Québec

Montréal, l'espoir !

Les succès contemporains de Montréal sont impressionnants à plusieurs égards, et son rang habituellement très honorable dans divers classements mondiaux ou continentaux prestigieux a de quoi rendre fier.

 

Qu’il s’agisse de la qualité de vie, de l’intensité de la création culturelle ou de la puissance industrielle et technologique, ou encore de l’innovation financière, ces nombreux facteurs positifs ont de quoi mettre en sourdine toute velléité de complainte « décliniste ». Notre grande agglomération insulaire a de l’avenir, et paradoxalement, l’espoir tient en partie au fait qu’elle a réussi à conserver son rang malgré un alignement d’astres négatif qui aurait pu la condamner à la médiocrité.

            Montréal a fait preuve d’une résilience exemplaire. Car les accidents majeurs des soixante dernières années ne se comptent plus. Il fallait être faits forts pour rester prospères dans ces conditions. La canalisation du Saint-Laurent nous a ravi le formidable avantage de détenir l’ultime port à gros tonnage sur la route du centre du continent. La gestion fédérale des transports aériens nous a valu le même genre de mésaventure, en enlevant à notre aéroport le rôle de plaque tournante naturelle – le « hub » – qui aurait dû être le sien pour tout ce qui vient de l’Atlantique. Faut-il rappeler l’horrible cafouillage Dorval-Mirabel, qui a duré des décennies et permis à Toronto de consolider une position dominante qui ne lui revenait pas forcément ?

            Toujours en raison de la géographie, Montréal aurait aussi, logiquement, dû être le site du raffinage du pétrole et des activités pétrochimiques : une absurde politique fédérale, la ligne Borden, a toutefois changé la donne, et l’Est de Montréal ne s’en est jamais complètement relevé. Il ne faut évidemment pas fonder l’espoir sur le ressentiment, mais avoir de la mémoire n’a jamais nui à personne…

            Pour tout bien garder en perspective, il faut dire par ailleurs qu’il était normal que la capitale d’une province comme l’Ontario, maintenant plus populeuse que la Suède, et où l’on parle surtout la langue dominante du pays, devienne la métropole du Canada. Déjà vers 1955, à l’époque de Maurice Duplessis, il était inéluctable que Toronto prenne et consolide le rang qui est le sien à ce jour. C’est à cette époque que la plupart des décideurs canadiens anglophones ont compris la nouvelle donne et son évidence démographique, linguistique et politique. Dès lors, les départs de nombreux sièges sociaux vers Toronto devenaient inévitables. Le fait que les Québécois francophones, à l’occasion de leur Révolution tranquille, ont décidé de se « décoloniser » durant ces mêmes années et de devenir « maîtres chez eux » n’a évidemment pas contribué à freiner ce mouvement.

            Ces changements justes et raisonnables ont été malheureusement inacceptables pour un grand nombre de Montréalais anglophones, qui ont alors décidé de s’exiler à Toronto, ce qui a occasionné pour nous une perte considérable. Tout cela aurait pu étendre une chape de plomb sur Montréal et tuer son dynamisme pour longtemps, comme ce fut le cas de nombre de villes européennes autrefois brillantes mais que des circonstances historiques ou géographiques analogues condamnèrent à un déclin irréversible.

            Il faut enfin ajouter à ces malheurs une gigantesque erreur, contemporaine celle-là : les défusions municipales, qui ont empêché la réalisation d’une formidable intégration socio-économique et culturelle déjà amorcée grâce à la lucidité et au courage du gouvernement de Lucien Bouchard. La vision « Une île, une ville », revendiquée par Jean Drapeau et qui devenait enfin réalité, fut lamentablement anéantie en cours de réalisation, et nous subissons toujours les retombées négatives de ce démantèlement.

            Montréal a survécu à tout cela. Les quelques impacts néga-tifs de la « décolonisation » furent largement compensés par le nouveau dynamisme de la nation québécoise et du puissant soutien de l’État naissant. Hydro-Québec, l’une des premières entreprises du monde dans sa catégorie, rayonne depuis son siège social du boulevard René-Lévesque. La Caisse de dépôt et placement, opérateur immobilier d’envergure mondiale, inspire notre place financière. Le privé n’est évidemment pas en reste, et les multinationales québécoises qui dominent leurs créneaux planétaires créent à Montréal un noyau incomparable de décideurs de taille : Bombardier, Quebecor, Alcan, CGI, SNC-Lavalin, Le Cirque du Soleil et bien d’autres.

            Les succès de Toronto deviennent bien moins impressionnants quand on décortique l’importance réelle du processus décisionnel final qui réside dans les sièges sociaux « canadiens » des multinationales étrangères. Même son secteur financier dominant envierait peut-être celui de Montréal s’il n’était l’enfant chéri du protectionnisme bancaire et financier découlant des lois canadiennes.

            Contre vents et marées, Montréal ne s’est donc pas laissé faire, et elle a bien illustré la règle nietzschéenne suivant laquelle « ce qui ne nous tue pas nous renforce ». Il est tout à fait permis, dans de telles conditions, d’entrevoir un avenir radieux. Que permettent ces conditions ? D’abord et avant tout l’exploitation maximale d’une prodigieuse convergence culturelle. En raison de la géographie et de l’histoire, nous sommes profondément nord-américains ; d’ailleurs, plusieurs grandes villes américaines furent fondées par des Montréalais : Detroit, St-Louis, St-Paul… Le premier maire de Los Angeles s’appelait Prudent Beaudry. Il est enterré au cimetière de la Côte-des-Neiges. En même temps, son frère Jean-Louis était maire de Montréal !

            Toujours en raison de l’histoire, mais surtout de la formidable résistance linguistique et culturelle des Québécois, nous sommes les plus européens des Nord-Américains. Montréal, c’est l’Europe et l’Amérique en même temps, « without jet lag », comme disent les Étasuniens ! Et nous n’avons pas commis l’imprudence de pratiquer le multiculturalisme à la canadienne, avec ses risques accrus de ghettoïsation, de bris de solidarité et de fragmentations stériles.

            Bon nombre de nos professeurs d’université sont polyglottes et ont été formés en partie en Europe de l’Ouest ou aux États-Unis. Quel bassin créatif au retour des études ! Cela explique largement notre domination dans plusieurs secteurs de pointe, nourris que nous sommes de ce qu’il y a de meilleur des deux côtés de l’Océan. Ce n’est pas par hasard qu’avec Seattle et Toulouse, Montréal se situe parmi les premières villes aéronautiques du monde.

            Tout cela nous a conduit à une qualité de vie remarquable dans une ville riche en vertus intellectuelles et créatives depremier plan, avec ses nombreuses universités, ses collèges, ses laboratoires, ses centres de recherche, et une solide connexion traditionnelle entre le monde universitaire et le milieu des entrepreneurs car peu de villes du monde, à part Boston peut-être, peuvent se comparer à Montréal pour ce qui est de l’alliance entre l’effervescence universitaire et la vigueur entrepreneuriale, technologique en particulier.

            Étant donné qu’aujourd’hui, pour toutes les villes de la terre, les défis de l’avenir sont précisément ceux de la haute valeur ajoutée qu’engendrent la création, l’éducation et la culture, il est clair que Montréal est très bien placée pour demeurer l’une des villes les plus intéressantes de la planète. À la fois riche, socialement juste, agréable à vivre et dotée d’une population portée plus que bien d’autres vers le développement durable, la métropole du Québec peut contempler l’avenir en toute confiance.

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