Économie

Patrice M. Pelletier PDG Administration portuaire de Montréal

Patrice Pelletier vient à peine d’arriver à la barre du Port de Montréal, mais il a déjà une bonne idée du cap vers lequel il voudrait se diriger et des conditions nécessaires pour toucher au but. Il rêve d’un port plus grand qui serait la porte d’entrée de prédilection de nouveaux navires arrivant en partie d’Asie, mais surtout de nouveaux ports européens. Il espère, pour cela, établir une nouvelle complicité avec les gouvernements et la population montréalaise en général afin qu’ils lui accordent la permission et les moyens de réaliser ce rêve.

 

 Le nouveau président-directeur général de l’Administration portuaire de Montréal a su très tôt ce qu’il voulait faire dans la vie. « À 15 ans, j’ai eu cette illumination : je voulais travailler dans l’eau, confie ce natif de Laval – qui est, après tout, une île. Je ne sais pas exactement d’où cela me venait, mais cela m’a amené à me spécialiser en hydrologie durant mes études d’ingénieur civil et à passer les six premières années de ma carrière à étudier les régimes des lacs et rivières pour Environnement Canada. »

 

            Patrice Pelletier partira ensuite pour l’Afrique, le Moyen-Orient puis l’Asie, d’abord pour le compte de la société d’ingénierie SNC-Lavalin, puis pour le constructeur de trains et de métros Bombardier Transport. C’est là qu’il développera son expertise dans le développement d’infrastructures de transport, la conclusion de partenariats public-privé et les relations intergouvernementales.

            Aujourd’hui âgé de 48 ans, Patrice Pelletier a pris en septembre ses quartiers dans le bureau que son prédécesseur, Dominic Taddeo, avait occupé pendant vingt-quatre ans, jusqu’à son départ à la retraite. Il a tout de suite repéré le fauteuil où il savait qu’il aimerait s’asseoir pour réfléchir et prendre des décisions : face à l’immense fenêtre donnant sur le fleuve Saint-Laurent, juste derrière les bureaux de l’Administration portuaire de Montréal, sis Cité du Havre.

            La grande réalisation de Dominic Taddeo fut de mener à bien la transition entreprise au début des années 1970 qui visait à faire passer le port de Montréal d’un port céréalier à un terminal à conteneurs. Le Port est devenu aujourd’hui l’un des leaders nord-américains dans le domaine, à égalité avec celui de New York. En 2006,  des quelque 25 millions de tonnes de marchandises qui ont transité par le port de Montréal, 45 % se trouvaient dans des conteneurs. Agence fédérale autonome gérée par des gens d’affaires, l’Administration portuaire de Montréal a un chiffre d’affaires de 83 millions de dollars et dégage un bénéfice net de 10,5 millions.

Croître sans l’Asie

            « Je crois que le Port est prêt à entrer dans une nouvelle période de croissance importante, dit Patrice Pelletier. Une croissance qui pourrait être beaucoup plus rapide que la précédente, si l’on se fie au contexte, mais plus complexe aussi. »

            Actuellement, le Port reçoit 1,3 million de conteneurs par an. Son nouveau chef compte porter ce total à 2 millions d’ici dix ans. Il pense même que l’on pourrait plus que doubler le volume actuel, le faisant grimper à 3 millions de conteneurs.

            Le gros de cette marchandise continuerait, selon lui, à arriver d’Europe. Le Royaume-Uni et le vieux continent comptent présentement pour 43 % du trafic total au port de Montréal, comparativement à 19 % pour le Canada, 14 % pour la Méditerranée, 12 % pour les États-Unis et 11 % pour l’Amérique latine.

            Et l’Asie, dans tout cela ? Ne meuble-t-elle pas les plans et les rêves des gestionnaires de ports du monde entier ? Elle ne comptait en 2006 que pour un insignifiant 0,7 % du trafic du port de Montréal. Les problèmes de congestion des ports de la côte Ouest américaine sont pourtant vus par plusieurs comme une chance offerte à ceux de la * de profiter un peu, eux aussi, du Klondike asiatique.

            Patrice Pelletier en convient, mais seulement dans une certaine mesure. Il se promet bien, d’ailleurs, de consacrer ses premiers efforts à essayer d’attirer à Montréal une plus grande part de ce trafic asiatique qui passe par le canal de Panama et remonte via les Caraïbes.

            Il craint toutefois que ces efforts se heurtent rapidement à une incontournable réalité économique. « Je connais très bien la réalité des marchés asiatiques. Trop bien, peut-être. Et je pense que l’on ne pourra presque pas toucher à ce trafic-là. Si les ports de la côte Ouest n’ont pas la part du lion en ce qui concerne le trafic asiatique, mais le lion au complet, c’est pour une raison très simple : il faut beaucoup moins de temps pour s’y rendre à partir de l’Asie, et il est ainsi facile d’atteindre d’énormes marchés comme celui de la Californie. »

            « Il faut savoir se fixer des objectifs réalisables, poursuit-il. Notre développement a toujours été tourné vers l’Atlantique, et je crois que cela peut encore nous permettre de croître et d’atteindre nos objectifs sans prétendre à l’impossible. »

            Il ne cache pas, par exemple, son grand intérêt pour ces nouveaux projets portuaires dont on parle en Europe et que l’on s’apprêterait, paraît-il, à mettre en branle dans l’Adriatique, cette partie de la Méditerranée qui se trouve à l’est de l’Italie.

Plus d’espace et plus d’argent

 

            L’un des principaux arguments de vente du port de Montréal est la facilité avec laquelle on peut se connecter à toutes les grandes villes de l’est et du centre du Canada et des États-Unis. Ce réseau permet de se rendre aisément jusqu’au Midwest américain. « Nous sommes l’un des rares ports qui soit véritablement intermodal, se vante-t-il. C’est-à-dire que les bateaux peuvent être entièrement chargés et déchargés ici, et leur marchandise peut arriver et repartir soit dans un autre bateau, soit par train, soit par camion. »

            Traditionnellement, les marchandises débarquées à Montréal étaient destinées moitié-moitié aux marchés canadien et américain. Depuis peu, la balance penche un peu plus en faveur du Canada (60 %), à cause de sa forte croissance économique des dernières années. Patrice Pelletier a toutefois bon espoir de rétablir l’ancien équilibre en multipliant encore les ramifications du port de Montréal aux États-Unis.

            Pour assurer son développement, le Port devra toutefois, selon lui, élargir de façon importante sa capacité d’accueil. La poursuite des efforts d’automatisation et d’amélioration logistique aidera à faire un bout de chemin. Le port de Montréal a déjà la réputation d’être l’un des plus modernes et efficaces en Amérique du Nord. « Autrefois, donne comme exemple le nouveau patron, on avait l’habitude de ranger les conteneurs les uns à côté des autres. On a appris, avec le temps, à aussi les empiler les uns sur les autres, sans nuire pour autant à la capacité d’aiguillage rapide vers les autres modes de transport. »

            Le Port aura cependant besoin de tout l’espace dont il dispose, et même plus encore. Les nombreux gens d’affaires et promoteurs immobiliers qui reluquent depuis des années les terrains du port situés sur les bords du fleuve peuvent d’ores et déjà faire une croix dessus, lance le nouveau PDG.

            Comme toujours, la réussite de ces projets de développement dépendra en bonne partie des ressources financières que l’on saura y consacrer. Au cours des cinq dernières années, le Port a investi 120 millions de dollars dans ses installations. On compte porter ce total à 220 millions dans les cinq prochaines années. « Est-ce assez ? Non, dit tout de go Patrice Pelletier. Ne faudrait-il  pas investir le double de ce montant  ? Sans doute que oui. »

            Mais pour cela, le port de Montréal devra trouver de nouvelles sources de financement. La piste des partenariats public-privé (PPP) semble prometteuse. Le secteur des infrastructures publiques intéresse de plus en plus les grands investisseurs privés, comme la Caisse de dépôt et placement du Québec et la caisse de retraite des enseignants de l’Ontario (Teachers), mais aussi de grandes firmes privées étrangères. Cet intérêt est particulièrement marqué pour les infrastructures portuaires, dit ce spécialiste de la question, parce que leur modèle d’affaires est relativement simple et moins risqué que celui d’autres infrastructures publiques liées, par l’exemple, à l’eau ou au transport urbain. L’une de ces firmes privées, l’américaine Morgan Stanley, a d’ailleurs déboursé 300 millions d’euros (456 millions de dollars) au mois de février pour racheter à la société allemande TUI 80  % de la Montreal Gateway, la société qui chapeaute les terminaux Cast et Racine dans le port de Montréal.

            Toutefois, les investisseurs privés ne s’engageront plus avant qu’à condition que les acteurs publics fassent aussi leur part, prévient Patrice Pelletier. Cela implique, selon lui, que le Canada modifie sa politique d’autofinancement des infrastructures portuaires. On ne peut plus espérer, à son avis, que les ports canadiens continuent d’assumer seuls l’entretien et le développement de leurs installations alors que la manne gouvernementale pleut sur leurs concurrents américains.

Une ville et son port

            Mais l’argent n’est pas tout. Pour croître, le port de Montréal aura aussi besoin de l’appui des citoyens et de leurs politiciens, poursuit Patrice Pelletier. « La population doit prendre conscience de ce que le port de Montréal apporte à la ville, à la province et au Canada, dit-il. Combien de Montréalais savent qu’en plus de 325 emplois directs, leur port leur apporte quelque 17 000 emplois indirects et des retombées économiques d’environ 2 milliards de dollars par an ? demande-t-il. »

            L’établissement d’un meilleur dialogue entre la population et son port est devenu aujourd’hui absolument essentiel, estime Patrice Pelletier. Il parle d’une nécessaire « complicité » et même d’une « symbiose » à l’heure où les enjeux à venir sont plus importants et plus complexes que jamais.

            « C’est une question très importante, parce que l’on ne pourra pas procéder à cette croissance autrement que dans une certaine harmonie, dit-il. Je n’ai pas peur du syndrome "pas dans ma cour", mais je pense qu’il faudra être organisé et rigoureux. Le but devrait être une intégration du port qui soit à la fois économique, sociale et culturelle. » Il faudra décider, par exemple, si l’expansion du port continuera de se faire près du centre-ville ou plus loin, en aval du fleuve, prévoit Patrice Pelletier. Il faudra alors être conscient, dit-il, que si l’on opte pour un développement éloigné de Montréal, une bonne part de ses retombées économiques échapperont fatalement à la ville. À son avis, une telle décision serait lourde de conséquences, en regard de toutes ces activités de distribution et de logistique qu’apporte le trafic de conteneurs.

            Le développement du port de Montréal dépendra de plusieurs autres facteurs durant les années à venir. Les variations extrêmes du cours du dollar canadien, même si elles sont des préoccupations sérieuses pour le Port, ne devraient pas causer trop de problèmes, pense Patrice Pelletier, compte tenu du fait que l’essentiel des coûts d’exploitation des compagnies maritimes sont libellés dans d’autres devises.

            La question de la sécurité des installations portuaires montréalaises promet, par contre, de rester un sujet de préoccupation permanent. Comment pourrait-il en être autrement en cette ère de l’après – 11-Septembre, particulièrement lorsque l’un des principaux marchés visés est celui des États-Unis ? Cette responsabilité ne peut toutefois incomber à la seule Administration portuaire de Montréal, dit son nouveau chef. Elle relève de tous les intervenants du Port, que ce soit son administration, l’agence frontalière, les corps policiers, les compagnies maritimes, les transporteurs ferroviaires ou les propriétaires de camions.

« Cela demandera un grand travail de coopération dans lequel tout le monde mettra du sien, sans quoi le chaînon le plus faible empêchera tout le monde de fournir le service promis. La bonne nouvelle, en matière de sûreté comme du reste, est que l’un des points forts du port de Montréal est justement qu’on y a l’habitude de bien travailler en équipe. »

            Selon le nouveau PDG du Port, une attention importante devra également être portée à la question environnementale. Le faible niveau d’eau du fleuve Saint-Laurent a été une préoccupation sérieuse cet été, au point, dit-on, que d’autres ports, en aval de Montréal, se sont mis à rêver tout haut qu’une partie du trafic allant vers la métropole sera un jour forcée de s’arrêter chez eux.

            « Ce n’est pas un problème à court ou moyen terme, assure l’hydrologue. Mais on ne peut pas penser seulement à court et moyen terme, et cette question ne peut être balayée du revers de la main. Elle fait partie des grandes problématiques sur lesquelles il faudra se pencher de la même manière que sur les autres, c’est-à-dire de façon prudente et rigoureuse, afin d’essayer de mesurer l’impact que cela pourrait avoir à long terme sur nos activités. »

Se hâter lentement

            Aussitôt arrivé en poste, le nouveau PDG du port de Montréal a lancé dans ses rangs un processus de réflexion sur les grandes orientations que l’on voudrait se donner pour l’avenir. Il compte être en mesure de présenter un plan stratégique en assemblée générale, au printemps. « On a l’air d’avoir beaucoup de temps devant nous, mais il y a aussi beaucoup de travail à abattre. Il faudra réaliser des études, organiser des discussions et convenir d’orientations aussi bien avec les gouvernements qu’avec les gens d’affaires et la population. Ce n’est qu’après que pourra commencer la construction de nouvelles installations. Il n’y a pas de temps à perdre si nous voulons être prêts pour 2015 ou 2017. »

            Malgré tout son enthousiasme, Patrice Pelletier ne va pas jusqu’à promettre aux Montréalais qu’il auront un jour le plus grand port de conteneurs de toute la côte Est nord-américaine. « Je voudrais néanmoins que Montréal soit le port de prédilection des grandes compagnies maritimes. Je voudrais que chaque fois qu’elles ont le choix, elles décident de venir accoster ici plutôt qu’ailleurs. »

            Il se promet, au cours des prochaines semaines, d’effectuer la tournée d’au moins une dizaine de ports d’Amérique du Nord et d’Europe pour observer ce qui s’y fait de mieux. « Il faut que j’aille voir, dit Patrice Pelletier. Il faut que je sache qui a réussi son coup, et pas seulement en termes économiques. Je veux que nous soyons prêts à envisager toutes sortes de solutions. »

            Diplomate, il évite de commenter l’intense jeu de coulisses qui a précédé sa nomination à la tête du port de Montréal. On se souviendra que des membres du comité exécutif de la Ville de Montréal, ainsi que des ministres du gouvernement fédéral, ont exercé de fortes pressions durant tout le printemps et l’été pour qu’un ancien directeur général de la Ville, Robert Abdallah, soit choisi comme PDG. Grandement impressionnés par la candidature de Patrice Pelletier, les membres du conseil d’administration ont cependant persisté dans leur choix.

            « Pour moi, la page est tournée, dit le principal intéressé. J’essaie de regarder vers l’avant. J’étais convaincu de pouvoir faire le job, et j’y tenais. »

            L’ingénieur, qui a roulé sa bosse de New Delhi à Kuala Lumpur en passant par Edmonton et Winnipeg, revient avec bonheur dans ses terres. « Depuis le début de ma carrière, j’ai travaillé dans plus de 20 pays. J’ai la chance de revenir chez moi et de me voir offrir la possibilité de réaliser quelque chose d’important et de durable pour ma collectivité, dit-il. J’ai eu l’occasion d’expliquer cela durant le processus de sélection, et j’ai eu l’impression que les gens qui m’ont choisi partageaient les ambitions qui m’habitent et mes vues sur l’avenir du port. »

            « Je disais à un ami, hier soir, que c’est le boulot le plus complexe qu’on m’ait confié dans ma carrière, résume Patrice Pelletier, à cause des défis à venir, et parce qu’il y a beaucoup de facteurs et d’acteurs impliqués. Mais je suis content, très content », dit-il, jetant un coup d’œil sur le fleuve à travers la grande vitre de son bureau…

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