Économie

Montréal, capitale financière ?

En 1976, notre collaborateur Michel Nadeau signait dans FORCES un article intitulé : Montréal, place financière internationale. Trente ans plus tard, nous avons demandé à Michel Nadeau, qui a passé la plus grande partie de cette période dans des postes de direction à la Caisse de dépôt, de réexaminer l’activité financière de Montréal et de décrire les progrès réalisés, les objectifs non atteints et les défis des grandes institutions financières québécoises.

Le mouvement de concentration qui s’est produit dans le secteur financier canadien au cours des trente dernières années a amené la disparition des quatre piliers traditionnels (banque, assurance, fiducie et courtage) au profit des six grandes banques canadiennes qui dominent maintenant toute l’industrie, sauf l’assurance. On peut ainsi constater que, renonçant à l’ambition d’être une place financière internationale, Montréal devient un centre financier diversifié pour appuyer l’expansion de ses entreprises.

            Au Québec, les institutions financières locales ont réussi à tirer leur épingle du jeu par des acquisitions prudentes. Les entreprises d’ici gèrent plus de 850 milliards de dollars, ce qui place Montréal parmi les quinze centres financiers les plus importants en Amérique du Nord.

            Cependant, la métropole québécoise doit renoncer au rêve de devenir un centre international. Montréal est plutôt un carrefour financier régional qui permet aux entreprises québécoises d’avoir accès aux ressources pour leur développement sur les marchés national et étranger. Comment ces institutions s’inscriront-elles dans le double courant de la mondialisation et de l’expansion de la technologie Internet ?

Repli et concentration

            Les banques canadiennes ont effectué un important repli stratégique en renonçant à leur réseau international : terminée l’époque où la Banque Royale et ses consœurs avaient pignon sur rue à Londres, Paris ou Hong-Kong… Plus modestement, ces entreprises se concentrent désormais sur une stratégie orientée vers les Amériques, s’appuyant sur des acquisitions aux États-Unis, dans les Caraïbes et en Amérique latine.

            Les banques canadiennes ont de plus en plus de difficulté à figurer au palmarès des 50 plus grandes institutions bancaires de la planète : quatre banques chinoises devancent maintenant la Banque Royale, elle-même en 40e position. Progressant de façon audacieuse par acquisitions, les banques espagnoles, hollandaises, britanniques et asiatiques gagnent rapidement des places. Les institutions canadiennes continuent cependant à faire très bonne figure au chapitre des profits et du rendement sur l’avoir des actionnaires.

            Les trois dernières décennies ont amené un regroupement des entreprises dans le secteur financier partout dans le monde. Toute l’activité semble désormais vouloir se concentrer dans des « super centres financiers » comme New York, Londres et Tokyo. En France, les institutions régionales ont presque toutes disparu au profit de grandes firmes parisiennes. Aux États-Unis, pays de la diversité financière avec 7 500 banques, les grandes banques nationales ne cessent de gagner du terrain. Au Canada, dans des villes comme Halifax, Calgary, Vancouver et Winnipeg, les acteurs financiers se comptent au mieux sur les doigts d’une seule main, car Toronto a aspiré tout ce qui bouge en finance à l’extérieur de l’Ontario.

            Onze grands joueurs (six banques, quatre assureurs et Desjardins) dominent clairement le paysage financier canadien. Trois de ces institutions (Banque Nationale, Industrielle Alliance et Desjardins) ont leur siège au Québec. Les autres sont établies à Toronto, à l’exception peut-être de la Financière Power, dont le centre décisionnel se trouve quelque part entre le Square Victoria, le 100 Osborne Street North à Winnipeg (berceau de la Great West et d’Investors), London et Toronto.

            Ces grands joueurs ont fait l’acquisition de nombreuses entreprises dans le secteur de la fiducie (Trust Royal, Montréal Trust…) et du courtage en valeurs mobilières. Elles développent des activités d’assurance pour concurrencer le trio des « Life » (Manu, Sun et Great West).

            Le poids des banques étrangères (HSBC, ING…) stagne toujours autour de 8 % des actifs bancaires canadiens.

Migration

            Cette disparition des quatre piliers fut l’événement marquant du dernier quart de siècle.

            L’autre mouvement important fut la fin du déplacement hors Québec des activités des sièges sociaux de trois grandes institutions. À la fin des années soixante-dix, les grands décideurs de la Banque Royale ont quitté la Place Ville Marie pour Toronto, tandis que Place d’Armes, les locaux de la Banquede Montréal changeaient d’occupants. Au Carré Dominion, la Sun Life pliait bagages, car depuis 1977, ses quelque 83 % d’employés unilingues anglophones s’inquiétaient de l’évolution sociale et politique du Québec.

            Il n’est pas surprenant que la place des francophones n’ait pas beaucoup changé dans ces institutions. Les premiers vice-présidents, région du Québec, jadis porte-parole très en vue de la banque, sont en général de plus en plus effacés.

            Au siège social de la Banque de Montréal, il n’y a pas plus de cadres supérieurs de langue française aujourd’hui qu’au moment de sa création, en 1817. Plus modérée, l’écossaise Standard Life continue de loger rue Sherbrooke et montre aujourd’hui que l’intégration des francophones était une option viable pour les gestionnaires de bonne volonté.

            Pour certains, ces départs marquaient l’écroulement des vénérables institutions de la rue Saint-Jacques ; on n’entendrait plus Jean Lapointe nous vanter « une banque rrroyâle ».

            Mais la finance a horreur du vide, et des entreprises québécoises ont grandi.

            Les actifs sous gestion de la Caisse de dépôt ont été multipliés par cent en trente ans.

            La Caisse est devenue un intervenant de premier plan dans plusieurs créneaux financiers d’envergure mondiale, dont le financement d’infrastructures internationales et l’immobilier commercial et industriel. La Caisse demeure la seule institution canadienne qui pourrait aspirer à devenir « a global money manager ».

            La fusion de la Banque Canadienne Nationale (BCN) et dela Banque Provinciale en juin 1979 a permis à la Banque Nationale d’atteindre une taille respectable  (119e rang mondial) et d’offrir à ses clients des services équivalents à ceux des cinq grandes banques torontoises.

            Après l’intégration réussie des Coopérants, Industrielle-Alliance fait aujourd’hui figure de pionnier parmi les institutions québécoises ; en effet, cette institution de Sillery tire 60 % de son chiffre d’affaires d’activités hors Québec.

            Desjardins a tiré profit de son statut d’institution à charte québécoise et à réussi à simplifier sa structure autour d’une seule fédération pour ses 550 « caisses pop », devenues deux fois moins nombreuses. La stratégie de « Pop-sac-a-vie-sau-sec-fi-co-pin », lancée en 1969, a permis aux huit institutions de la firme de Lévis de développer rapidement les quatre piliers tout en réussissant de belles acquisitions, dont celle de La Laurentienne, embourbée après une série d’erreurs stratégiques. Alphonse Desjardins serait fier de voir que les actifs de sa coop la placent autour du 100e rang mondial des « banques », et que le rendement de Desjardins Sécurité financière en 2006 (20,7 %) se plaçait parmi les meilleurs de l’industrie canadienne.

 

Le créneau des prêts

            En dépit d’une croissance plus difficile faute d’une masse critique (actifs de 18 milliards de dollars seulement), la Banque Laurentienne demeure depuis 1846 un acteur important dans le marché du détail de la région de Montréal. La présence syndicale aurait repoussé certains prédateurs et assuré l’autonomie de l’institution de l’avenue McGill College à Montréal.

            Il faut souligner que les institutions québécoises dominent nettement les créneaux des prêts hypothécaires et des prêts à la consommation avec un taux de pénétration peu égalé ailleurs en Amérique du Nord, ce qui illustre la grande loyauté et l’attachement des Québécois envers leurs institutions financières.

            L’événement marquant du dernier quart de siècle dans le secteur financier au Québec demeure l’émergence extraordinaire du Fonds de solidarité (FTQ) et de son cousin, Fondaction, de la CSN. Avec des actifs combinés de 8 milliards de dollars, ces organisations ont apporté une source non négligeable de capital de croissance tout en devenant des outils de sensibilisation économique pour les travailleurs et des instruments de placement aux rendements, même avant impôt, très honorables pour les investisseurs.

            L’offre de capital de développement demeure élevée au Québec  avec plusieurs institutions spécialisées, comme la Banque de développement du Canada (BDC), qui prête chaque année plus de 2,5 milliards de dollars dans un bassin de 27 000 PME du Québec et du reste du Canada.

            C’est à Montréal qu’est né en 1975 le marché des options au Canada. La Bourse de Montréal a délaissé en 1999 le marché des actions pour se concentrer avec succès sur le secteur prometteur des produits dérivés, outils devenus essentiels pour réduire, annuler ou au contraire augmenter le risque. Les ordinateurs qui animent les différents marchés à terme ont atteint une telle rapidité que Montréal, après avoir mis au monde une Bourse similaire à Boston, éveille l’appétit de plusieurs parquets en quête d’opérations de consolidation.

            Tout comme Boston et Sacramento, Montréal demeure une étape incontournable pour rencontrer de grands gestionnaires de caisses de retraite comme celles de Bimcor (Bell), du CN, d’Hydro Québec, d’Air Canada, d’Alcan, de Bombardier, de laVille de Montréal, de la STM et d’Abitibi-Bowater, entre autres.

            La mise sur pied en 2000 à Montréal de l’Office d’investissement des régimes de pension du secteur public a ajouté à ce club de milliardaires un nouveau joueur en solide croissance : actuellement quatre milliards de dollars par an, et une croissance positive prévue pour les vingt-sept prochaines années…

            La métropole québécoise peut également compter sur la présence de firmes indépendantes de gestion de portefeuilles comme Jarislowsky, Fraser Ltée, Addenda, State Street Canada, Letko, Brosseau & Associés et Van Berkom & Associés, qui, ensemble, gèrent plusieurs dizaines de milliards à partir de leurs bureaux montréalais.

            Toutefois, il faut reconnaître que le cri du cœur lancé par Rosaire Morin et par l’Action Nationale dans les années quatre-vingt pour accroître la présence locale dans les fonds communs de placement n’a pas donné de résultats évidents. La création de Partenaires Cartier par la Caissede dépôt n’aura pas été la locomotive qui aurait propulsé les Québécois vers une place de choix dans la distribution de fonds gérés au Québec. De plus, le scandale Norbourg a malheureusement poussé certains investisseurs à une prudence accrue face aux véhicules indigènes.

            Malgré le départ du Groupe Prêt et Revenu, la région de Québec demeure un centre d’assurance important au Canada regroupant une demi-douzaine d’institutions de taille. Dans certaines villes, les citoyens protègent leurs institutions, par exemple à Drummondville (L’Union-Vie) et à Saint-Hyacinthe (ING Canada – ex-Groupe Commerce – et La Survivance, mutuelle d’assurance-vie).

Le double défi : sortir du marché québécois et prendre le virage virtuel ?

            Un futurologue américain, Hermann Kahn, proposait de faire de Montréal la « Singapour du Nord ». D’autres, comme le doyen des gestionnaires canadiens, Stephen Jarislowsky, souhaitaient que Montréal prenne le chemin du modèle suisse.

            Mais la métropole québécoise sera d’abord un carrefour financier important en Amérique du Nord ayant pour objectif de soutenir la croissance de ses entreprises.

            Plusieurs firmes venues d’ailleurs contribuent de façon importante à l’activité de la place financière : c’est ainsi qu’Axa Canada, Pictet, State Street, Société Générale et BNP-Paribas maintiennent des activités qui dépassent la simple collecte de l’épargne locale.

            On ne peut compter que sur ces sociétés pour assurer la croissance de la place financière. En effet, les efforts consacrés à la création de Centres financiers internationaux (CFI) ont bien donné quelques résultats au début des années quatre-vingt-dix, mais l’expérience a dérapé avec l’ajout de dizaines d’emplois de professionnels québécois qui, sous prétexte qu’ils participaient à des activités internationales, ont réussi à soustraire au fisc une partie importante de leurs revenus durant plusieurs années.

            L’idée d’accompagner les multinationales québécoises (SNC, CN, Bombardier, Quebecor…) à l’étranger devient difficilement réalisable en raison de nombreux problèmes techniques ; l’appui privilégié du Mouvement Desjardins aux débuts du Cirque du Soleil ne peut se matérialiser dans un accompagnement sur les marchés asiatiques, par exemple.

            Ce sont les sociétés contrôlées au Québec qui décideront de l’avenir de Montréal comme centre financier. À cet égard, quelles sont les avenues de croissance ? Il n’est pas facile de convaincre les Ontariens de confier leurs épargnes à des gestionnaires établis au Québec. Les deux banques québécoises ont jeté l'éponge quant à leur ambition d'une percée importante dans la plus importante province du Canada. La fusion de deux ou quatre des cinq grandes banques torontoises pourrait offrir des possibilités intéressantes, car ces nouveaux mastodontes devraient se départir d’une partie de leur réseau pour obtenir le feu vert du Bureau de la concurrence.

            À travers National Life, Industrielle-Alliance a réussi une offensive en terre anglo-saxonne. Son acquisition récente des fonds Clarington et le succès d’IA Pacific en Colombie-Britannique lui ont permis d’obtenir la majeure partie de ses revenus hors Québec.

            C’est ce que voudraient bien réussir Desjardins et SSQ Groupe financier, qui ont également amorcé une stratégie de développement hors Québec.

            Tout cela amène des changements culturels d’importance dans ces entreprises « pure laine » de la région de Québec. L’axe nord-sud pourrait être privilégié. Plusieurs firmes québécoises ont bien réussi aux États-Unis : Couche-Tard, Gildan, Canam, Quincaillerie Richelieu… Mais le secteur financier est capricieux. Les banques torontoises n’ont compris que récemment qu’outre-frontière, il fallait confier la barre à des Américains rompus aux pratiques en vigueur dans leur pays.

            Par ailleurs, les petites banques régionales, surtout en Nouvelle-Angleterre, pourraient devenir des terreaux fertiles pour l’implantation des institutions montréalaises. Une autre possibilité serait la conclusion d’accords de partenariat stratégique avec de petites ou moyennes institutions européennes ou asiatiques. Il serait ainsi possible de présenter une offre mondiale de services financiers aux clients en expansion.

            Par ailleurs, les institutions québécoises ne devraient pas hésiter à s’associer pour partager certains risques dans le financement de la croissance des nouvelles entreprises. Dans les années quatre-vingt, au plus fort de l’explosion du Québec Inc., les joueurs locaux se mettaient souvent ensemble pour apporter le financement requis.

            Dans la même veine, les institutions montréalaises devront peut-être considérer la mise en commun de certains services pour réduire leurs frais fixes. Tout comme Ottawa protège ses banques avec le plafonnement de 10 % de l’actionnariat, le Québec devrait surveiller attentivement le contrôle de la Banque Nationale, institution hautement stratégique pour l’économie et les professionnels québécois.

            Pas moins de 153 000 personnes travaillent aujourd’hui dans le secteur financier au Québec ; c’est deux fois plus qu’il y a trente ans. Aujourd’hui, ces travailleurs peuvent rêver de devenir le patron de l’institution !

            En dépit de la secousse des années soixante-dix et du mouvement accéléré de consolidation, les institutions québécoises continuent de donner à Montréal une place enviable sur l’échiquier financier nord-américain, par rapport à d’autres villes de taille similaire qui n’abritent plus aucun centre décisionnel en finance.

            Ayant péniblement bâti un secteur financier autochtone, les gestionnaires québécois doivent maintenant faire entrer ces institutions dans le double courant de la mondialisation et de l’expansion de la technologie Internet. Ce sera le défi du prochain quart de siècle.

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