterminer une nouvelle voie de diversification sur le marché monétaire. Ce pourrait être, par exemple, un compte de substitution au Fonds monétaire international (FMI), dont les détenteurs officiels pourraient échanger leurs dollars contre des DTS ou des créances libellées en DTS. Les DTS, ou droits de tirage spéciaux (en anglais, SDR pour Special Drawing Rights) sont un instrument monétaire international créé par le FMI pour remplacer l'or monétaire dans les transactions internationales.

Échanges mondiaux

Il est à noter que la double occurrence de la réduction (particulièrement en termes réels) du déficit des États-Unis et de la poursuite de la croissance de la Chine risque d'exercer une pression sur les autres pays. En l'absence de politiques visant à stimuler la demande intérieure, cela pourrait freiner la croissance mondiale. Une contribution importante pourrait provenir de la Russie, dont le compte courant devrait varier de 100 à 150 milliards de dollars d'ici 2009, passant ainsi d'un large surplus à un déficit modeste, en raison d'une expansion fiscale et monétaire vigoureuse, voire excessive.

La question ultime qui se pose sur le plan des orientations générales est de savoir comment procéder si l'on ne parvient pas à mettre en œuvre ces initiatives au moyen de la coopération internationale, particulièrement par l'intermédiaire du Fonds monétaire international.

Les États-Unis pourraient imposer des sanctions commerciales aux principaux pays à excédent, notamment à la Chine. L'Union européenne pourrait également prendre des mesures commerciales à l'encontre de la Chine (et peut-être même du Japon). Ainsi, le système de commerce mondial pourrait subir des dommages énormes si l'on échouait à résorber les déséquilibres macroéconomiques et monétaires.

Il faut donc revoir les règlements de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) en matière de mauvais alignements des monnaies. Ces règlements n'ont jamais été appliqués et sont probablement inadéquats. Une telle réforme aiderait à concevoir des réponses multilatérales aux déséquilibres des taux de change, qui faussent le flux des échanges commerciaux, sapant ainsi le système commercial mondial. Le Congrès pourrait légiférer en matière de politique commerciale à l'égard des mauvais alignements et des « manipulations » monétaires.

En résumé, l'ordre du jour en matière d'orientations quant à l'avenir immédiat devrait être centré sur trois initiatives, outre les mesures prises par les principaux pays qui présentent un déséquilibre (politique fiscale aux États-Unis, repositionnement de la stratégie de croissance et restriction des interventions de la part de la Chine) :

a) La mise en œuvre concertée d'un vaste accord asiatique visant à amorcer de façon adéquate la phase II de correction des déséquilibres et le réalignement des monnaies les plus importantes ;

b) La préparation d'un plan conjoint d'intervention d'urgence visant à ralentir le fléchissement du dollar (si celui-ci menace de se transformer en chute libre avec atterrissage brutal), et à prévenir une hausse excessive de l'euro et d'autres monnaies flottantes ;

c) La création, le plus rapidement possible, d'un compte de substitution visant à limiter le risque d'emballement de la baisse du dollar et de la hausse de l'euro.3

 

C. Fred Bergsten est directeur de l'Institut Peterson d'économie internationale. Il livre ici en exclusivité à Forces le contenu de sa présentation effectuée lors du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, en janvier 2008.

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