Québec

Andy Warhol, père du Banquier ?

« Avant les médias, il y avait une limite physique à l’espace qu’une personne pouvait occuper... »

Même s’il m’apparaît de plus en plus évident que la télévision n’aura été que l’épiphénomène d’Internet, qui représente sans nul doute la grande révolution du 21e siècle, il n’en reste pas moins qu’encore aujourd’hui, certaines émissions deviennent de véritables « phénomènes de société ». Comment expliquer un tel phénomène, s’agissant du Banquier ?

 

 Il y a quelque temps, plus du tiers des Québécois – ce qui n’est pas rien en cette époque du multimédia – ont suivi avec passion le choix mélodramatique des gagnants de Star Académie, l’élimination plutôt plaisante des habitants du Loft ou des participants d’Occupation double, bientôt concurrencés par les invités et les victimes de Tout le monde en parle.

            Cette dernière saison, l’émission Le banquier (intitulée Deal or No Deal dans les pays anglophones) est devenu le nouveau phénomène de notre société. Chaque mercredi et chaque jeudi, une moyenne de 2 095 000 et 2 058 000 téléspectateurs québécois, respectivement, s’agglutinaient devant le petit écran pour suivre le spectacle – car c’est bien d’un spectacle qu’il s’agissait –, donné chaque fois par deux inconnus triés sur le volet par Dominique Savoie parmi les 3 000 candidatures sur vidéos envoyées pour cette première série de vingt émissions. Que les aficionados comme moi se le tiennent pour dit, c’est Stéphane Laporte lui-même qui vient de choisir les « stars » de la prochaine série, cette fois en visionnant 15 000 vidéos inscrites ! Quinze mille, vous avez bien lu ! Il m’a confié que nous allions, la saison prochaine, voir des concurrents hors du commun...

            Chaque fois que la télévision crée un phénomène de société, il se trouve des gens pour s’interroger sur sa pertinence, pour y diagnostiquer un symptôme de l’abrutissement ou de l’insignifiance des masses et pour clamer haut et fort qu’eux, au moins, ne s’y laisseront pas prendre – ce qui est loin d’être toujours la question essentielle. Dans le cas du Banquier, comme pour Star Académie ou Loft Story, les critiques et commentateurs de télévision ne furent pas tendres. Pourtant, devant pareil phénomène, n’est-il pas plus utile de chausser ses lunettes de sociologue plutôt que d’en faire l’examen à la loupe du pontife ou de le contempler avec mépris ?

Qu’est-ce qui a fait du Banquier un phénomène ?

            Sûrement pas les deux millions de dollars en argent et en valeur qu’ont dû débourser diffuseur et commanditaires pour les vingt premières émissions. C’est à peine 100 000 dollars par émission, alors que chaque année, Loto-Québec se déleste de plus de un million de dollars pour un seul gala... qui attire moins de spectateurs !

            Serait-ce le retour en vogue des émissions-questionnaires ? Comme le savent tous ceux qui suivent la télévision depuis ses débuts, il s’agit d’un média éminemment cyclique, chaque cycle durant en moyenne une dizaine d’années.

            Pendant une décennie ou presque, les dramatiques tirent la télévision vers l’avant : puis ce sont les variétés, puis les jeux- questionnaires, la téléréalité, etc. Pas forcément dans cet ordre, évidemment. Quand un genre prend le dessus, il n’élimine pas pour autant les autres, qui ne perdent qu’une partie de leur force d’attraction tant du côté du public que du côté des commanditaires. Ces temps-ci, les jeux-questionnaires ont le vent en poupe. À titre d’exemple, TVA vient d’acheter Are you Smarter than a 5th Grader ?, et Radio-Canada ressuscite Que le meilleur gagne !, un succès d’il y a une vingtaine d’années. La tendance « questionnaire » n’est donc pas étrangère au succès du Banquier, concept sur lequel Radio-Canada fut la première télé canadienne à prendre une option auprès d’Endemol, son créateur.

            La popularité de Julie Snyder a-t-elle joué ? Sûrement un peu... Mais sans rien enlever à cette animatrice bien empathique qui a compris qu’elle devait s’oublier pour laisser toute la place aux concurrents, elle ne saurait à elle seule expliquer le phénomène. Pas plus que la qualité de la production, même si Le banquier est le jeu-questionnaire qui offre les meilleures valeurs de production depuis les débuts de notre télévision. Le banquier n’a rien ménagé : ni le décor, ni les costumes, ni les éclairages, ni les effets, ni la musique. Mais des valeurs de production, si grandes soient-elles, ne tiendront jamais le téléspectateur scotché à son écran. Ça me désole de l’écrire, mais les beautés féminines – et Dieu sait qu’elles sont jolies, les beautés du Banquier ! – et les mâles tout aussi sexy ne sont pas non plus la raison du succès.

Un attrait irrésistible

            Pour qui a une âme de joueur, le jeu du Banquier est, il est vrai, irrésistible. Pas plus qu’on ne peut s’asseoir impunément à une table de poker ou de black jack quand on est joueur, on ne saurait ouvrir sa télé sur Le Banquier sans y passer l’heure entière. Vrai… mais si plus du tiers des Québécois étaient vraiment joueurs à ce point, ils feraient la queue devant nos casinos, et l’État y puiserait tellement d’argent qu’il pourrait abolir une grande partie de ses taxes. Le triomphe du Banquier s’explique donc autrement.

            C’est un aphorisme prophétique qu’avait énoncé Andy Warhol en disant : « À l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité mondiale ! » Ce n’est pas un quart d’heure qu’offre Le Banquier à ses participants, mais une demi-heure et parfois un peu plus ! C’est là, et pas ailleurs, que se trouve la clé de l’énigme. Où que le concept soit présenté, en France, en Angleterre ou aux États-Unis, c’est toujours le même triomphe. Ce n’est donc ni affaire d’animateur ni affaire de valeurs de production.

            Même s’ils n’ont jamais eu bonne presse, surtout auprès des purs de la télévision, les concepteurs d’Endemol, société aujourd’hui riche comme Crésus, ont toujours eu du nez. Sans en être absolument conscient, sans doute, Endemol a bâti sa fortune sur la vision qu’avait eue Warhol de la société contemporaine. Une société qui aime les « choses barbantes », disait-il, une société où « les consommateurs les plus riches achètent en fait les mêmes choses que les plus pauvres », où « n’importe quelle publicité est une bonne publicité », où il n’y a « aucune différence entre vivre et regarder la télévision », où « tout est plus ou moins artificiel », où « on ne sait pas où s’arrête l’artificiel et commence le réel », où « le mauvais goût fait passer le temps plus vite » où « l’amour fantasmé vaut bien mieux que l’amour vécu », où « La Joconde aurait pu servir de support à une marque de chocolat, à Coca-Cola ou à tout autre chose »...

            Comment continuer de vivre dans l’anonymat quand il semble n’y en avoir que pour les gens célèbres ? Comment vivre heureux en vivant caché, comme le recommande le dicton, alors que le bonheur semble une grande voile qui ne cesse de se gonfler au vent de la notoriété ?

« Papa, fais ta valise ! »

            La star du Banquier, c’est sans contredit le concurrent ou la concurrente. Tout, mais absolument tout est fait pour le mettre en valeur. On voudrait être à sa place ! En studio, les spectateurs qui sont témoins de sa demi-heure de gloire vont jusqu’à scander son prénom à tue-tête et à faire la vague, comme on le faisait pour Guy Lafleur au Forum de Montréal. Sa famille, ses amis sont de la partie. Ils l’encouragent, lui lancent des conseils, crient, chantent, pleurent avec lui. Ils guettent et attendent fébrilement la « valise » qui pourrait changer sa vie. Un demi-million de dollars, ce n’est pas rien. Cent mille dollars non plus. Même cinquante ou trente mille, ça se prend bien !

            Puisqu’on arrive chez le banquier les poches vides, il n’y a pas de petits gains ! Même si on en repartait les poches vides – ce n’est jamais vraiment arrivé, mais presque –, l’expérience reste unique. Deux millions de Québécois – soit un citoyen sur trois – vous voient rire, transpirer, chanter, danser, avoir le motton, et en feront leur sujet de conversation du lendemain. Au prochain concurrent, dès le lendemain de l’émission du mercredi ou la semaine suivante, tous auront oublié, mais pas vous ! C’est l’expérience d’une vie, celle dont vous garderez l’enregistrement jusqu’à votre mort, un enregistrement que vous transmettrez ensuite à vos enfants et à vos petits-enfants. Une demi-heure de célébrité ! Wow !

            Parfois, cerise sur le gâteau, il y a des moments magiques. Trop peu nombreux, c’est vrai, mais en faut-il tant ? Ce n’est pas sans émotion, par exemple, que j’ai entendu un jeune concurrent de la saison dernière lancer à son père malade du cancer, à qui il avait promis une croisière : « Papa, fais ta valise ! » Et, clac ! Il accepte subitement l’offre du banquier. L’amour de son père et la chance de le lui prouver une ultime fois avaient été plus forts que son évident désir de continuer de tenter sa chance en quête d’un lot encore plus généreux.

            En début de saison, la presse et les journalistes ont fait grand état du passage d’une gagnante du Banquier au téléjournal du soir de TVA. Ô horreur, on mêlait spectacle et information, on transgressait le seuil sacro-saint de la salle de nouvelles. Aucun autre que l’empire Quebecor n’aurait pu commettre pareil sacrilège. Mais, ainsi que le disait Warhol, comme on ne sait plus où s’arrête l’artificiel et où commence le réel, quelle est la différence ? Où est le problème ? Pourquoi s’offusquer ?

            Créée il y a quelques années, décriée (bien à tort, si vous voulez mon avis) comme aucun autre genre télévisuel, la téléréalité ne cesse d’influer sur la télévision actuelle. Le banquier en est un exemple frappant. Heureusement que la Société Radio-Canada n’a pas levé son option, car on n’aurait pas fini de gloser et de couper les cheveux en quatre dans les « chaumières » d’Outremont et du Plateau où, pour paraphraser René Lévesque, on aime bien le peuple, mais rarement ce que le peuple aime  !

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