Économie

Dominique Strauss-Kahn au FMI: au bon moment

 

Dominique Strauss-Kahn fait face à l’un des plus formidables et vertigineux défis qu’ait jamais eu à affronter un fonctionnaire économique international.

Il est vital pour l’avenir de milliards de personnes qu’il réussisse.

 

Dominique Strauss-Kahn fait face à l’un des plus formidables et vertigineux défis qu’ait jamais eu à affronter un fonctionnaire économique international.

Il est vital pour l’avenir de milliards de personnes qu’il réussisse.

            Allan Greenspan, l’un des spécialistes mondiaux des questions monétaires, a récemment publié ses mémoires sous un titre très approprié : Le temps des turbulences. L’ampleur et l’étrangeté des phénomènes monétaires que nous vivons actuellement sont telles que le sujet déborde même le cercle des spécialistes ; il étonne et inquiète maintenant le grand public. L’euro – monnaie qui n’existait pas il y a cinq ans – est soudainement plus fort que le dollar américain, le dollar canadien suit la même trajectoire haussière à un rythme effarant, tandis que le yuan reste visiblement sous-évalué, au moment même où la République populaire de Chine a d’énormes excédents commer-ciaux faisant d’elle le premier créancier des États-Unis. Même pour des experts, tous ces phénomènes sont loin d’être monnaie courante !

            Pour ces raisons parmi d’autres, l’arrivée de l’ancien ministre français de l’Économie et des finances, Dominique Strauss-Kahn, à la tête du Fonds monétaire internatio-nal survient à un moment crucial. Car cette institution, née à Bretton Woods il y a plus d’un demi-siècle, nécessite d’urgence une réforme en profondeur pour recouvrer sa crédibilité et son efficacité. Au cours des dernières décennies, en raison de son conservatisme rigide et de sa pensée unique ultra-libérale, le Fonds a perdu la confiance de plusieurs pays, et pas seulement des plus pauvres. Il a même parfois provoqué, par ses exigences mal adaptées, des dommages économiques et sociaux qu’il avait précisément pour mission d’éviter. Les résultats furent souvent radicalement contraires aux espoirs de 1945. Le FMI est tenu en haute suspicion par nombre d’économistes, dont le prix Nobel Joseph Stiglitz, qui ont dénoncé ses doctrines plus inspirées des Chicago Boys que du bon sens. Le « consensus de Washington », défini en 1989 et qui inspira par la suite aussi bien le FMI que la Banque mondiale, est au cœur de ces dérives. Ces échecs nous enseignent que les solutions simplistes généralisées – qui ne tiennent pas compte des conditions particulières des diverses nations – sont aux antipodes de la sagesse et de la solidarité que requiert une mondialisation équitable.

            L’arrivée du nouveau patron du FMI devrait faire réfléchir certains sceptiques anti-mondialistes qui présentent la mondialisation comme une vaste conspiration capitaliste ultra-libérale : Dominique Strauss-Kahn est socialiste, tout comme d’ailleurs Pascal Lamy, le patron de l’OMC, l’autre organisation chargée de gérer, réguler et humaniser la liberté économique. Sa compétence et ses convictions socioéconomiques lui donnent le profil idéal pour réorienter l’institution ; il arrive au bon moment pour donner le vigoureux coup de barre dont elle a besoin. Mieux géré, le FMI aurait pu prévenir plusieurs des turbulences actuelles et contribuer efficacement à les calmer aujourd’hui. Il pourrait même devenir enfin la véritable autorité monétaire mondiale dont il est évident que nous aurons de plus en plus besoin.

            Les industriels du Québec et du Canada ont de bonnes raisons pour devenir des alliés indéfectibles de la coordination monétaire sous toutes ses formes. D’autant plus que l’épicentre du séisme n’est pas ici. En effet, ce n’est pas que le huard soit devenu si fort ; c’est l’autre volatile, l’aigle américain, qui, par sa plongée spectaculaire, donne plus de valeur à toutes les autres monnaies – sauf au yuan, qui échappe encore à la règle de l’offre et de la demande.

            Cette conjoncture presque sans précédent a réouvert, ce qui n’est pas mauvais, le fameux débat sur un dollar unique pour le Canada et les États-Unis, ou un « améro » pour l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) et même une lointaine ZLÉA (Zone de libre-échange des Amériques). La participation sérieuse de plusieurs économistes à cette discussion très pertinente a démontré qu’une remise en cause du statu quo relève de la prudence la plus élémentaire. Par contre, si le problème est simple, les solutions, elles, ne le sont pas.

            Dès lors qu’un ensemble de pays décident d’établir à divers degrés la liberté de circulation économique entre eux par l’abolition des douanes, tarifs et autres entraves, il est clair que la seule importante barrière résiduelle potentielle est la variation monétaire. La hausse brutale du huard a le même type d’effet sur nos ventes aux États-Unis qu’auparavant l’abolition des tarifs par la signature des accords de libre-échange.

            Les Européens ont eu à faire bien avant nous ce genre d’analyse. Ils ont d’abord établi dans leur union une liberté de circulation exemplaire, mais se sont rendu compte, avec le temps, que la seule barrière qui entravait encore le commerce provenait de la disparité des monnaies. Ils ont donc fini par passer à l’euro. Mais cela ne s’est réalisé qu’après cinquante ans de libre-échange, et suivant plusieurs étapes souvent péniblement négociées : la coordination monétaire au moyen du « serpent européen », puis la création du concept de l’écu (European Currency Unit), jusqu’à la discipline budgétaire commune nécessaire pour aboutir enfin à l’euro. Dans le cas du dollar canadien, il est clair que pour limiter les dégâts dans l’avenir, il serait impérieux, à tout le moins, d’amorcer un processus de coordination entre les trois banques centrales de l’ALENA.

            Il faut respecter ceux qui disent (parfois en raison d’un nationalisme résilient qui animait déjà la lutte contre le libre-échange) que nous avons absolument besoin de la banque du Canada pour prévenir les dégâts monétaires. C’est peut-être vrai. Pourtant, qu’a-t-elle fait et que peut-elle faire pour nous prémunir contre les dommages actuels et futurs ? Nous ne pouvons refuser la réflexion sur une absence de coordination qui nous coûte cher.

            Toutes ces mésaventures étaient pourtant parfaitement prévisibles dans un système de taux de change fluctuant. C’est Nigel Lawson, ancien chancelier de l’Échiquier, qui a depuis longtemps formulé une règle d’or relevant du simple bon sens : il est dangereux pour un pays de cumuler un déficit de ses comptes extérieurs avec celui de son gouvernement. Une telle conjonction ne peut que faire diminuer la demande de sa devise et donc sa valeur. Comme les États-Unis sont depuis longtemps, et encore aujourd’hui, le véritable banquier central mondial, ce pays a pu échapper sans trop de dommage encore à cette fameuse règle. En pratique, sa position monétaire dominante lui permet d’émettre à volonté une devise universellement acceptée.

            Cependant, cette situation qui dure depuis la Deuxième Guerre mondiale est en voie d’être profondément modifiée par deux phénomènes majeurs, l’un asiatique, l’autre européen. Qui aurait pensé que la République populaire de Chine, celle de la « Longue marche », du « Grand bond » en avant et de la Révolution culturelle prendrait rapidement, sous l’impulsion de Deng Xiao Ping, un tel virage vers l’économie de marché et arriverait à privatiser sans trop de tumulte 60 % de son économie ? Qui aurait prévu que cet empire allait entrer dans une spectaculaire période de croissance à 10 % par an sans précédent dans toute l’histoire de l’humanité, et peut-être devenir la première puissance du monde d’ici 25 ans ?

            L’autre composante de la nouvelle donne, c’est qu’après des décennies de cette domination totale du Federal Reserve Board américain, est née une autre très grosse banque centrale,la Banque Centrale Européenne, et que la devise qu’elle émet se dessine comme une alternative possible et crédible. Les Américains pourraient maintenant être obligés de réfléchir plus intensément à la règle d’or de l’ancien ministre britannique. Les Chinois, que l’on dit déjà sous le charme de nombreux produits européens, pourraient se prendre d’affection pour l’euro et décider de se défaire de leurs dollars, voire de payer leur pétrole en euros. Cela déclencherait un véritable tsunami monétaire trans-pacifique auquel on n’ose penser...

            Pour toutes ces raisons, on peut dire que Dominique Strauss-Kahn fait face à l’un des plus formidables et vertigineux défis qu’ait jamais eu à affronter un fonctionnaire économique international. Il est vital pour l’avenir de milliards de personnes qu’il réussisse. 

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