Économie

Entrevue exclusive: L'économie mondiale selon Angel Gurria

Faute de politiques sociales adéquates, il sera de plus en plus difficile de convaincre les peuples des bienfaits de la mondialisation, estime le secrétaire général de l’OCDE. Surtout si la récession devait montrer le bout de son nez…

 

Les soubresauts qui ont agité les marchés financiers américains l’été dernier ont donné des sueurs froides à Angel Gurria. Le grand patron de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), établie à Paris, n’est d’ailleurs pas tout à fait remis de ses émotions. Même si l’éventualité d’une récession est peu probable, nous dit son secrétaire général, cette hypothèse ne peut être complètement écartée. Heureusement, dit-il, la Banque centrale américaine conserve des marges de manœuvre, et les systèmes d’alarme se sont multipliés ces dernières années, l’OCDE en première ligne.

            Qu’il s’agisse des réunions du G8, de la réforme de l’éducation ou de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, il n’y a guère de débat dont soit absente l’OCDE. Partout, ses études comparatives sont devenues la norme pour mesurer l’évolution des systèmes de santé comme l’état des réglementations financières de chaque pays. Avec la relance de la mondialisation, cet organisme établi à Paris depuis sa fondation, en 1961, exerce une influence qui dépasse largement celle de ses 30 pays membres. Et lorsque le système financier international connaît des ratés, comme l’été dernier avec la crise des prêts hypothécaires aux États-Unis, tous les yeux se tournent inévitablement vers elle.

            Bastion du néo-libéralisme pour les uns, gardienne d’une saine gestion des États pour les autres, l’OCDE ne laisse personne indifférent. Depuis qu’il a succédé, l’an dernier, au Canadien Donald Johnston, Angel Gurria, le nouveau secrétaire général, est sur tous les fronts. Il s’est fait le défenseur de l’ouverture de ce club des pays riches aux grands pays émergents : la Chine, le Brésil, l’Inde, la Russie. L’ancien ministre des Finances et du Budget du Mexique sait de quoi il parle. Il a lui-même accompagné les étapes récentes de l’évolution économique de son pays, entre autres l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), signé en 1994 par le Canada, le Mexique et les États-Unis.

            Angel Gurria pilote aujourd’hui la principale organisation économique destinée à favoriser le dialogue international sur les défis de la mondialisation. Nous l’avons rencontré dans son bureau du Château de la Muette, à Paris.

 

La croissance exceptionnelle que nous avons connue tire-t-elle à sa fin ? Comment expliquez-vous la tourmente économique qui s'est emparée cet été du marché immobilier américain ?

            Comme nous l’avions souligné, ce marché présentait des symptômes inquiétants, notamment dans les prêts à hauts risques (subprime lenders). Si cette innovation financière a offert un accès à la propriété à des personnes qui en étaient jusque-là exclues, le marché a échappé à la supervision et connu des dérapages, dont l’ampleur n’est apparue que tardivement. Plus généralement, le cycle immobilier résidentiel aux États-Unis a atteint son pic autour de 2005. Depuis le printemps 2006, le ralentissement des investissements résidentiels a réduit la croissance annuelle du PIB américain de près d’un point. L’ajustement de ce secteur était déjà amorcé cet été, mais les intervenants ont découvert qu’il restait bien du chemin à parcourir pour rétablir l’équilibre. La situation a été aggravée par la transformation des créances hypothécaires en liquidités et leur dispersion entre de très nombreux acteurs financiers. Même si ce principe est sain, le manque de transparence de cette dispersion n’a fait qu’ajouter aux craintes et a entraîné une perte de confiance sur les marchés.

 

Y voyez-vous un danger de récession ?

            Le retournement du marché immobilier américain a entraîné une méfiance généralisée sur les marchés financiers, y compris sur le marché monétaire, ce qui a obligé la Réserve fédérale à intervenir. Les perspectives de croissance de l’économie américaine ont été revues à la baisse, et un ralentissement sensible est en cours. En l’absence de nouvelles dégradations majeures sur les marchés financiers, il est peu probable que l’économie américaine s’enfonce dans la récession. Toutefois, s’il s’avérait que nous n’ayons entrevu à ce jour (début septembre) que la pointe de l’iceberg, et si la situation financière devait empirer, les risques baissiers pour l’activité et l’emploi deviendraient beaucoup plus inquiétants. Heureusement, la Fed dispose d’une marge pour agir en abaissant son taux directeur.

 

Le système financier international possède-t-il suffisamment de systèmes d’alarme et de sécurité pour éviter l’emballement des marchés ?

            Depuis la crise de 1997-1998, les exigences à l’égard des capitaux propres des banques et des assureurs ont été renforcées. L’architecture financière internationale a été consolidée par la création du Forum sur la stabilité financière (FSF). Les instances de contrôle et les banques centrales des principaux centres financiers ont noué des relations étroites et se réunissent régulièrement avec les experts du FMI, de la Banque mondiale et de l’OCDE pour mieux prévenir les problèmes éventuels. En outre, l’OCDE surveille l’évolution des marchés monétaires grâce à ses propres comités de travail.

 

Dans une économie internationale fondée sur les marchés, les gouvernements ont-ils toujours un rôle ?

            Oui, bien sûr. Les turbulences récentes l’illustrent bien. Pour que les marchés fonctionnent efficacement, les pouvoirs publics au sens large ont un rôle important à jouer même s’ils ne peuvent pas se substituer aux acteurs du marché. Cela est vrai pour la gestion macroéconomique comme pour la réglementation des institutions financières. Le bon fonctionnement des marchés suppose des institutions saines qui se comportent de manière transparente, dans leur propre intérêt et dans celui de leurs clients. Sur le plan international, permettez-moi de rappeler le rôle de l’OCDE en matière de surveillance macroéconomique, mais aussi dans la promotion des règles de bonne conduite dans les entreprises.

 

On présente souvent l’OCDE comme un défenseur de la mondialisation à tout prix. Est-ce vrai ?

            Je ne suis partisan de rien « à tout prix ». Le grand défi de l’humanité consiste à savoir s’organiser pour faire de la mondialisation une force positive qui favorise le développement et aide en premier lieu les plus vulnérables. Comment canaliser les  forces phénoménales qui se libèrent dans le commerce, les technologies, l’industrie, les communications et la gestion pour créer un monde plus juste où les asymétries seront moins grandes, un monde dans lequel il y aura une convergence dans la distribution des revenus et des possibilités, à l’intérieur de chaque pays comme entre les pays ? C’est le défi qui s’offre à nous, et il est immense.

            Prenez Andrew Speaker, cet avocat américain qui a récemment pris l’avion contre l’avis des médecins. Atteint d’un type de tuberculose très rare, il y a exposé une centaine de personnes dans plusieurs pays. En quelques heures, le danger est devenu mondial. Voilà le genre de problèmes auxquels nous sommes dorénavant confrontés. Les questions mondiales ne peuvent être traités que de manière mondiale. Cela semble évident, mais cela ne l’est pas.

            Certaines questions doivent être traitées par chaque pays, mais d’autres exigent un accord entre pays pour que l’on parvienne à un résultat satisfaisant. Je veux évidemment parler du commerce, mais aussi du régime international des investissements et de la lutte contre la pauvreté. Il faut multiplier l’effet de chaque dollar donné en aide aux pays pauvres. Le réchauffement climatique et la gestion des migrations sont typiques des enjeux où rien n’est possible sans coordination internationale.

 

En somme, cette mondialisation est inévitable ?

            Ce qu’on appelle « mondialisation » est un processus qui résulte en premier lieu du développement fulgurant des technologies et des transports. Et ce développement, d’après ce que nous en savons aujourd’hui, va continuer et s’accélérer. Notre préoccupation centrale est donc de savoir comment gérer ce phénomène et de s’assurer qu’il bénéficie à tous. Nous sommes particulièrement préoccupés par les façons de mieux préparer les populations les plus fragiles – car tout le monde ne sort pas gagnant de ces transformations – afin qu’elles aient le coussin nécessaire pour pouvoir s’adapter.

            Qui peut décider de demeurer en marge de la globalisation ? Un tel choix n’existe pas. Et de toute façon, ce ne serait pas souhaitable. Car la mondialisation est en train de faire sortir de la pauvreté extrême des millions de personnes et de leur offrir de nouvelles ouvertures. Par ailleurs, notre connaissance des solutions est bien meilleure qu’avant. Nous savons, par exemple, qu’il y a des solutions en Italie à des problèmes qui existent au Brésil, et les nouveaux moyens de communication offrent la capacité d’évaluer beaucoup plus rapidement les impacts des remèdes.

            Certes, il sera toujours difficile de convaincre des bienfaits de la mondialisation des ouvriers américains mis à pied par une multinationale qui a transféré sa production au Mexique ou en Inde. Surtout lorsqu’ils découvrent le lendemain que la Chine et l’Inde demandent la permission d’émettre plus de gaz à effet de serre afin de ne pas freiner leur développement. Monsieur Smith, qui vit dans le Mississipi, n’était déjà pas favorable à la délocalisation. Et voilà qu’il doit payer son essence plus cher parce que les Chinois et les Indiens ne contrôlent pas leurs émissions !

 

Après l’euphorie des années 1990, percevez-vous un certain mouvement de ressac à l’égard de la mondialisation ?

            Il faut bien comprendre que ces peurs ne sont pas irrationnelles. Elles sont diffuses, et lorsqu’elles prennent de l’ampleur, elles finissent par laisser croire que tout ce qui vient de l’extérieur est menaçant. Alors, on ferme la porte. On dit : « Pas question ! » On vote contre une constitution pour l’Europe, et les négociations de Doha sur le commerce mondial (OMC) courent à l’échec. On devient protectionniste, et on bloque la vente à des capitaux étrangers de compagnies de pétrole, d’électricité, de télécommunications ou même de yaourt ! Cela se passe aujourd’hui en Italie, en France et ailleurs.

            En fait, nous éprouvons tous une peur diffuse de ce qui pourrait éventuellement nous arriver. Alors, nous fermons la porte. Avec pour conséquence que la mondialisation connaît des soubresauts et qu’elle se développe de manière moins souple et moins efficace qu’elle le pourrait. Nous n’avons pas le choix : cette mondialisation, il faut absolument l’organiser. L’OCDE aspire justement à devenir le carrefour d’une discussion globale afin de mieux gérer la mondialisation. Le dernier G8 nous a d’ailleurs donné des instructions afin de défricher certains dossiers et d’établir des liens entre les grands pays industrialisés.

 

Vous ne pouvez donc pas nier que les inégalités se sont accrues !

            Dans 17 des 20 pays que nous avons étudiés, nous avons constaté que l’écart s’était en effet accru entre les citoyens le mieux payés et le moins bien payés. Cela rend de plus en plus difficile la tâche de convaincre les peuples des bienfaits de la mondialisation  ou d’accepter les migrations, même si les populations de nos pays vieillissent.

            Afin d’empêcher l’augmentation de ces écarts, il faut absolument mettre en œuvre des politiques publiques qui permettent de mieux faire face aux besoins en éducation, et aux besoins en formation de ceux qui travaillent déjà. Il faut prêter une attention particulière aux groupes les plus fragiles, comme les jeunes, les femmes et les personnes âgées. Ce qu’on appelait auparavant le « noyau dur » de la population, celle qui a entre 25 et 55 ans, travaille aujourd’hui à plus de 80 %. Il s’agit d’un des niveaux d’emploi les plus élevés jamais atteints. Cela est dû à une période de croissance exceptionnelle qui dure depuis de nombreuses années et qui devrait se poursuivre, même si c’est peut-être avec un dynamisme moins fort que par le passé.

            La plupart des pays ont maintenu une création d’emplois dynamique. Toutefois, il y a des poches de résistance. Chez les jeunes, par exemple, le chômage est trois fois plus élevé que dans la moyenne de la population. Les femmes sont encore souvent obligées de choisir entre la famille et le travail parce que les conditions actuelles ne permettent pas de gérer les deux. Dans certains pays, il faut créer des congés de maternité. Dans d’autres, il arrive que des congés de maternités généreux créent le problème inverse. Pour une mère de famille, après trois ans en dehors du marché du travail, le retour est difficile.

            Il n’y a pas de solution universelle. Chaque pays doit développer des politiques nationales conséquentes et mettre en place les systèmes qui permettront de contrer ces effets négatifs. Prenez ces pays où la taxation atteint un niveau tel qu’il ne sert plus à rien que le conjoint travaille. Ailleurs, les préretraites sont si généreuses que personne n’est incité à continuer à travailler, malgré une espérance de vie qui atteint aujourd’hui 85 ans.

            Les sociétés riches ont connu une croissance importante du nombre de personnes réputées inemployables. En réalité, entre 20 et 30 % de la force de travail réelle ne travaille pas. Or, les sociétés qui vieillissent ont un besoin urgent de mettre toute leur population au travail – quitte, ensuite, à faire appel à l’immigration. Ce sont les grands défis d’aujourd’hui.

 

On a beaucoup parlé récemment de la « flexisécurité ». Qu’en pensez-vous ?

            Il s’agit d’un concept danois, qui est peut-être bon pour tous les Danois du monde. Mais tous les peuples ne sont pas disposés à payer 63 % d’impôts comme le font les Danois tout en conservant le sourire. Peut-on transposer ce type de protection sociale au Mexique, aux États-Unis, en France, en Italie ou en Turquie ? Je ne le crois pas. Il faut plutôt trouver dans chacun de ces pays la part de risque et de protection qui leur convient, en essayant d’offrir la protection sociale souhaitée au meilleur coût possible.

 

Cette mondialisation dont vous vantez les mérites n’a-t-elle pas tout de même un immense pouvoir uniformisateur ?

            Je crois que les Français ne seront jamais comme les Canadiens ; ni les Canadiens comme les Brésiliens. Les pays jouent toujours un rôle crucial et déterminant. C’est à chaque peuple de faire ses choix et d’agir comme il l’entend. Chacun doit trouver sa façon propre d’entrer dans la mondialisation et d’y participer. Même l’ouverture des magasins le dimanche ne transformera jamais un Français en Américain. Et puis, la souveraineté nationale reste une réalité. Elle permet toujours de prendre certaines décisions indépendamment du contexte de la mondialisation.

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