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MON PAYS, c'est ma langue

« Ma patrie, c’est ma langue ». J’aime cette phrase d’Albert Camus qui résume, en termes lapidaires, ce qui est en cause dans le combat pour la « défense et illustration » de la langue française : rien de moins que notre identité, notre « moi » le plus profond.

 

C’est le sens que nous avons donné à la campagne – finalement victorieuse – que, côte à côte, la France, le Québec, le Canada et quelques autres ont menée à l’UNESCO pour l’adoption dela Convention internationale relative à la protection de la diversité des contenus culturels et des expressions artistiques.

            Au prix de grands efforts diplomatiques, nous avons convaincu la quasi-totalité des États que les biens culturels ne sont pas des marchandises comme les autres, parce qu’ils portent en eux une parcelle de l’âme des peuples qui les créent, et qu’à ce titre, on ne peut les soumettre aux mêmes règles de libre-échange que des machines-outils ou des automobiles.

            L’ensemble des pays francophones a fait bloc dans cette difficile et longue négociation qui concernait, en fait, toutes les cultures qui font la richesse et la dignité de l’humanité.

            Le Président de la République française, à l’époque Jacques Chirac, affirmait : « La francophonie a vocation à appeler toutes les autres langues du monde à se rassembler pour faire en sorte que la diversité culturelle qui résulte de la diversité linguistique soit sauvegardée ».

            Il faut souligner au passage que, comme la biodiversité, la diversité linguistique est bel et bien menacée : des dizaines de langues disparaissent progressivement de la surface de la planète.

            Le français n’en est pas là, bien évidemment, et conserve de nombreux atouts.

            C’est d’abord une langue qui, par ses qualités propres d’élégance et de clarté, marque son influence à travers un patrimoine littéraire d’une exceptionnelle richesse et qui continue à susciter des attachements passionnés. Le Général de Gaulle, qui en usait avec le talent d’un grand écrivain, revendiquait, sans modestie excessive, l’universalité du français :

« La France met à disposition du monde une langue adaptée par excellence au caractère universel de la pensée ». Cette prétention à l’universalité est confortée par le dynamisme de la francophonie, qui constitue le deuxième atout de la langue française.

            À l’origine, la francophonie n’est pas une idée française. Comme le rappelle Boutros Boutros-Ghali, « elle est née d’un désir ressenti hors de France ». Ses pères fondateurs ont été entre autres le Sénégalais Senghor, le Tunisien Bourguiba, le Nigérien Hamani Diori et le Cambodgien Norodom Sihanouk. Léopold Sédar Senghor, notamment, poursuivait un double objectif : politique, pour doter les pays africains nouvellement indépendants d’une langue de communication internationale et éviter ainsi la tribalisation du continent africain ; intellectuel aussi, dans son rêve de rapprochement entre négritude et francité.

            Depuis lors, la francophonie a prospéré. Après des tensions prolongées avec Ottawa, le Québec a fini par y prendre toute sa place. Aujourd’hui, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) accueille plus de 60 pays, soit 600 millions d’êtres humains, 11 % du PIB mondial et 15 % du commerce international. Elle dispose d’opérateurs efficaces, tels l’Agence Internationale de la Francophonie, ou l’Agence Universitaire, ou TV5. Elle a la volonté de défendre des valeurs communes, celles de l’humanisme, des droits de l’Homme et de la démocratie, et de prendre position sur les grandes questions internationales pour peser dans la gouvernance mondiale.

            Est-ce à dire que la bataille est gagnée ? Hélas, non ! Notre langue reste fragile et ses positions reculent. Son poids relatif est faible : elle n’arrive qu’au 11e rang des langues les plus parlées sur la planète, loin derrière le chinois, l’hindi, l’anglais, l’espagnol ou l’arabe. Le nombre de ses véritables locuteurs, difficile à apprécier, ne dépasse pas 120 millions.

            L’usage du français est en régression dans les institutions internationales, notamment aux Nations unies, que ce soit au Secrétariat Général, au Conseil de Sécurité ou à l’Assemblée Générale, où le nombre de discours prononcés

en français est inférieur à 15 %. Or, comme aimait à le rappeler Boutros-Ghali, « les Nations unies sont tout autant un lieu de pouvoir qu’un lieu de discours, et c’est dire combien la langue y est un attribut naturel de la puissance ».

            L’érosion du français est également visible dans les affaires, y compris en France, dans l’enseignement, notamment en Europe ; elle est spectaculaire dans la communauté scientifique, où la primauté de l’anglais est quasi absolue, dans les publications comme dans les congrès.

            Le plus grave, à mes yeux, c’est que le français a perdu la bataille dans l’Union européenne, dont les élargissements successifs lui ont porté un coup fatal. J’en ai été le témoin en 1993-1995, années durant lesquelles j’ai dirigé la diplomatie française : à 12, nous parlions souvent français entre nous ; quand nous sommes passés à 15, l’anglais, curieusement, s’est très vite imposé.

            Faut-il se résigner à ce déclin ? Je crois, de toutes mes forces, que ce serait une erreur et même une faute, tant pour les pays qui ont le français « en partage », selon la belle formule de la francophonie, que pour l’ensemble de la communauté internationale, dont la diversité fait la richesse. Mais que faire ?

            Sans doute y a-t-il des initiatives politiques ou techniques à prendre. Il faut certainement renforcer les moyens de l’OIF et de ses opérateurs ; nous espérons tous que le prochain sommet de la francophonie à Québec, à l’automne 2008, en sera l’occasion. Il faut que les grands pays francophones passent aussi à l’action : la France, par exemple, a lancé un plan pluriannuel de reconquête du français en direction de nouveaux publics ; elle anime, à travers le monde, un réseau de 400 établissements scolaires, de 150 instituts et centres culturels, de 300 établissements de l’Alliance française qui jouent un rôle essentiel. Il faut que l’Union européenne se ressaisisse et se fixe pour objectif l’apprentissage obligatoire, outre la langue maternelle, de deux langues étrangères tout au long de la scolarité. Le multilinguisme est la seule chance du français et d’autres langues, comme l’allemand. Je pense que cet objectif n’est pas hors de portée, car une prise de conscience est en cours : le journal Le Monde citait récemment une étude britannique prônant le multilinguisme en affaires et montrant que de nombreuses PME ont déjà perdu un contrat à l’exportation faute de connaître la langue du pays !

            Toutes ces pistes méritent d’être explorées. Mais si l’on veut aller au fond des choses, la condition première de la réussite, c’est d’y croire.

            Et de ce point de vue, il y a tout lieu d’être inquiet… J’ai souvent l’impression que les Français eux-mêmes n’y croient plus, et que malgré la beauté de leur langue, sa sauvegarde les laisse indifférents, comme s’il s’agissait d’un combat d’arrière-garde.

            Je suis de plus en plus souvent scandalisé par l’invasion du franglais dans le langage courant, à la télévision et surtout dans la publicité ! Cela fait ringard désormais d’annoncer l’inauguration d’un nouveau magasin, il faut parler de « grand opening » ! Un grand opérateur de télécommunications se présentait récemment à ses clients comme une entreprise « people ready ». Même le charcutier de mon quartier propose désormais des « wings de poulet » !

            Je sais bien qu’une langue vit, évolue, s’enrichit, se « métisse », comme l’écrit le linguiste Alain Rey. Je souscris à sa formule : « un français ni pur ni soumis ». Mais ce qui nous menace actuellement, ce n’est certainement pas le purisme ! C’est bel et bien la soumission, par snobisme mal compris, mais surtout par résignation. C’est signe non pas de modernité et de dynamisme, mais d’absence de créativité et de dynamisme.

            Il m’arrive souvent de donner à mes concitoyens les Québécois en exemple : sur le portail Bordeaux.fr, je ne pratique pas le chat mais le clavardage ! Ce sursaut est devenu, en France, impératif. Sinon, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, aura eu raison d’écrire : « L’amour du français qui unit les francophones ne résistera pas éternellement au désamour du français en France ».

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