Québec

Un modèle « sacro-saint ? »

Le modèle québécois se caractérise par un délicat équilibre entre les secteurs public, privé, coopératif, associatif et communautaire. Ses adversaires le présentent ironiquement comme « sacro-saint », et ses défenseurs inconditionnels le considèrent sérieusement comme tel. Ces deux approches sont évidemment fausses : ce modèle n’est pas parfait ; il s’est constamment adapté et doit continuer à le faire.

 

 Né de la Révolution tranquille, le modèle québécois a été conçu pour provoquer et gérer à la fois  les changements profonds dont notre société avait un criant besoin à l’époque. Il fallait en particulier sortir du « colonialisme » dont le Québec était alors victime. Ce terme, qui semble fort aujourd’hui, s’appliquait hélas à l’époque. Ce n’est pas pour rien que Jean Lesage clamait : « Maîtres chez-nous ! » Nous étions pratiquement exclus du pouvoir économique. Il n’y avait que très peu de grands dirigeants d’entreprise québécois. Parmi eux, un nombre infime provenait de la majorité linguistique et, souvent, ils n’en menaient pas large.

            C’est notre État national – que René Lévesque, ministre libéral, décrivait comme « le plus fort d’entre nous » – qui fut le catalyseur d’une reprise en main, aujourd’hui accomplie. La nationalisation de l’électricité fut au cœur du processus. Hydro-Québec et la Caisse de dépôt et placement firent d’abord la preuve de notre capacité à gérer – objet, jusque-là, d’un inconcevable mépris. Ces réalisations étatiques eurent un effet mobilisateur certain auprès des entrepreneurs privés, d’abord par leur exemplarité, mais aussi par divers impacts économiques concrets, sous la forme de relations d’affaires.

            C’est largement l’État qui provoqua plusieurs des réussites entrepreneuriales dont nous sommes si fiers aujourd’hui. Sans rien enlever à l’intelligence et au courage de ceux qui ont fait naître le grand capitalisme québécois, il faut souligner que la plupart d’entre eux ont profité de la bienveillance, justifiée, des pouvoirs publics. Bombardier serait-il aujourd’hui le plus grand fabricant de matériel ferroviaire de la planète si la Ville de Montréal ne lui avait confié, sans appel d’offres, le contrat de la construction du métro, domaine qui, on peut le dire sans risque, n’était pas tout à fait  au départ la spécialité de cette entreprise ?

            Plusieurs grandes firmes de génie conseil ou autres doivent en partie leur réussite à un préjugé gouvernemental favorable et d’ailleurs bien fondé, qui s’est manifesté en particulier lors des grands travaux de Manicouagan et de la Baie-James. Diverses autres politiques d’achat gouvernementales ont eu le même effet.

            L’appui de la Caisse de Dépôt, de la SGF et d’Investissement-Québec favorisa également le destin de nombreux autres entrepreneurs de talent, qui, sans lui, ne seraient pas allés aussi loin ni aussi vite. Si plusieurs de nos sociétés privées vedettes n’ont plus besoin aujourd’hui d’aucune aide publique, c’est souvent grâce à un apport étatique initial qui fut crucial à l’époque. Pensons en particulier au programme épargne-action, qui permit à nombre d’entreprises de récolter d’importants capitaux que les seules lois du marché ne leur auraient pas permis de réunir.

            Notre modèle a donc largement répondu aux attentes. Avec ses 7,5 millions d’habitants, le Québec est le centre de décision ultime de plus d’une demi-douzaine de multinationales qui dominent leur secteur d’activité dans le monde, sans compter des milliers de PME vedettes qui brillent dans leurs créneaux respectifs. Quant aux résultats globaux, ils sont également impressionnants. En 1960, le PNB par habitant du Québec représentait 60 % de celui de l’Ontario; aujourd’hui, le rapport est de 85 %. Nous avons crû plus vite que les Ontariens, même s’ils accaparent toujours 100 % de l’assemblage automobile et bénéficient généralement d’une beaucoup plus grande bienveillance de la part du gouvernement du Canada.

            Quant au niveau de vie réel, il ne fait aucun doute que pour un très grand nombre de Québécois, il est supérieur à celui de la plupart des Ontariens en raison des tarifs plus bas de l’électricité, de l’assurance automobile, de l’assurance médicaments, des frais de garde, des frais de scolarité, et j’en passe... et aussi parce que la richesse est mieux répartie. Henry Mintzberg l’a bien reconnu récemment, qualifiant notre économie de « l’une des plus saines en Amérique du Nord » et le Québec d’« un endroit où il fait bon vivre », en raison précisément de cet équilibre particulier qui est le nôtre.

            De plus, le modèle québécois a beaucoup changé au fil des ans et continue à s’adapter aux nouvelles situations, y compris celles créées par sa propre réussite. La SGF est désormais toujours minoritaire dans ses participations. La Caisse de Dépôt peut acheter des actions beaucoup plus librement qu’auparavant. En vérité, peu de gens contestent aujourd’hui la pertinence des entreprises publiques restantes.

            Autre changement majeur : les déficits annuels de l’État, qui ont perduré quarante ans, ont pratiquement disparu. Ceux qui subsistent, plus techniques qu’autre chose, ne touchent plus les dépenses courantes. Le virage technologique, amorcé dans les années 1980 par l’État lui-même, fait que des produits à haute valeur ajoutée dominent aujourd’hui le bilan de nos exportations, dépassant les produits primaires qui constituaient autrefois l’essentiel de nos ventes. 

            La complainte anti-syndicale que provoque notre modèle ne tient pas compte, elle non plus, des immenses progrès réalisés. Depuis la loi anti-briseurs de grève, nous n’avons pratiquement plus de conflits violents. Le nombre de jours perdus en raison d’une grève ou d’un lock-out a littéralement fondu. La réflexion syndicale a donné naissance au Fonds de Solidarité de la FTQ et au Fondaction de la CSN, qui, en plus d’investir, informent les travailleurs sur l’économie de marché. C’est à une recherche de la CSN que nous devons notre système d’assurance automobile.

            Les tarifs d’électricité, qui ne sont plus fixés par décret, sont graduellement révisés à la hausse et devront continuer de l’être, d’une manière modulée et socialement acceptable. Et un excellent débat s’amorce sur nos frais de scolarité, dont le seul élément « sacro-saint » doit être l’accessibilité sans égard à la fortune, et non pas les modalités.

            Le modèle québécois a été géré et utilisé pour le bien commun par des gouvernements de trois partis différents, qui l’ont modifié et adapté. Ceux qui le critiquent lui rendent service, ceux qui le défendent, également. Toutefois, les uns et les autres doivent le faire dans le respect des réalités historiques et contemporaines et sans rigidité idéologique. Ce modèle nous a permis de créer de la richesse plus vite qu’ailleurs et de façon plus diversifiée, et de la répartir mieux qu’ailleurs. Il ne serait pas lucide de sacrifier notre solidarité, pas plus qu’il ne le serait de penser qu’elle peut être maintenue sans une importante création de richesse. Notre modèle souple est parfaitement capable de poursuivre ces deux fins s’il conserve son inventivité et sa créativité initiales.

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