Économie

L’après-Blair, l’Union européenne et les Amériques

Si les prévisions se confirment et que Gordon Brown succède prochainement à Tony Blair en tant que premier ministre du Royaume-Uni, en quoi la politique face à l’Union européenne (UE) va-t-elle changer ?

 

 Longtemps en marge de l’Europe, le Royaume-Uni bénéficie aujourd’hui d’un appui considérable d’autres États membres et même de la Commissioneuropéenne quant à son approche concernant l’UE. Il n’y a pas de raison pour que cette situation change avec l’arrivée du nouveau premier ministre.

            La perception que le Royaume-Uni a de l’UE tient en cinq tâches principales et une tâche secondaire à accomplir.

1- Le Royaume-Uni souligne la faible performance de l’UE sur le plan économique. L’Asie exporte actuellement plus de produits manufacturés que l’Europe. Dans à peine plus d’une décennie, cinq millions d’emplois auront été délocalisés, ce qui constituera la plus grande restructuration de l’économie mondiale depuis la révolution industrielle. D’ici vingt ans, l’économie de l’UE sera d’envergure moindre que celle de la Chine. À l’instar de Tony Blair, Gordon Brown défendra l’idée que l’UE doit investir davantage dans l’innovation, la recherche et le développement. En effet, moins de 2 % du PIB de l’UE est dépensé en recherche et développement, comparativement à 2,6 % aux États-Unis et 3,2 % au Japon. À ce chapitre, le Canada a pour objectif de se hisser au rang des cinq plus gros investisseurs au sein de l’OCDE. Le Royaume-Uni, pour réaliser le changement économique souhaité, préconise avant tout la libéralisation à l’échelle de l’UE, la flexibilité, l’ouverture des marchés et l’innovation. La Commission européenne, sous la présidence de José Manuel Barroso, est particulièrement favorable à cette approche.

2-  Le Royaume-Uni veut élaborer une nouvelle stratégie sur l’énergie et les changements climatiques au sein de l’UE. Tony Blair a mis l’accent sur ce point au Sommet de Hampton Court, en octobre 2005. Si on parvient à une entente sur les objectifs de l’UE quant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et aux projets en matière d’efficacité énergétique et d’énergie renouvelable, nous serons alors en présence de la véritable première économie faible en carbone du monde. Tony Blair et Gordon Brown considèrent comme une nécessité absolue que la Chine, l’Inde et les États-Unis prennent part à ces nouvelles initiatives.

3- Le Royaume-Uni souhaite une plus grande cohérence au sein de l’UE en ce qui concerne les questions de migration et de politique de développement. Au chapitre de la migration, le Royaume-Uni souligne la nécessité d’une coopération intégrée quant aux mouvements transfrontaliers, et de l’établissement de normes communes en ce qui a trait aux passeports, aux cartes d’identité et aux permis de résidence par l’utilisation de la technologie biométrique. Enfin, l’on souhaite également améliorer les relations avec les pays du tiers-monde. Beaucoup, au Royaume-Uni, sont en faveur de l’adoption d’une politique de développement qui tienne compte des objectifs de l’UE sur les plans politique, migratoire et énergétique. Gordon Brown, connu pour son engagement à l’égard du développement de l’Afrique, serait en mesure se concentrer sur ces tâches.

4- Le Royaume-Uni est un ardent défenseur de l’élargissement de l’UE. À cet égard, les Britanniques voient l’extension récente de l’UE aux pays de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est comme une réussite qui assurera à long terme la stabilité, la sécurité et la prospérité de plus de 150 millions de personnes. On peut s’attendre à ce que Gordon Brown poursuive la politique de maintien des négociations avec la Turquie et avec les pays des Balkans, en particulier la Serbie.

5- La réforme budgétaire de l’UE figure au premier rang des priorités du Royaume-Uni. Gordon Brown, une fois élu premier ministre, insisterait sur le rôle crucial du budget pour accélérer la croissance économique, créer des emplois, augmenter la productivité et le développement durable ainsi que pour assurer la sécurité de l’Europe dans un monde plus juste et plus stable. Ces objectifs obligeraient à réduire le financement de la Politique agricole commune et à revoir l’affectation des fonds structurels (régionaux).

6- Selon le Royaume-Uni, la tâche de second plan de l’UE est de parvenir à un accord sur le traité constitutionnel. Bien qu’éloignée des cinq tâches essentielles, la réforme institutionnelle de l’UE paraît nécessaire. Cette réforme permettrait à l’UE d’être plus efficace dans ses prises de décisions. Toutefois, son importance est avant tout symbolique ; elle constitue un indice du fait que la construction de l’Europe se poursuit.

            Toutes ces tâches constituent un programme d’action réalisable. Le Royaume-Uni contribuerait à fournir l’analyse, les idées, l’élan et les efforts pour faire avancer ces dossiers. Dans chacun des cas, il sera important de maintenir les démarches de lobbying et d’influence auprès des États membres et des institutions de l’UE, talents dont ont fait preuve les Britanniques de façon notoire à Bruxelles. Sous le règne de Tony Blair, cette attitude profondément ancrée a été exercée dans un contexte davantage pro-européen. À Birmingham en 2001, le premier ministre déclarait : « L’avenir de la Grande-Bretagne est inextricablement lié à l’Europe. Pour en tirer le meilleur parti, nous devons exploiter au mieux notre force et notre influence en son sein, et [que] pour ce faire nous devons être dans l’Europe des partenaires convaincus et non à moitié réticents. »    

            Gordon Brown élargirait encore davantage cette idée, tant sur le plan géographique que sur celui des valeurs. À Chatham House, en 2005, il parlait de la nécessité de mettre à profit les valeurs durables des Britanniques face aux défis et aux insécurités que suscite la mondialisation : liberté, responsabilité, équité et internationalisme. Dans un discours prononcé plus récemment au même endroit, en octobre 2006, il est allé plus loin, déclarant que « les valeurs américaines et les valeurs européennes sont les mêmes… la liberté, la démocratie et la justice, qui sont essentielles à la dignité de chacun ». Ainsi, Gordon Brown pourrait chercher à lutter contre le supposé anti-américanisme en Europe en misant sur l’importance des valeurs communes, même en ce qui a trait à la politique de l’État providence, où les traditions civiques du Royaume-Uni et des États-Unis pourraient être conjuguées aux avantages d’un gouvernement de style européen. Il disait en 2005 : « Une société civile forte a besoin d’un gouvernement fort au service du peuple pour réaliser l’équité. C’est une leçon que nous devons apprendre et réapprendre à chaque génération. » Un accent mis sur les valeurs communes, de part et d’autre de l’Atlantique et de la Manche, placerait le Royaume-Uni non seulement au cœur de l’Europe mais à l’avant-scène d’initiatives communes à l’échelle mondiale.

            Adam Steinhouse est directeur de la School of European Studies au sein de la National School of Government du Royaume-Uni. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur.

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