Énergie

Le boom de l'industrie minière, pour combien de temps ?

Les minières québécoises jouent pleinement la carte du cours élevé des matières premières, suscitant l’espoir au cœur de régions ressources dévastées par la crise du secteur forestier. Derrière cette santé retrouvée se cachent toutefois des lacunes en matière d’investissements dans l’exploration de nouveaux gisements ainsi qu’une vulnérabilité toujours plus grande à l’égard des grands ensembles qui contrôlent le minerai et échappent désormais à la propriété québécoise. 

 

Des pans entiers de l’économie régionale qui ne sont plus maîtres de leur destinée se nourrissent de l’espoir que les prix des métaux ne seront pas aspirés par une nouvelle spirale baissière. Et ils peuvent respirer librement, car les prix tiendront.

            Le ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Pierre Corbeil, est à cet égard on ne peut plus optimiste, voire enthousiaste. En 2006, les investissements dans l’exploration et le développement minéral au Québec ont franchi la barre des 200 millions de dollars pour une troisième année consécutive. « Les prix sont un puissant stimulant », lance- t-il, en référence au triplement du cours des métaux depuis 2002.

            Le dynamisme est réel ; il se nourrit d’une conjoncture favorable. Et ce dynamisme est à ce point solidement ancré que le Ministre promet qu’il n’y aura pas d’autres Asbestos ou Murdochville ; qu’il n’y aura pas d’autres zones économiques sinistrées ou d’autres villes mono-industrielles condamnées par l’épuisement de la ressource ou par un manque de débouchés : « Il n’y en a pas pour le moment, et [ce sera le cas] pour une bonne dizaine d’années. »

            L’équation devient simple : « Il y a la forte croissance économique de la Chine et de l’Inde. Il y a également le potentiel minéral du Québec, classé premier au Canada et cinquième du monde. » Le Ministre québécois fait ici référence au classement de l’Institut Fraser de Vancouver. Dans son palmarès, cet organisme de consultations privé compare l’attrait des provinces et des pays sous l’angle du potentiel de l’exploration minière. « Nous sommes loin de l’épuisement des ressources », conclut-il.

Les régions   

            Autre preuve de ce dynamisme retrouvé, les régions du Nord du Québec, de la Côte-Nord et de l’Abitibi sont devenues terre d’accueil de projets d’investissement totalisant 1,2 milliard de dollars. L’enveloppe comprend le site Raglan (550 millions), celui de Xstrata à Persévérance (140 millions) et les trois camps miniers d’Agnico-Eagle (500 millions). La forte poussée des prix permet de réétudier les sites, de refaire l’analyse des gisements, d’aller plus en profondeur. C’est notamment le cas pour Agnico-Eagle, avec La Ronde I, dont la durée de vie s’étend jusqu’en 2011, et La Ronde II, qui permettra un débordement jusqu’en 2020.

            Il y a donc beaucoup d’activité dans les zones déjà délimitées, mais peu de nouvelles mines en gestation, ce qui n’augure rien de bon pour l’avenir, pour la pérennité de l’industrie. Notamment lorsqu’on sait que la mise en exploitation d’une mine peut prendre de huit à dix ans. « C’est le propre de l’activité minière », fait remarquer le Ministre. Ce dernier ne souhaite pas commenter le choix des investissements. Pierre Corbeil souligne que le potentiel et les incitatifs fiscaux sont présents, ainsi que l’offre de capitaux de risque. Tous les appuis sont là, mais le mot de la fin revient aux investisseurs, aux entreprises et à l’industrie minière elle-même.

Besoin de bras

            Les défis auxquels fait face l’industrie minière sont bien réels. René Dufour, diplômé en génie minier de l’École Polytechnique de Montréal, dresse une liste courte mais particulièrement éloquente des enjeux. Il se questionne surtout sur le maintien des prix élevés des métaux et sur le manque de personnel qualifié, de plus en plus criant, puisque exacerbé par le phénomène de la désertion des jeunes en région.

 

            Sur ce dernier point, l’Association minière au Québec estime qu’entre 500 et 800 postes seront à combler au cours des deux prochaines années. Sur dix ans, l’industrie devra renouveler au moins 10 % de ses 50 000 emplois actuels, un besoin de 5 000 emplois qui s’exprime dans un contexte de stagnation démographique et de vieillissement de la population.

            « Il y a beaucoup d’activité, et on a besoin de main-d’œuvre », résumait le président de l’Association de l’exploration minière au Québec, Gérald Riverin, lors d’un colloque organisé en novembre dernier. La crise frappant le secteur forestier ne fait pas que des malheureux. « Couper des arbres, ce n’est pas la même chose que de travailler dans les mines. Mais il y a des emplois disponibles dans les mines et dans les secteurs de la mécanique, de l’électricité, de la construction et de l’arpentage. Ce sont des emplois dans lesquels il serait facile de recycler des gens de la forêt », souligne-t-il.

            Quant aux prix élevés, ils soutiennent une forte activité dans l’exploitation, mais masquent une baisse de régime dans l’exploration. « Il n’y a pas de nouvelles mines. Et n’importe quel petit gisement peut être rentable présentement en raison des prix élevés », mentionne René Dufour. Ce spécialiste fait allusion au prix du zinc, passé de 40 cents à 2 dollars la livre sur le marché international, ou à celui du cuivre, qui s’échange actuellement à environ 4 dollars la livre, par rapport à 80 cents il y a quelques années. Même chose pour le nickel, qui vaut 12 dollars, comparativement à 3 dollars au début de la décennie.

Besoin de vision

            René Dufour, qui fut explorateur, gestionnaire, enseignant et chercheur pendant plus de 50 ans, ne peut donc que jeter un regard plus sombre, ou du moins plus interrogatif sur l’évolution et l’avenir de l’industrie. Il souligne qu’au sommet de sa forme, en 1969, l’industrie québécoise comptait une cinquantaine de mines en activité dans ses onze districts miniers. Le nombre d’exploitations a été réduit de moitié depuis. « Les gisements se sont épuisés, et les investissements en exploration durant les années 1990 n’ont pas été suffisants pour renouveler les réserves. »

            Résultat : des districts tels que Chibougamau – Chapais, Matagami – Joutel, Val d’Or – Malartic ou Murdochville ont été vidés de leurs mines ou ont vu leurs activités réduites au minimum. Murdochville, ville gaspésienne bâtie autour de ce qui fut l’un des plus grands gisements de cuivre du pays, se cherche une nouvelle vocation depuis la fermeture de sa fonderie, en mars 2002. « Il reste pourtant des zones à explorer. Il reste du travail d’exploration à faire ! » En disant cela, René Dufour regarde vers la fosse du Labrador, zone connue pour ses gisements de minerai de fer et qui cache des formations favorables à la présence de métaux de base. Il regarde aussi vers la ceinture de Baie Wakeham – Cape Smith, où d’autres gisements – tel celui de nickel-cuivre-platinoïdes de Raglan – sont délimités. Il pense également à la Baie d’Hudson et à ses gisements potentiels de magnétite : « Il ne faut pas oublier les Monts Otish, où pourraient voir le jour des activités d’exploitation de diamants et d’uranium à basse teneur. »

            Toutefois, l’exploration comme l’exploitation du potentiel minier de ces régions se heurtent à de nombreux obstacles liés à la difficulté d’accès, notamment les coûts de transport dus à l’éloignement. « C’est très coûteux en matière d’infrastructure, de transport de personnel », ajoute René Dufour. Un obstacle certain que l’on tente de contourner notamment par le développement de nouvelles technologies ou de nouvelles façons de faire, renchérit le ministre Corbeil, qui mentionne les visées de la minière Goldcorp à la Baie-James.

            On fait désormais les choses différemment. « Dans le passé, chaque mine prévoyait dans ses infrastructures de mise en exploitation un village minier pour ses employés. Souvent, l’accès était difficile, et c’était la seule façon d’attirer le personnel nécessaire à l’exploitation. Ce fut le cas à Chapais, à Chibougamau et à Matagami », rappelle René Dufour. Or, les gisements de minerai sont des ressources non renouvelables. « Ils s’épuisent, et la fermeture des mines devient une tragédie économique pour les travailleurs et les résidents de la ville. »

            Aujourd’hui, les travailleurs font plutôt la navette. « On crée généralement deux équipes de travail qui vont se remplacer l’une l’autre tous les dix ou douze jours. Par exemple, à la mine Raglan, des employés sont transportés par Boeing 737 à partir de Montréal, de Val d’Or et de Noranda. À Troilus, près du lac Mistassini, les employés sont transportés par autobus jusqu’à Val d’Or. »

            « Les entreprises ne veulent plus se retrouver avec des collectivités humaines à gérer, et, le cas échéant, des coûts de fermeture de villages à assumer », affirme Marc-Urbain Proulx, professeur d’économie régionale à l’Université du Québec à Chicoutimi. On le voit dans le secteur forestier, avec le transport de la matière première vers des scieries toujours plus grandes situées en périphérie des grandes villes. Ou dans le secteur minier, avec le traitement du minerai dans des usines installées loin des sites d’extraction.

 

Fusions et acquisitions

            À ces pressions sur les coûts s’ajoutent l’avènement des grands ensembles et la disparition de la propriété québécoise. L’aurifère Cambior étant passée entre les mains d’Iamgold dans le cadre d’une acquisition de 1,2 milliard de dollars acceptée officiellement en novembre dernier, « il n’y a plus d’intérêts québécois. Les sièges sociaux sont ailleurs », déplore René Dufour. Le ministre québécois des Ressources naturelles acquiesce. Mais, dit Pierre Corbeil, « il y a les Canadiens. Les Agnico-Eagle et les Richmont. Et d’autres, des “juniors”, prennent le relais ».

            Des prix de base se maintenant dans la stratosphère incitent l’industrie minière à se remodeler constamment au rythme des mégafusions et des acquisitions. L’une d’elles, la plus importante quant à la valeur, prévoit que le géant américain Freeport-McMoRan Copper & Gold se porte acquéreur du producteur de cuivre Phelps Doge pour 25,9 milliards de dollars américains.

            Cette annonce de rachat, survenue en novembre, portait à 114 milliards de dollars la valeur cumulée des rachats dans l’industrie minière depuis le début de l’année, soit deux fois plus qu’en 2005. Les analystes rappelaient alors que la demande chinoise à elle seule contribuait à maintenir des prix élevés et permettait aux entreprises d’engranger des bénéfices record. « Dans un contexte où les prix des métaux alimentent une hausse des liquidités et étant donné que les compagnies s’attendent à ce que les prix demeurent fermes plus longtemps, davantage de sociétés minières voudront faire des acquisitions pour ajouter de la valeur », avait commenté un gestionnaire de fonds dans un texte publié par l’agence Bloomberg.

            Avant cet assaut sur Phelps Dodge, Freeport-McMoRan Copper & Gold avait tenté plus tôt dans l’année de se porter acquéreur des géants canadiens du nickel Falconbridge et Inco. Falconbridge, qui avait antérieurement fusionné avec le géant du cuivre Noranda, est passée dans le giron de la société minière suisse Xstrata. Inco a été achetée par la brésilienne Cia Vale do Rio Doce, une saga relatée par Yvan Allaire dans le numéro 147 de Forces.

            « Les grandes minières préfèrent les acquisitions plutôt que le risque associé à l’exploration. Elles ne s’intéressent qu’aux gros gisements et aux mines à ciel ouvert, relève René Dufour. Or, chez nous, c’est davantage du souterrain. Et il faut aller encore plus en profondeur, comme le fait Agnico Eagle à La Ronde (Val d’Or). Là-bas, on en a encore pour 15 à 20 ans. »

Les prix vont tenir

Tout cela vaut si les prix tiennent. Or, l’ingénieur minier retient que l’histoire nous a plutôt habitués à des cycles baissiers de longue durée. La conjoncture actuelle offre cependant une toute autre perspective, si l’on se rapporte au pronostic du Mouvement Desjardins. Les économistes de l’institution coopérative n’anticipent tout au plus qu’une légère correction des prix à court terme, qui ferait écho à un bref ralentissement économique mondial.

            Or, la poussée des prix de ces dernières années reflète, certes, une hausse de la demande mondiale, mais elle traduit également un problème d’offre. Ainsi, à l’importance grandissante de la demande asiatique s’ajoute un désinvestissement graduel en exploration au fil des décennies, ce qui indiquerait que « les prix réels des ressources naturelles ne redescendront pas à leur tendance de long terme », plutôt baissière. Du moins, on s’attend au Mouvement Desjardins à ce que le prix des matières premières faiblisse cette année, en synchronisme avec le ralentissement économique qui s’est installé aux États-Unis. Toutefois, on mise sur un retour à une phase haussière dès la fin de 2007.

            La demande demeurera influencée par l’industrialisation rapide des économies asiatiques. « Il est clair que la contribution à la croissance économique mondiale qui découle de la progression phénoménale des économies asiatiques, notamment celles de la Chine et de l’Inde, a été sous-estimée au cours des dernières années », conclut Martin Lefebvre. Cet économiste du Mouvement Desjardins fait ressortir que la Chine devance maintenant la zone euro et se retrouve bonne deuxième derrière les États-Unis à l’égard du PIB mondial. Si, on y ajoute l’Inde, le poids du bloc sino-indien compte désormais pour 20,9 % du PIB mondial, par rapport à 20,1 % pour les États-Unis. Aux yeux des experts, l’industrialisation de la Chine commence à peine, et les besoins se feront sentir encore pendant plusieurs années.

            Comment y faire face alors que, comme l’analyse Martin Lefebvre, « bien que plusieurs entreprises de ressources aient bénéficié de l’augmentation mondiale des prix des matières premières pour nager dans des profits record, elles privilégient le versement de dividendes aux actionnaires, le rachat d’actions ou l’acquisition des concurrents plutôt que l’investissement en exploration et à l’accroissement de leur production » ?

Les mines au secours de la forêt ?

            La reprise de l’activité minière est accueillie avec espoir dans des régions dévastées par la crise de l’industrie forestière. Mais tout au plus aide-t-elle l’économie régionale à tenir la tête hors de l’eau. On retient pour l’heure que le retour en forme du secteur minier demeure beaucoup plus opportuniste, ou conjoncturel, que tendanciel et s’appuie essentiellement sur le prix des métaux et minéraux. Les perspectives d’ouverture de nouveaux sites sont planifiées en fonction des cours actuels. Si ces prix venaient à baisser, l’opération serait moins rentable.

            En région, il faut examiner la situation au cas par cas. L’Abitibi et la Côte-Nord sont les plus sensibles à la question minière. Ces deux régions minières enregistrent un taux de chômage inférieur à la moyenne québécoise dans le cas de la seconde et à son plus bas depuis 1987 dans le cas de la première. « L’Est du Québec est frappé par la crise forestière. Si la fermeture des usines, pour l’instant temporaire, devenait permanente, ce serait la catastrophe », constate Clermont Dugas, professeur de géographie à l’Université du Québec à Rimouski.

            La reprise de l’activité minière parviendra-t-elle à absorber le choc forestier ? Ce pourrait être le cas en Gaspésie, région qui affiche un taux de chômage supérieur de 15 et 20 % à la moyenne québécoise. Aux yeux de M. Dugas : « L’exploration minière prend timidement le relais. L’exploration pétrolière aussi, quoique sur un mode très embryonnaire. Il faut aussi considérer le développement de l’éolien, avec déjà trois usines. L’économie locale gaspésienne commence à se diversifier. »

            Si l’on fait abstraction du cataclysme appréhendé dans l’industrie forestière l’économie régionale ne se comporte pas si mal. « Il y a de la création d’emplois un peu partout, le secteur tertiaire va bien, le primaire également, si l’on on exclut les perturbations venant de l’industrie du bois », dit M. Dugas

            Marc-Urbain Proulx, professeur d’économie régionale de l’Université du Québec à Chicoutimi, corrobore cette analyse. Du point de vue macro-économique, la reprise dans l’industrie minière vient offrir un certain contrepoids à la crise forestière. Mais à l’échelle locale il en va autrement : « L’un ne compense pas l’autre. N’oublions pas que le secteur minier commence à peine à se rétablir. Les économies locales rattachées à la forêt sont, pour leur part, très touchées. Et si l’on peut compter plusieurs régions combinant l’agriculture et la forêt ou mariant la villégiature et la forêt, il n’y en a que très peu où le minier et le forestier cohabitent. »

            On estime que 15 % des quelque 1 000 petites localités du Québec seraient exclues des retombées des investissements massifs accompagnant le mouvement d’intégration qui frappe les scieries québécoises.

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