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Les subprimes ou l'ère des difficultés

D’après Francis Fukuyama, dans son célèbre ouvrage La fin de l’histoire, la grande aventure humaine serait une longue marche vers la liberté qui aurait presque atteint ses objectifs. Plusieurs faits lui donnent raison, mais, comme dirait Gambetta, « les temps héroïques sont terminés, l’ère des difficultés commence ». En effet, il semble que nous y soyons.

 

   Depuis la Deuxième Guerre mondiale en particulier, on ne compte plus les libérations salutaires qui ont eu lieu. La fin du colonialisme a rendu la liberté à une multitude de nations, dont l’Inde et son milliard d’habitants. Les Nations Unies comptent maintenant près de deux cents pays libres, et même si le degré de liberté interne de plusieurs d’entre eux laisse à désirer, celle-ci progresse néanmoins presque partout.

            Durant la même période, diverses fomes de dictatures autocrates ont été pratiquement rayées des atlas occidentaux et d’ailleurs. Il subsiste des cas atypiques, mais plusieurs d’entre eux sont en voie d’évolution. La libération de la femme, encore inégalement répartie sur le plan géographique, a profondément transformé – pour le mieux – les modes de vie. Les diverses déclarations de droits et les chartes nationales et internationales ont rendu plus libres des milliards de personnes, ou sont en voie de le faire. Sur tous les continents, à divers degrés et dans tous les domaines, le mot « liberté » rayonne comme jamais dans l’histoire.

            Les systèmes d’économie planifiée et centralisée conçus dans un idéalisme aussi noble qu’irréaliste se sont effondrés avec plus ou moins de fracas, laissant derrière eux d’énormes dommages collatéraux. À titre d’exemple, l’espérance de vie régresse en Russie alors qu’elle augmente partout ailleurs. Moscou est une capitale de corruption, et Beijing encore loin d’être un modèle d’éthique. Pourtant, des centaines de millions d’êtres humains vivent beaucoup mieux maintenant, et la plupart des autres connaissent des progrès. Si la pauvreté ne diminue pas globalement comme on le souhaiterait, c’est que la démographie galopante de pays restés à l’écart du développement annule en partie le recul de la misère.

            Ainsi, des progrès immenses et incontestables confirment la thèse du cheminement positif de l’histoire. Les difficultés actuelles et à venir sont donc d’un ordre complètement différent : la liberté progresse tellement que l’anarchie qui se développe sous diverses formes devient de plus en plus inquiétante. Le capitalisme débridé pousse à des excès dont le coût économique et social est très lourd. Un système fondé sur la concurrence, mais qui n’est plus lui-même concurrencé doit être surveillé.

            Le cas des subprimes, qui font courir à l’économie mondiale des risques graves et non encore conjurés, illustre bien la situation. La liberté planétaire de circulation des capitaux fait que les crises financières ne sont plus locales. Que soit commise quelque part une faute économique grave, surtout si elle touche une très grande puissance, et des gens du monde entier, pourtant sans responsabilité aucune à cet égard, risquent de la payer cher. C’est ce que réalisent aujourd’hui certaines institutions financières, et surtout des épargnants modestes, qui jamais de leur vie n’avaient même entendu parler de « subprimes ».

            Des capitalistes « purs et durs », sans rien faire d’illégal, mais totalement obnubilés par les profits à court terme, ont plongé dans le malheur leurs clients immédiats, leurs bailleurs de fonds et, par voie de contagion, ont perturbé l’économie mondiale. Le cas est simple et typique d’une certaine amoralité contemporaine. Il est normal pour un ménage américain de posséder sa maison ; l’idée est même vertueuse en soi. Mais des financiers astucieux ont décidé de faire accéder à la propriété des gens qui n’en avaient pas les moyens, et à des taux non conformes au vrai loyer de l’argent. Grâce à une pratique américaine, bonne en soi, de déductibilité fiscale des intérêts d’hypothèque résidentiels, ces manœuvres ont floué d’un seul coup les particuliers et les pouvoirs publics.

            Encore une fois, il n’y a rien d’illégal dans tout cela, puisque nous vivons dans une économie libre ; tout le monde a le droit de s’endetter, et les prêteurs, qui adorent les emprunteurs, ont parfaitement le droit de stimuler la demande. Mais il n’en reste pas moins qu’agir ainsi, c’est abuser de la liberté et flirter avec l’anarchie.

            Les grandes agences d’évaluation de solvabilité – rémunérées par ceux qu’elles doivent évaluer ! – auraient dû nous protéger. Comment ces légions d’analystes n’ont-ils pas vu venir ce phénomène et n’ont-il pas dénoncé leurs clients imprudents et « abuseurs » ? Ils crient généralement à l’interventionnisme et au viol de la liberté du marché si quelque pouvoir étatique décide de les réguler. Mais ces agences ne viennent-elles pas de faire la preuve que leur nature privée comporte en elle-même des risques de conflits d’intérêts du même ordre que la proximité entre les institutions vérifiées et certains vérificateurs « externes », proximité qui est au cœur de plusieurs scandales financiers contemporains ?

            Une autre dérive – tout aussi légale – menace le système et le déshonore. L’écart faramineux entre les salaires moyens dans une entreprise et celui des plus hauts dirigeants s’ajoute aux signes avant-coureurs de sa décadence. Cet écart était de un à trente il y a trente ans ; il est passé de un à trois cents aujourd’hui. Pourra-t-on assurer éternellement l’adhésion d’honnêtes ingénieurs, comptables ou informaticiens qui gagnent laborieusement 80 000 dollars par an à un système qui permet à leur patron d’en récolter 24 millions ? Il y a trente ans, les salaires n’étaient pas davantage encadrés par des lois, mais il existait une certaine éthique, que l’on disait « protestante » à l’époque, et qui empêchait des abus que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « pas catholiques ».

            Tout cela se passe dans le contexte aggravant, très libéral également, d’un univers financier d’une complexité qui n’est plus depuis longtemps à la portée de l’épargnant moyen. Même les spécialistes se perdent dans cette jungle de « fonds » et de « fonds de fonds » de plus en plus opaque. Autre facteur de risque à surveiller : la distance de plus en plus grande entre l’activité économique réelle, palpable et matérielle, et la réalité financière spéculative, dérivée et virtuelle, qui crée des valeurs fictives immensément supérieures aux activités de réelle production de richesse.

            Comment comprendre, enfin, que la première puissance du monde, qui prêche partout l’orthodoxie libérale, puisse se permettre, sans pénalités économiques apparentes (pour le moment), de cumuler simultanément d’énormes déficits commerciaux et étatiques en abusant de son pouvoir d’institut d’émission planétaire tout en se faisant financer par des pays beaucoup moins riches qu’elle ?

            Il serait lamentable de voir une longue marche réussie vers la liberté déboucher sur une anarchie économique porteuse de risques graves de régression. La classe politique, les gens d’affaires, les intellectuels de l’économie et de la finance, ainsi que les journalistes et l’opinion publique en général doivent saisir l’importance des divers signaux d’alarme provenant de multiples sources depuis quelques années.

            La liberté doit contribuer au bonheur humain et à la prospérité des nations, et non susciter des angoisses et des crises qui n’existaient pas auparavant. Il faut réaliser que l’action collective et l’éthique, la réglementation, la surveillance, la répression des abus et la transparence ne constituent pas la négation de l’économie de marché, mais bien des contrepoids nécessaires à sa sauvegarde et à son bon fonctionnement. D’ailleurs, des voix de tous horizons réclament un tel équilibre.

            Éventuellement, la véritable fin de l’histoire arrivera quand la liberté sera partout, mais que nous l’aurons régularisée et réglementée collectivement afin d’augmenter les chances de justice économique et sociale de façon durable.

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