Économie

L'iPhone, trois mois plus tard

En 1998, après un exil forcé de quelques années, Steve Jobs reprenait en main la direction de la société qu’il avait fondée et, dans un geste audacieux, réussissait l’exploit de simultanément ressusciter la flamme et créer la machine qui allait relancer Apple. Après l’iMac, il rééditait le même coup en octobre 2001 avec son iPod. En 2007, Steve Jobs semble avoir réussi son défi en recréant le « buzz » et l’appareil qui vient avec : l’iPhone. Plus qu’un simple téléphone portable, l’iPhone porte en germe une révolution qui pourrait ébranler sérieusement les sociétés de télécommunications et favoriser l’émergence de nouveaux contenus mobiles.

 

            Depuis le mois de juin dernier, il suffit de mettre les pieds dans une quelconque conférence à la sauce technologique pour entendre après quelques minutes les conversations dévier sur l’iPhone. Et si un seul des intervenants en profite pour sortir de sa poche le fabuleux nouveau téléphone portable d’Apple, il n’en faut pas plus pour former un attroupement.

            Et cette réaction est la même que l’on soit aux États-Unis  ou au Canada. Étonnamment, il semble que l’iPhone soit devenu un objet fétiche. Pourtant, depuis son lancement, il n’est vendu qu’aux États-Unis. En novembre prochain, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne seront les prochains pays à être touchés par la fièvre de l’iPhone. Au Canada, selon toute vraisemblance, les négociations entre Apple et Rogers (Fido), la seule entreprise de télécommunications canadienne qui offre la norme EDGE sur bande GSM, nécessaire au bon fonctionnement de l’iPhone, sont au point mort. Bien avant le Canada, le Japon et l’Australie pourraient être les deux prochains pays à commercialiser l’iPhone, et ce au courant de l’année 2008.

            Pourquoi tout cet émoi autour de l’iPhone ? Pourquoi de nombreux Canadiens sont-ils prêts à payer une fortune pour mettre la main dessus et faire sauter ses protections logicielles et matérielles afin de l’utiliser au Canada, au risque d’invalider la garantie de l’appareil ? Peut-être parce que l’iPhone est l’une des pierres angulaires du concept de « hub numérique » mis en avant par Steve Jobs, le très médiatique PDG d’Apple. Pour bien comprendre cet engouement pour le téléphone portable d’Apple, il faut revenir en arrière, en 1998, afin de comprendre la stratégie mise au point par Steve Jobs.

Une stratégie à long terme

            L’iMac. L’iPod. Et aujourd’hui, l’iPhone. Depuis son retour dans le giron d’Apple, le cofondateur de la société semble avoir le flair pour relancer un marché... ou en ébranler quelques autres ! En 1998, Apple semblait n’aller nulle part et enchaînait les échecs commerciaux. La commercialisation de l’iMac original, un ordinateur tout-en-un, allait contribuer à donner un nouveau souffle à Apple. Plus qu’un simple ordinateur, l’iMac était le premier élément d’un concept cher à Jobs et qui allait contribuer à sa réputation de visionnaire : le « hub numérique ».

            Cette vision est celle d’un ordinateur qui devient l’intermédiaire obligé sur lequel les utilisateurs conservent, consomment, diffusent et produisent du contenu numérique (texte, photos, musique, vidéo).

            Depuis lors, Apple n’a jamais dévié de cette stratégie, commercialisant l’iPod, la boutique en ligne iTunes Music Store, l’Apple TV et la suite logicielle iLife, qui comprend des applications destinées à la création de contenus audio-vidéo.

            Une pièce importante manquait toutefois à son concept de « hub numérique » : le téléphone portable multi-fonctions. Il suffit de regarder les comportements des jeunes de 15 à 30 ans, ces « natifs du numérique », ceux que l’on appelle « la génération toujours branchée » ou « AlwaysOn », pour s’apercevoir que bien avant l’ordinateur, l’appareil sans lequel ils ne peuvent pas vivre c’est le téléphone portable.

La mutation du téléphone portable

            De simple appareil de communication interpersonnel, le téléphone portable est devenu un outil technologique qui permet de communiquer par la voix, d’envoyer des messages texte, de transmettre des messages audio-vidéo grâce à une mini-caméra intégrée, d’envoyer et recevoir des courriels, de naviguer sur Internet, d’engager des conversations écrites par l’intermédiaire de la messagerie personnelle, tout en faisant office d’agenda et de carnet d’adresses.

            Dans ce marché colossal, il n’existe point d’appareil à tout faire. D’un côté, des appareils limités lorsqu’il s’agit de se brancher à Internet, de l’autre, des outils technologiques développés pour le monde des affaires, tel le BlackBerry.

            Pour la première fois en 2007, le nombre d’abonnés à la téléphonie sans fil sur toute la planète vient de dépasser celui de la téléphonie traditionnelle. On comprendra que se profile à l’horizon un marché colossal, un marché où seront présents à la fois des fabricants d’appareils électroniques grand public, des entreprises de télécommunications, des géants du divertissement et des empires médiatiques. L’entreprise qui parviendra à s’imposer dans ce marché en devenir est assurément celle qui pourra dicter ses conditions aux autres. Steve Jobs a quelques idées sur le sujet, un peu comme pour un certain iPod, une certaine boutique en ligne et une compagnie griffée d’une Pomme argentée dans l’industrie du disque.

            Le 29 juin 2007, Apple introduisait donc l’iPhone, un téléphone multifonctions au design unique. Doté d’un écran tactile ACL d’une résolution de 320 x 480 pixels, l’iPhone fait se volatiliser le clavier classique sur lequel les consommateurs sont habitués à composer ou écrire au profit d’un clavier virtuel. L’iPhone se pilote du bout des doigts grâce à un écran tactile multipoints. Il suffit de sélectionner les icônes sur l’écran pour lancer une des applications de l’iPhone. Le fait de composer le numéro d’un correspondant ou de lui écrire fait apparaître le clavier virtuel. Nombreux sont ceux qui le préfèrent à un clavier physique, d’autant plus qu’il peut corriger de façon proactive les erreurs de frappe.

            Lors du lancement, le grand patron d’Apple décrivait aussi l’iPhone comme le meilleur des iPods. En effet, il s’agit d’un iPod commercialisé avec une mémoire flash de 4 ou 8 gigaoctets, qui permet le stockage et l’exécution de fichiers musicaux ou vidéos.

            Mais là où l’iPhone se démarque de tous ses concurrents, c’est par son intégration poussée et ses capacités à passer outre les réseaux de télécommunications traditionnels afin de communiquer et de se brancher à Internet.

            En effet, l’iPhone autorise la connectivité sans fil à haut débit grâce à l’intégration de la technologie Wi-Fi (802.11b/g). Il suffit d’un réseau Wi-Fi détecté en marchant dans la rue pour qu’aussitôt, l’iPhone bascule dans ce mode. Alors que la norme de télécommunications EDGE, offerte par AT&T, le partenaire exclusif d’Apple aux États-Unis, n’offre que des performances poussives, le Wi-Fi libère l’iPhone de ses chaînes et lui permet de naviguer à grande vitesse sur Internet... sans que le précieux et onéreux forfait de données, illimité ou non, offert par AT&T ne soit entamé.

            Quant au fureteur lui-même, il offre quasiment sans compromis le même confort d’utilisation qu’un ordinateur. Il suffit de toucher l’écran de l’iPhone, puis de rapprocher ou écarter ses doigts pour zoomer pour agrandir l’écran ou, au contraire, rétrécir des parties d’une page Web ! Actuellement, il n’existe aucun téléphone portable au monde permettant un tel confort pour naviguer sur la Toile. Il en va de même pour envoyer ou recevoir des courriels.

            Bien que certains appareils portables de toute dernière génération, comme le Nokia N95, soient technologiquement plus en avance que l’iPhone, aucun n’atteint le degré d’intégration et de sophistication du téléphone portable d’Apple. Aucun. Encore une fois, Steve Jobs et Apple indiquent la marche à suivre aux autres.

            Toutefois, il semble que quelques grains de sable se soient glissés dans l’engrenage de la belle machine commerciale d’Apple... À moins que ce ne soit voulu.

Les grains de sable

            Contrairement aux autres fabricants de téléphone, qui utilisent des systèmes d’exploitation très fermés, Apple a plutôt choisi pour son iPhone une version réduite de son propre système d’exploitation, le Mac OS X. Dérivé d’Unix, le Mac OS X est un système d’exploitation robuste, fiable, multitâche et surtout, bien connu de millions d’utilisateurs et de développeurs. On se serait donc attendu à ce que l’iPhone fasse preuve d’ouverture, mais...

            À l’origine, l’iPhone fut conçu de manière à empêcher l’utilisation de ses fonctions multimédia, tant que le téléphone n’avait pas été activé chez l’opérateur de téléphonie américain AT&T, moyennant un engagement de deux ans. Bien que fort décriée par tous et chacun, cette initiative revenait bel et bien à brider l’iPhone à l’aide de technologies logicielles et matérielles, afin de permettre à AT&T d’être le fournisseur exclusif d’Apple.

            C’était sans compter sur le génie de nombreux bidouilleurs, qui virent là un défi fort stimulant. En deux mois à peine, l’iPhone put, dans une première étape, s’affranchir de la micropuce (SIM) d’AT&T, pour ensuite, à l’aide d’un simple logiciel, se voir complètement débloqué. Aujourd’hui, l’auteur de ces lignes connaît plusieurs Montréalais qui possèdent un iPhone et l’utilisent sur le réseau Fido. Aussi surprenant que cela puisse paraître, quasiment toutes les fonctionnalités de l’iPhone leur sont accessibles.

            Dans un communiqué de presse au ton peu convaincant, Apple affirmait pourtant que l’utilisation d’outils de « déplombage » risquait d’abîmer le micro-logiciel intégré de l’iPhone et rendait automatiquement caduque la garantie. Mais nombreux sont les observateurs qui croient plutôt que cette saga entourant le « déplombage » de l’iPhone était à la fois fort prévisible... et voulue par le grand patron d’Apple. Car depuis toujours, l’ouverture favorise le développement d’applications à valeur ajoutée et donc, l’appropriation de l’objet.

            Pour couronner le tout, le groupe de « bidouilleurs » qui avait réussi à débloquer l’iPhone annonçait fin septembre un prochain correctif comprenant un outil permettant de « rebloquer » l’appareil temporairement, le temps d’aller le porter chez Apple pour le faire réparer en cas de problème !

            De plus, lors du lancement en septembre 2007 des nouveaux iPod, dont l’iPod Touch, le premier baladeur à reprendre le design de l’iPhone, Apple annonçait une baisse immédiate de 200 dollars du prix de son téléphone intelligent… deux mois à peine après son lancement ! Il n’en fallait pas plus pour faire exploser la blogosphère, les premiers acheteurs de l’iPhone, fort irrités de cette baisse de prix aussi soudaine qu’inattendue, se faisant particulièrement virulents dans leurs propos. Le lendemain, Steve Jobs brandissait le drapeau blanc en offrant aux premiers acheteurs une ristourne de 100 dollars.

 

Premier bilan

  Trois mois après son lancement, il est possible de percevoir les effets de l’iPhone sur plusieurs industries. Le « déplombage » de l’iPhone rend dorénavant possible la concurrence entre entreprises de télécommunications, même si, au Canada, et il faut le déplorer, les plans de données dans les offres de service sont parmi les plus onéreux qui soient. Comparativement aux États-Unis et à l’Europe, les tarifs pratiqués au Canada, exorbitants et peu concurrentiels, ne favorisent en rien le consommateur. C’est d’ailleurs sur ce point bien précis que butent les négociations entre Rogers et Apple.

  Dans un article publié dans le National Post, le réputé professeur de droit Michael Geist a tenté d’établir le prix d’un forfait iPhone au Canada comparable à ceux offerts aux États-Unis lors du lancement du téléphone de Apple. Selon Michael Geist, un plan comparable aux tarifs actuels serait évalué à près de 295 dollars par mois !

            C’est pourquoi de nombreux acheteurs d’iPhone atttendent avec l’impatience l’arrivée d’une application de téléphonie IP comparable à Skype, par exemple. Ou, pourquoi pas, Skype lui-même. Plusieurs opteraient ainsi pour un plan de téléphonie minimal et s’en remettraient plutôt aux nombreux points d’accès Wi-Fi afin de naviguer et de parler sur Internet.

            Et maintenant, imaginons qu’un jour – et, selon plusieurs observateurs, ce jour viendra – tous les téléphones puissent passer outre les offres de service sans fil des entreprises de télécommunications afin d’utiliser des applications de téléphonie IP grâce au Wi-Fi… Voilà bel et bien l’un des cataclysmes que risque de provoquer l’iPhone.

  En parallèle, il y a ce rêve qu’ont des entreprises de divertissement et de grands groupes médiatiques de favoriser l’éclosion des contenus mobiles, des contenus multimédias distribués sur les appareils portables multifonctions. Déjà, l’iPhone peut se brancher au contenu de YouTube. Mais des mises à niveau logicielles à venir permettront à l’iPhone d’être un des premiers appareils grand public à accepter et exécuter ces contenus mobiles. Le rêve, pour des entreprises médiatiques comme Quebecor ou la société d’État Radio-Canada. Et pour  les publicitaires, il va de soi…

    Ils sont nombreux, dans la Silicon Valley, la Silicon Alley (New York) et à Hollywood, à espérer que l’iPhone sera la tête de pont d’une nouvelle génération d’appareils destinés à reproduire ce que font déjà les jeunes natifs du numérique sur leur ordinateur : regarder leurs émissions de télévision, recevoir et échanger des fichiers multimédias et, éventuellement, télécharger des films. Tout cela en passant outre le contrôle serré qu’exercent les entreprises de télécommunications sur leur réseau. Il semble bien que cette tendance soit inévitable si l’on considère que des dirigeants d’entreprises de télécommunications quittent leur poste afin de fonder leurs propres sociétés de production de contenus multimédias.

            Bref, tout ceci cadre bien dans la stratégie à long terme de Steve Jobs, qui consiste à développer de nouveaux marchés afin de se positionner comme joueur incontournable et, ainsi, rendre viable son concept de « hub numérique ». Reste à savoir s’il réussira à nouveau le coup de l’iMac et de l’iPod avec son iPhone.

            La seule société qui pourrait l’en empêcher serait Google, qui, selon plusieurs rumeurs, travaillerait à préparer sa proposition en vue de la mise aux enchères de nouvelles fréquences sans fil en plus de développer son propre téléphone portable multifonctions. On prête aussi à Apple l’intention d’acquérir une licence à l’occasion de la prochaine mise aux enchères de la FCC.

            Dans notre pays, il ne faudrait pas oublier, parmi les joueurs, Quebecor. En effet, depuis plusieurs mois, son PDG, Pierre-Karl Péladeau, intervient auprès du CRTC pour tenter de faire accélérer le processus d’attribution de fréquences pour une nouvelle génération d’appareils mobiles sans fil. Et s’il s’agissait de l’iPhone ? Statistiques à l’appui, le grand patron de Quebecor affirme que les trois gros joueurs du marché canadien de la téléphonie sans fil sont responsables des prix élevés et du faible taux de pénétration de cette technologie au pays.

            L’année 2008 sera une année charnière pour Steve Jobs et son iPhone, tout autant que pour les entreprises de télécommunications, les sociétés de divertissement et les groupes médiatiques. Reste à savoir qui s’imposera dans ce marché recomposé.

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