Économie

De quelle crise s'agit-il exactement ?

Que révèlent les turbulences récentes qui ont suivi l’effondrement des hypothèques à haut risque aux États-Unis ? Avant de céder à la panique, voyons un peu les faits.

 

 Un infarctus est une crise qui peut causer la mort. Une angine de poitrine, par contre, est une affection cardiaque qui peut perdurer toute la vie. Les médias, à la recherche de sensations fortes, s’empressent de qualifier tout événement négatif de « crise ». Il existe une industrie florissante de la morosité, et l’expression « depuis la crise » peut être utilisée dans de multiples contextes. À en croire certains analystes, nous serions même en crise de manière permanente. Si tel était le cas, il ne s’agirait plus d’une crise, mais d’un état structurel, car une crise est par définition un événement ponctuel et circonscrit dans le temps.

 

La finance et l'économie réelle

            L’activité économique a toujours été caractérisée par des hauts et des bas, par des cycles courts, moyens ou longs. C’est ce qu’on appelle la « conjoncture économique », qui ressemble d’ailleurs beaucoup à la météo : beau fixe le matin, pluie l’après-midi, retour du soleil le lendemain… Évidemment, suivant les saisons, la fréquence des jours de pluie, de neige et de soleil varie. L’activité économique suit les mêmes fluctuations. Elle connaît des flambées d’optimisme (éloquemment qualifiées par Alan Greenspan d’épisodes d’« exubérance irrationnelle ») suivies de périodes de correction parfois pénibles, qui peuvent durer un certain temps.

            Il est fort probable que les perturbations boursières de la fin de l’été appartiennent à l’univers de la finance et non à celui de l’économie réelle. Le découplage entre ces deux univers est aujourd’hui amplifié par les flux spéculatifs de capitaux qui traversent tous les jours la planète en quête de profits rapides et s’éloignent de l’économie réelle, composée, elle, de producteurs et de consommateurs.

            Il est intéressant de noter que plusieurs des crises monétaires et financières survenues depuis 1945 n’ont eu presque aucun impact sur l’économie réelle, et que dans d’autres cas, un malaise fondamental de l’économie réelle a tardé à se manifester en Bourse. Cette dernière obéit à sa propre logique : celle des profits à court terme. Il ne faut pas oublier que toute perte boursière occasionne un gain symétrique quelque part, et que les grandes fortunes ont été construites à la faveur de marchés baissiers, voire franchement en dépression. La concentration de capitaux mobiles permet aujourd’hui même de télécommander les événements menant à une crise. En fait, toute crise suscite des ouvertures prometteuses.

Relativité

 

           Alors, finalement, y a-t-il crise ou pas ? À l’échelle financière et monétaire, nous assistons aux fluctuations prévisibles et normales de la conjoncture économique : pas de crise, donc, seulement une météo variable avec des vents parfois violents, mais pas vraiment exceptionnels.

            Comparons la situation économique internationale à la mi-septembre 2007 à celle du 31 août 2001, juste avant les attentats du 11 septembre 2001. On prévoyait à l’époque les pires catastrophes économiques. Or, qu’est-il vraiment arrivé ? Au 31 août 2001, le Dow Jones était à 11 000 points. Après avoir chuté à 9 000 points à la fin de 2001, il a rebondi et frôlé les 14 000 points le 11 septembre 2007. En même temps, le dollar canadien est passé de 60 à 97 cents américains. Par contre, le prix du pétrole a quadruplé, passant de 30 dollars le baril juste avant les évènements du 11 septembre 2001 à 80 dollars le 11 septembre 2007.

            La flambée du prix du pétrole constitue effectivement un danger, car en alimentant l’inflation, elle pourrait provoquer une spirale stagflation-inflation, comme dans les années 1970, ce qui produirait des effets très négatifs sur l’économie réelle. Mais pour le moment, ce n’est pas encore le cas. Enfin, le prix de l’or, indice important du degré d’insécurité économique des consommateurs et des investisseurs, est passé de 250 à 650 dollars américains durant la même période – signe négatif, sauf évidemment pour les spéculateurs qui ont acheté ce métal précieux.

 

Perspectives 

    Sommes-nous sortis du bois ? L’avenir est-il uniformément rose ? En ce qui concerne l’appareil productif international, l’économie mondiale tourne à plein rendement, mue par le moteur chinois et par l’essor des pays émergents. Pour le moment, nos consommons sans modération chez Dollarama et Wal-Mart. Cette consommation, ainsi que celle des hypothèques bon marché, est encouragée par des entrepreneurs qui cherchent des profits rapides et offrent des aubaines. Pour augmenter le chiffre d’affaires, il faut vendre, et pour vendre, il faut séduire le consommateur. L’économie moderne, qualifiée par Keynes d’« économie-casino », ne peut fonctionner que grâce à la spéculation permanente et à la prise de risques élevés, qui ne nuisent pas nécessairement à l’appareil productif.

            Mais l’appareil productif est maintenant lui-même soumis à trois contraintes d’envergure :

• les effets sur l’environnement de la croissance économique mondiale ;

• les inégalités croissantes dans la distribution des richesses ;

• le manque de régulation économique mondiale, qui amplifie les crises financières et monétaires.

            Il est clair que les taux de croissance de la Chine et des autres pays émergents, alliés à la consommation sans limites des pays riches, auront un impact sérieux sur l’environnement. Le déséquilibre écologique et les changements climatiques qui en découlent constitueront nécessairement un frein ou une « limite à la croissance », comme on le disait dans les années 1970.

            Second problème structurel : l’inégale répartition des richesses qu’entraîne la mondialisation. Si toute la production du monde se faisait en Chine et dans les autres pays émergents, d’où viendrait le pouvoir d’achat des ménages occidentaux ? La délocalisation et la désindustrialisation forment l’épée de Damoclès qui menace l’Europe, les États-Unis et le Canada. Le Canada s’en sort avec ses abondantes ressources naturelles. Mais la disparition de nos industries représente un danger à moyen terme. Dans ce contexte, l’opposition du « social » (Québec solidaire) et de l’« économique » (« lucidité » et compétitivité) est appelée à devenir de plus en plus aiguë.

            En Europe et aux États-Unis, le problème de la cohabitation entre modèles sociaux et impératifs de compétitivité reste entier. Aux États-Unis, la majorité des candidats démocrates à la présidence ont pris position contre l’ALENA, contre le libre-échange mondial, et déplorent la perte d’emplois en solde américain, demandant l'adoption de mesures quasi protectionnistes. Le retour du protectionnisme est donc assez probable.

 

            Enfin, pour revenir aux crises monétaires et financières, tout le monde s’accorde sur la nécessité d’une meilleure régulation des flux financiers internationaux, véritables tsunamis de l’économie mondiale. La concertation des interventions des banques centrales en août 2007, qui visait à éviter la panique, ainsi que des interventions similaires effectuées durant les crises financières des années 1970, 1980 et 1990, constituent des pas dans la bonne direction. Mais il reste beaucoup à faire, surtout que l'un des grands joueurs, la Chine, conserve sa souveraineté dans ce domaine et n’est pas toujours encline à jouer en équipe. Une meilleure gouvernance financière est nécessaire à l’échelle mondiale.

            En fin de compte, de quelle crise s’agit-il ? Entre le triomphalisme irrationnel (« Tout va très bien, Madame la Marquise ») et le catastrophisme, il faut voir plus clair. L’« économie-casino » s’auto-régule en cassant des œufs. Il incombe aux gouvernements de mieux se concerter pour limiter les dégâts. L’état d’urgence ne réside pas dans les taux d’intérêt trop bas, mais dans les abus structurels de la finance mondiale, qui reste un avion sans pilote. S’ajoute à cela la double « angine » de l’économie réelle : la nécessité d’un développement plus durable et d’un nouveau couplage des modèles économiques et sociaux visant à anticiper et éviter la fracture sociale que l’on décèle déjà à l’horizon. Car celle-ci pourrait remettre en question le modèle libéral actuel de l’économie mondiale et le condamner au même sort que le communisme, victime d’une mondialisation non maîtrisée…

 

Kimon Valaskakis, ancien ambassadeur du Canada auprès de l’OCDE, professeur de sciences économiques à l'Université de Montréal et président de la Nouvelle École d’Athènes.

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