Économie

Le déclin de l'empire américain ?

En 2007, les États-Unis devraient continuer à être l’économie la plus riche de la planète et sa seule « hyperpuissance », pour utiliser le mot de l'ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine. Mais, à moyen terme, quels sont les faits porteurs d’avenir ?

 

 Sur le plan conjoncturel, la plupart des experts prévoient un ralentissement du taux de croissance du produit intérieur brut américain d’entre 2 et 2,5 % en 2007, comparativement à 3,3 % en 2006. En septembre 2006, on notait la perte de 26 000 emplois industriels. Le chômage structurel reste menaçant, bien que dans la conjoncture actuelle, les chiffres de l’emploi soient encourageants.

            Cependant, deux dangers immédiats guettent l’économie américaine, même à court terme : un retour de l’inflation accompagné d’une menace de récession. Cette double menace rappelle la « stagflation » des années 1970. On se souviendra que celle-ci avait été provoquée par les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. L’histoire pourrait se répéter, car les prix du pétrole et des matières premières demeurent très instables. En ce qui concerne le secteur industriel, on note une vulnérabilité croissante de l’industrie automobile, aux prises avec la concurrence étrangère, et un ralentissement inquiétant de l’immobilier. Il est à craindre que l’éclatement de la bulle immobilière américaine ne freine la consommation des ménages, alors qu’un recul dans les secteurs de la construction pourrait avoir un impact négatif sur l'ensemble de l’économie américaine et précipiter une récession. Devant cette situation, la Federal Reserveabandonnera probablement sa politique d’accroissement des taux d’intérêt – augmentés dix-sept fois consécutives, jusqu’à août 2006.

            Ce va-et-vient conjoncturel est assez normal. Les conjoncturistes qui s’attendent à un léger recul en 2007 prévoient une reprise en 2008. Beaucoup plus préoccupants sont les trois défis à moyen terme que nous identifions comme suit.

La question du double déficit

Les États-Unis sont passés d’un surplus budgétaire équivalant à 2,44 % du PIB à la fin des années Clinton (1999) à un déficit représentant 3,46 % du PIB en 2003. Celui-ci n’a fait que se creuser sous l’administration du Président Bush. Aujourd’hui, les États-Unis se verraient refuser l’entrée à l’Union Européenne s’ils étaient candidats, car ils ne satisferaient pas aux critères de Maastricht, selon lesquels le déficit budgétaire ne peut excéder 3 % du PIB !

            Par ailleurs, l’appétit vorace des Américains pour le pétrole ainsi que la chute du dollar américain, jadis roi des monnaies, ne fait que creuser, là aussi, le déficit du commerce extérieur. Celui-ci est passé de 4,19 % du PIB à 6,4 %. Les Américains importent de plus en plus de produits industriels – 31,2 % de la valeur totale des importations en 2005, la moitié de ce chiffre étant imputable à la Chine – et exportent de plus en plus de

produits primaires. Dans le passé, on associait ce type d’échange au sous-développement ! Au minimum, il s’agirait d’une désindustrialisation progressive, assez inquiétante.

            Avec une dette extérieure de quatre mille milliards de dollars, peut-on continuer indéfiniment à consommer sans modération?

Les États-Unis et le monde

            L’apogée de la puissance économique des États-Unis a été atteinte en 1945, quand ce pays produisait la moitié de la richesse mondiale. Aujourd’hui, sa part, calculée en parité de pouvoir d’achat, serait inférieure à 20 %. L’industrie américaine représentait 17 % de l’industrie mondiale en 1995 et seulement 14 % en 2005. En revanche, les pays émergents engendrent aujourd’hui 50 % du PIB mondial, et 80 % de la croissance de la demande énergétique dans le monde depuis 2001. La croissance annuelle moyenne de leur PIB sur les dernières cinq années est de 7 %.

            Sur le plan géopolitique, on observe le même scénario. En 1945, les États-Unis avaient le monopole du nucléaire. Aujourd’hui, une bonne vingtaine de pays possèdent des armes de destruction massive ou sont en mesure d’en fabriquer. L’intervention américaine en Irak s’est révélée un fiasco dont l’envergure sera encore plus grande qu’on le prévoit. Les deux autres pays de « l’axe du mal », l’Iran et la Corée du Nord, enchaînent avec impunité les pied de nez à la seule « hyper puissance », alors que l’instabilité gronde au Moyen-Orient et que l’Amérique latine vire à gauche. L’Asie, alimentée par la croissance vertigineuse de la Chine et de l’Inde et la quasi-renaissance japonaise, devient de plus en plus influente.

            Pour avoir présidé à ce déclin, George W. Bush risque d’être considéré par les historiens comme le pire président de l’histoire des États-Unis. Aujourd’hui, l’Amérique a les moyens de détruire le monde plusieurs fois, mais n’a pas ceux d’imposer une pax americana.

L’effondrement de la classe moyenne

            La bombe à retardement la plus menaçante est peut-être le danger d’effondrement de la classe moyenne américaine, qui représente aujourd’hui un tiers des 300 millions d’habitants du pays. Le rêve américain a toujours été fondé sur la mobilité verticale de la classe moyenne, qui pouvait, en principe, accéder à la grande richesse et à la réussite. Même si cette mobilité existe encore en théorie, elle a été très affaiblie par plusieurs facteurs.

            D’abord, l'exportation d’emplois (outsourcing) des entreprises américaines contribue à la fois au chômage, à la précarité des emplois et à la décroissance des salaires réels. Quand un emploi est exporté en Chine ou ailleurs, l’emploi de remplacement qui reste aux États-Unis est beaucoup moins rémunéré (20 % en moins, selon certaines estimations). En même temps, les heures de travail augmentent (163 heures de plus par an en 2005 par rapport à 1969). Les emplois sont précaires, et la syndicalisation est passée de 20 % à seulement 13 % entre 1980 et 2005. Dans la classe moyenne, la moitié des faillites personnelles sont causées par une maladie terrassant ceux qui ne sont pas assurés (plus de 40 millions d’Américains).

            Les États-Unis souffrent d’une très grande inégalité dans la répartition de la richesse : 1 % des Américains les plus riches détiennent autant d’avoirs que les 95 % les plus pauvres. En 1980, le PDG moyen gagnait 45 fois le salaire de son employé moyen. En 2005, ce ratio passait à 530 fois. Le salaire minimum a chuté en valeur constante de 21 % depuis 1979.

            Quelles conclusions tirer de tout cela ? Malgré les problèmes auxquels ils font face, les Américains ont toujours réussi à rebondir en période de crise. Bien que sur le plan conjoncturel, l’on prévoie quelques nuages en 2007 suivis d’un éclaircissement en 2008, il faudra que le Président Bush et son successeur attaquent les problèmes sus-décrits en portant une attention particulière à l’inégalité dans la distribution de la richesse. L'une des causes de cette inégalité réside dans la structure fiscale américaine, surtout sous les administrations républicaines, qui force des transferts de richesse vers le haut. On estime à 500 milliards de dollars le transfert vers le haut occasionné par les réformes du Président Bush, transfert qui bénéficie à ceux qui gagnent plus de 350 000 dollars par an. Il faut réduire ces inégalités pour éviter un effondrement systémique du capita-lisme américain, qui s’écroulerait comme le communisme soviétique pour n'avoir pu s’adapter aux nouveaux défis.

            Les États-Unis sont pour le moment la première puissance du monde. Mais pour rester champion, il leur faudra opérer un renouvellement socio-économique fondamental. Ce renouveau devra se produire dans les six prochaines années, deux sous la cohabitation actuelle et quatre avec le successeur de Bush, de gauche ou de droite. Il n’est plus possible d’attendre…

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