Culture

Et l'éthique, dans tout ça ?

 

Internet a développé une culture de la publication personnelle et coopérative.

Du blogue à la l’encyclopédie libre, la Toile transporte courrier, appels téléphoniques, journaux, radio, télévision et cinéma. Elle transforme l’économie mondiale. Mais qui s’y soucie encore d’éthique ?

Et comment éviter que tout cela ne dérape ? 

 

Les progrès fulgurants de la technologie dans le domaine des communications ne peuvent manquer d’émerveiller : en moins d’une décennie, notre monde s’est transformé. Les télévisions généralistes s’interrogent sur leur avenir, les journaux aussi, la téléphonie traditionnelle tremble devant la percée du sans-fil et du protocole IP, la radio traditionnelle devant la radio satellite. Internet bouleverse l’ordre des choses, et en guise de police d’assurance vie, les entreprises de communications fusionnent avec tout ce qui bouge. Pas tellement pour les économies d’échelle que pour les possibilités de convergence !

 

 

Faisons d’abord le point sur le paysage canadien :

- 100 % des foyers possèdent au moins un appareil de télévision et un appareil de radio ;

- 88 % sont branchés à la câblodistribution ou à un satellite ;

- 90 % possèdent au moins un magnétoscope ;

- 80 % possèdent au moins un lecteur de CD ;

- 68 % ont accès à au moins un ordinateur personnel à la maison ;

- 68 % ont au moins un lecteur DVD ;

- 60 % sont branchés à Internet ;

- 38 % possèdent au moins un graveur CD ;

- 17 % possèdent au moins un graveur DVD ;

            À cela s’ajoute le fait que 58 % des Canadiens ont un téléphone cellulaire et que pour chaque dollar dépensé pour l’achat d’un journal quotidien, un Canadien dépense 6,10 dollars pour la réception de la télévision et 4,19 dollars pour l’accès à Internet.

            Voilà le tableau tel qu’il se présentait à la fin de 2004. Et les chiffres, une fois actualisés, n’en seront que plus spectaculaires. On est bien loin de la tête d’Indien qui constituait la mire originelle de nos écrans de télévision et que j’avais momentanément fait réapparaître lors de la création de Télévision Quatre-Saisons, en 1986 !

Une question de gros sous

            Dans ce tourbillon, on parle d’abord d’argent, autant chez ceux qui investissent le leur que chez ceux qui investissent leur talent. Ensuite, on parle un peu de culture et de propriété intellectuelle et, à l’occasion, des conséquences sociales que ce tourbillon entraîne. Mais jusqu’à maintenant, on a bien peu parlé d’éthique ! Pourtant, les problèmes d’éthique que pose ce maelström sont loin d’être sans conséquences. Ils nous toucheront tous à un moment ou à un autre, puisque Internet constituera bientôt le vecteur principal d’information et qu’il s’écoulera bien peu de temps avant que la très grande majorité des citoyens du monde y soient branchés – même dans les pays moins développés.

            Internet s’est lentement constitué à partir de 1962, par un jeu d’essai/erreur, et a fini par prendre son envol en 1995. Il lui a fallu deux fois plus de temps pour éclore que la télévision, dont les balbutiements, qui avaient commencé en 1932 à la BBC, s’étaient matérialisés en juin 1946. Bizarrement, on a éprouvé beaucoup moins d’appréhension devant l’avènement d’Internet qu’au moment de la naissance de la télévision. C’est seulement aujourd’hui que l’on mesure l’extrême importance de ce nouveau média, dont on ne peut prédire où il conduira.

            Internet a répandu autour du globe une culture de la publication personnelle et coopérative. Du blogue à la transmission de photos et de dossiers en passant par l’encyclopédie libre (Wikipedia, entre autres), tout cela résulte de la facilité croissante de créer des sites publics. La Toiletransforme l’économie mondiale en suscitant la création de nouveaux appareils et oblige tous les médias à se remodeler, rendant possible une convergence qui fait voler en éclats leurs limites traditionnelles.

            À la Conférence de Montréal, l’été dernier, le professeur Derrick de Kerckhove, de l’Université de Toronto, révélait que nous passons plus de temps devant un écran – qu’il s’agisse d’un écran de télé, d’ordinateur ou de téléphone cellulaire – que nous en passons désormais devant une page imprimée (journal, magazine, livre ou registre comptable) ! Grâce à Internet, on peut échanger tous les documents qu’on veut, converser à sa guise le temps qu’on souhaite, podcaster, bloguer, vidéobloguer… et ce n’est qu’un début.

            D’ici la fin de la décennie, l’univers des communications sera métamorphosé : il sera numérique, à haute définition, sans frontières et, dans une large mesure, sans fil. Nous serons partout à la fois. Instantanément ! Pas physiquement, mais par notre image et notre voix.

Quelles valeurs ?

 

            Internet, les plateformes multiples et leur convergence nous placent devant des problèmes d’éthique tout à fait nouveaux. Respecter l’éthique, c’est se soucier des valeurs et des conventions sociales de la majorité, c’est respecter autrui et, dans le monde des communications plus spécifiquement, c’est savoir se comporter avec les médias que l’on possède, c’est adopter des règles pour que ces médias soient utiles et équitables.

            J’aimerais proposer une analogie avec les problèmes d’éthique qui se posent dans le monde médical où, comme dans celui des communications, les découvertes se succèdent à un rythme déconcertant. Jusqu’en 2003, date à laquelle on achevait le séquençage du génome humain, la génétique avait suscité beaucoup d’espoir et peu de craintes. Depuis, c’est l’inverse. Le clonage, l’eugénisme, la propriété intellectuelle des gènes, les risques environnementaux engendrés par les OGM interpellent tout un chacun. Plus on étudie le fonctionnement des cellules, plus il apparaît complexe, plus l’interaction entre elles gagne en importance et en mystère. Pour peu qu’on change quelques mots à cet exemple, on se croirait dans le monde des communications !

            Nous savons intuitivement que les nouvelles plateformes ne peuvent être des clones des médias traditionnels. Mais quelles formes prendront leurs contenus ? Jusqu’à quel point ceux-ci seront-ils interchangeables, modifiables, adaptables ? Chaque plateforme en viendra à susciter des contenus spécifiques. La télévision et le cinéma, qui paraissaient si semblables au départ, n’ont-ils pas fini par se différencier ? Jusqu’à quel point les contenus des nouvelles plateformes influeront-ils les uns sur les autres ?

            N’y a-t-il pas de véritables risques « environnementaux » à ce que nos images et celles des autres nous suivent et nous assaillent partout ? Dans nos parlements, les débats sont même devenus inégaux depuis que des experts soufflent questions ou réponses sur le BlackBerry du ministre ou du député soumis aux tirs de barrage des opposants !

            N’y a-t-il pas aussi des risques d’eugénisme ? Un nombre très réduit d’individus déterminent le contenu de la plupart des plateformes… Vous me direz qu’il en est ainsi depuis le début des médias, que ce soit les journaux, les magazines, la radio ou la télévision. Chaque média publie seulement ce qu’il veut, oriente, travestit selon la volonté de ses propriétaires et, le plus souvent, selon la volonté des journalistes, animateurs et recherchistes qui y travaillent. Qu’y a-t-il donc de si différent avec Internet ?

Un « coup d’Internet »

 

            Avec la Toile et tous les services qu’elle comporte, tout individu a le loisir de donner son point de vue, de faire connaître « son » information, de partager « son » savoir, de répandre « ses » vérités comme ses calomnies. On peut tout « publier » : ses photos les plus intimes aussi bien que sa méthode pour fabriquer une bombe à fragmentation ! YouTube, Google, Yahoo!, Wikipedia et tous les autres services de ce genre donnent l’apparence d’une démocratie parfaite : tous y ont accès, tous peuvent y contribuer sans restrictions et sans censure. Le grand paradoxe, c’est qu’en même temps que nous pouvons collectivement participer à notre histoire et infléchir notre destin, le monde, comme notre propre intimité, nous échappent totalement.

            Prenons le cas de Lucie Laurier. En date du 16 novembre 2006, 31 216 personnes avaient contemplé sur YouTube son sein nu, que personne n’avait vu à Musique Plus, et cela, contre la volonté de l’intéressée, qui avait fait tout ce qu’elle pouvait pour cacher ce sein qu’elle ne voulait pas montrer. À la même date, sur YouTube encore, 173 596 personnes avaient visionné « l’échec » de la famille Dion à l’émission On n’a pas toute la soirée d’Éric Salvail. C’est environ le tiers de la cote d’écoute totale qu’avait obtenue l’émission à TVA, mais il ne s’agit pas du même public. L’« échec » de la célèbre famille tout comme le sein de Lucie Laurier ont fait leur petit tour du monde sans que les principaux intéressés y puissent grand-chose. C’est bien malgré moi aussi qu’un de mes commentaires, entendu par quelques dizaines d’auditeurs – au pire quelques centaines – d’une petite radio communautaire francophone de Toronto, a fait, avec la complicité d’Internet et d’une émission de télévision populaire, son tour du monde.

            Sur Google seulement, on trouve plus de 70 pages et des centaines d’articles me concernant, sur lesquels je n’ai eu aucun contrôle. Autant vous dire que je n’ai jamais pris la peine de les scruter, sûr d’y trouver sûrement beaucoup de « vrai » et probablement beaucoup de faussetés et d’erreurs.

            La pendaison de Saddam Hussein s’est déroulée en grand secret dans un établissement gardé par des soldats, irakiens et américains, armés jusqu’aux dents. Toutes ces précautions n’ont pas empêché les horribles images de son exécution d’être visionnées par des centaines de milliers d’internautes dans les heures qui suivirent. Il a suffi d’un seul téléphone cellulaire pour que le « mal » arrive... Qu’est-ce qui empêcherait aujourd’hui une Monica Lewinsky et des adversaires politiques de se débarrasser d’un Bill Clinton d’un seul « coup d’Internet » ? Cent fois plus simple à organiser que le traditionnel coup d’État !

            Si, avec un simple téléphone cellulaire, on peut, à votre insu évidemment, réussir à enregistrer votre NIP pendant que vous le composez sur un clavier ou à photographier la carte de crédit que vous tendez à un commis, comment éviter qu’un quidam vous photographie en situation précaire ou compromettante ? L’affaire est anodine pour 99 % de la population, mais si vous êtes, par exemple, premier ministre, ministre, haut fonctionnaire, PDG ou cadre supérieur d’une société inscrite en Bourse, c’est une autre histoire. Comment empêcher qu’une photo compromettante ne voyage par Internet, sinon à partir d’un site du genre de YouTube, au moins entre internautes ? Internet deviendra-t-il pour les gouvernants un univers « démocratique » aussi dangereux que le sont aujourd’hui les armes et les voitures piégées sur certains points du globe ? Et si ce lieu virtuel, qu’on a voulu parangon de démocratie, allait devenir un instrument d’instabilité et de désordre ?

            Sortir les déclarations ou les situations de leur contexte pour les isoler ou les utiliser dans un nouveau contexte et les resservir selon la volonté ou les objectifs d’une personne ou d’un groupe, c’est une forme d’eugénisme. La comparaison est extrême, mais n’est-ce pas en sortant certains éléments philosophiques de leur contexte nietzschéen que les Nazis ont justifié l’eugénisme qu’ils pratiquaient et qui a engendré le génocide que l’on connaît ?

            L’éthique commande que l’on protège la vie privée des personnes, que l’on respecte la propriété intellectuelle, que l’on rémunère les ayants droit, que l’on se soumette au droit moral inaliénable du créateur sur son œuvre.

Une zone grise

            Fait louable, la presse, la radio et la télévision – certes, souvent poussées par des conventions individuelles ou collectives, par des organismes de réglementation, par leurs commanditaires ou même par leurs audiences elles-mêmes –, ont élaboré un code d’éthique. Mais les nouveaux médias comme les nouvelles plateformes doivent aussi le faire, d’autant plus que la plupart échappent actuellement à toute réglementation. À quoi servent, par exemple, les règles de déontologie que le journalisme a réussi à s’imposer au cours des années si les journalistes peuvent les travestir à leur guise dans des blogues ?

            Je suis convaincu que les compagnies de téléphone qui veulent autoriser la transmission de films érotiques sur les cellulaires de leurs clients n’auront d’autre choix que de le faire suivant un cadre de réglementation et dans le respect de leur clientèle, faute de quoi elles perdront une partie de celle-ci.

            Pressés de toutes parts, menacés de poursuites, Wikipedia, YouTube et d’autres services de même nature ont imposé récemment quelques restrictions à leurs « correspondants » et ont retiré certains éléments de leurs sites, mais ces gestes « cosmétiques » et ponctuels sont bien loin de régler la question. Une fois qu’un élément se trouve sur Internet, il ne disparaîtra jamais. Un internaute l’ayant téléchargé pourra toujours le retransmettre au moment de son choix. Les instigateurs de la Toile n’ont-ils pas, dès le départ, voulu en faire un lieu virtuel d’entière liberté ?

            Dans le débat actuel, l’éthique n’a malheureusement pas de place. Au Québec comme dans la plupart des pays, ce débat se situe presque exclusivement au niveau des gros sous. À quel prix peut-on reproduire en tout ou en partie tel article d’un journaliste, tel propos d’un commentateur ou telle dramatique sur d’autres plateformes ? Les ayants droit réclament un maximum, tandis que les diffuseurs offrent un minimum voire rien du tout, prétextant que l’auditoire n’augmente pas, mais se fragmente tout simplement. Ce que confirment parfois  chiffres et statistiques, d’ailleurs !

            Dans des pays aussi riches et populeux que les États-Unis, les ayants droit sont déjà si bien rémunérés pour l’œuvre d’origine qu’ils sont prêts à certaines concessions pour son utilisation totale ou partielle sur de nouvelles plateformes. Mais dans un pays comme le nôtre où, dès le départ, créateurs et artisans ne reçoivent que des compensations minimums, les concessions sont plus difficiles. Mais si on ne les fait pas, les œuvres étrangères occuperont tout l’espace des nouvelles plateformes. Méchant dilemme, soit ! Mais dilemme d’argent. Et plaie d’argent n’est pas mortelle ! Les questions d’éthique me semblent bien plus graves, et tout aussi pressantes.

            Au-delà de l’éthique particulière que doit développer chaque nouvelle plateforme, les décideurs concernés devront se pencher sur une éthique plus globale concernant l’interaction entre les plateformes elles-mêmes. Il faut, à l’échelle de la planète, imaginer pour Internet un code d’éthique auquel adhéreront tous les pays. Au Canada, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications a bien compris qu’il n’avait pas de prise réelle sur ce phénomène, et la plupart des pays dotés d’un organisme similaire ont réagi à peu près de la même manière. Plusieurs pays totalitaires ont planté des obstacles sur les routes d’Internet, mais c’est un cataplasme sur une jambe de bois et, surtout, c’est contraire à tout idéal de liberté et de démocratie.

            Jusqu’à quand, toutefois, pourrons-nous laisser à Internet sa liberté d’origine ? Le jour n’est peut-être pas loin où sous l’égide de l’UNESCO ou des Nations-Unies, il faudra s’entendre sur un traité multilatéral, ou à tout le moins un protocole nous protégeant contre l’utilisation malveillante d’Internet, tout comme on vient d’établir un traité sur la diversité culturelle et, il y a plus longtemps, sur l’interdiction ou le trafic de certaines armes.

            Avec Internet, on a créé un géant. Il faut maintenant lui façonner un cerveau à la mesure de sa taille.

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