Québec

On n'est pas sorti du bois

Jamais secteur d’activité ne fut frappé d’autant de malheurs à la fois que l’industrie québécoise de la forêt. Pratiquement aucune branche – c’est le cas de le dire ! – n’est épargnée, de la coupe initiale en passant par l’industrie du sciage et celle des pâtes et papiers, jusqu’aux services connexes. 

 

 

 Les causes sont aussi diversifiées que les dommages. Elles sont structurelles comme conjoncturelles, locales comme internationales, financières comme technologiques. Une invraisemblable réaction en chaîne s’est amorcée, et il est évident que la stopper ne sera pas chose simple. L’opération va requérir lucidité et intelligence, courage et sens de la solidarité, sans compter d’importants moyens financiers publics et surtout privés.

    Inutile de dire que cette crise constitue une calamité nationale. Ses conséquences sont certes plus tragiques en Abitibi, en Gaspésie, en Mauricie et au Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais elles frappent partout, même dans les grands centres. Les sièges sociaux, en particulier, ne sont pas situés en forêt ! Les rentrées fiscales réduites du gouvernement du Québec et les dépenses associées à la remise en état du secteur auront un impact sur toute la population ; d’ailleurs, les perturbations sociopolitiques qui accompagnent inévitablement une crise de cette ampleur ont toujours un impact national.

    Le gouvernement a réagi, et proposé un plan qu’il faudra évaluer selon ses résultats. Ce plan fut globalement bien accueilli par les travailleurs, l’industrie et les autorités locales, car dans l’ensemble, il visait les bonnes cibles. 
Une dimension humaine.

UNE DIMENSION HUMAINE
    Il fallait s’occuper d’abord des travailleurs, parce qu’ils ont vu leur destin basculer sans que leur responsabilité soit aucunement mise en cause. Même s’ils ont travaillé fort et fourni une productivité exemplaire, bon nombre d’entre eux se voient néanmoins, dans la dernière phase de leur vie active, brutalement privés de revenus et d’espoir. Il faut donc que les fonds publics les accompagnent concrètement vers une retraite facilitée ou, préférablement, vers d’autres emplois, quand cela est possible. En Abitibi, par exemple, tandis que la forêt souffre, le secteur minier, grâce en particulier à la demande asiatique, connaît une expansion spectaculaire. Cela ne veut pas dire que l’on puisse si facilement passer du secteur du bois à celui de la mine ou à des entreprises connexes, surtout quand on a plus de cinquante ans, même si ces solutions de rechange peuvent convenir à certains. De toute manière une société avancée ne peut se soustraire à la solidarité requise dans des circonstances aussi dramatiques. Ne pas intervenir avec force pour aider les travailleurs consisterait non seulement à pratiquer une économie inhumaine et injuste, mais mettrait également en péril le climat de solidarité nécessaire à la vaste opération requise pour la relance.

    Même si la situation des travailleurs plus jeunes est moins dramatique, nous avons aussi l’obligation de mettre à leur disposition tous les moyens de parfaire leur éducation et leur formation professionnelle, afin qu’ils puissent devenir encore plus productifs, dans le même secteur – quand celui-ci revivra –, ou ailleurs, car il est peu probable que l’on retrouve à court terme le nombre d’emplois antérieur. Cela, surtout dans l’optique où, pour des raisons sectorielles (comme dans le cas des mines) ou démographiques (comme c’est de plus en plus le cas dans toute l’économie), il y aurait un manque de main d’œuvre qualifiée. On voit que se rejoignent ici nos responsabilités sociales et l’impérieux besoin de restructuration économique nécessaire pour sauvegarder notre prospérité future.

    Ce que l’on fait pour les individus, il faut aussi le faire pour les régions qu’ils habitent, où les effets multiplicateurs pervers font d’incroyables ravages. Les élus, les instances locales et tous les agents économiques, y compris, bien entendu, les syndicats, doivent se mobiliser dans la solidarité la plus complète. L’heure n’est pas aux égoïsmes politiques, syndicaux, patronaux ou locaux. C’est d’une vraie mobilisation que nous avons besoin. 

    En matière d’action gouvernementale, tout doit être fait pour réduire les coûts de la matière ligneuse, surtout concernant les champs d’action dont la responsabilité revient naturellement à l’État, comme les chemins forestiers ou la lutte contre les incendies et les insectes. Nul ne peut se formaliser du fait que l’État assume pleinement un rôle qui est partout le sien. Évidemment, pour les droits de coupe, c’est autre chose : le gouvernement n’a pratiquement aucune latitude. Une signature est une signature, et nous nous sommes formellement engagés à ne pas réduire les droits de coupe, même si cela s’est fait dans des circonstances défavorables et douteuses.

    Malgré tout, l’avenir peut être tout à fait intéressant si nous tirons profit de la catastrophe pour pousser à fond l’analyse de nos problèmes et régler ceux-çi définitivement. Il est clair que l’essentiel de la solution passe d’abord et avant tout par un prodigieux effort du secteur privé. Ce dernier a connu de belles années et de plantureux profits, grâce à la monnaie faible et à l’essor nord-américain du bâtiment. Nos gestionnaires doivent maintenant montrer qu’ils peuvent aussi naviguer par gros temps. Sans vouloir jeter le blâme à quiconque, il me semble qu’il aurait été plus clairvoyant d’imiter tous nos concurrents, dont les unités de production sont depuis longtemps beaucoup plus grosses que les nôtres, aussi bien en Colombie-Britannique qu’en Europe du Nord et même en Chine. Comment avons-nous pu nous laisser ainsi distancer, nous qui étions naguère l’un des plus gros producteurs de la planète ? Trois-Rivières était alors considérée comme la capitale mondiale des pâtes et papiers. À cet égard, inutile de dire que l’époque d’ “ une scierie par village ” est révolue, et que les dirigeants d’entreprise autant que ceux des villages doivent regarder la réalité en face et faire preuve de lucidité. Ou bien on se regroupe et on perd certains emplois, ou bien on ne le fait pas et on les perd tous.

    Il est également du devoir des administrateurs de réorganiser tout l’appareil de production en investissant massivement dans les technologies les plus avancées et en formant une main d’œuvre de haut niveau capable d’utiliser au mieux de nouveaux équipements sophistiqués. Nietzsche a écrit : “ Ce qui ne nous tue pas nous renforce. ” L’heure est donc grave, mais l’avenir peut être brillant si l’ensemble de notre société assume ses responsabilités. Cette crise doit marquer les esprits et nous amener à rebâtir une industrie impeccable, afin de mieux exploiter dorénavant nos ressources forestières, et surtout, de le faire de façon durable.

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