Québec

De l'accord du lac Meech à la nation québécoise... VINGT ANS APRÈS

 

 

  Il est environ 18 heures 20, ce 30 avril 1987, lorsque le téléphone sonne au Wilson House du lac Meech, dans la salle où sont réunies les délégations des provinces, attenante à celle où les premiers ministres discutent à huis clos. Ian Scott, le ministre de la Justice de l’Ontario, répond et me tend l’appareil en me disant : « It’s an emergency call for Premier Bourassa ». Je prends l’appel. C’est le ministre des Finances, Gérard D. Levesque, qui ne me semble pas de très bonne humeur. Il me dit qu’il doit parler immédiatement au premier ministre Bourassa. Je lui explique qu’à moins d’une extrême urgence, je ne peux pas déranger ce dernier. Depuis 16 heures, les premiers ministres sont enfermés sans leurs conseillers. Ils discutent surtout de la notion de société distincte, et les discussions sont très difficiles. M. Levesque me répond : « Je pense que c’est une urgence, parce que je me prépare à démissionner. Mon budget va sortir aux nouvelles à CTV ce soir. Il y a eu une fuite. »

            On fait finalement sortir M. Bourassa de la salle de réunion, il prend le téléphone et dit à la blague à M. Levesque : « As-tu acheté tes souliers, Gérard ? » faisant allusion à la vieille coutume qui veut que le ministre des Finances porte des souliers neufs lorsqu’il lit son budget, pour montrer la prospérité du gouvernement. « Tu n’as qu’une chose à faire, continue-t-il, fais convoquer la Chambre et lis ton budget ce soir à 20 heures. »

            En retournant vers la salle de réunion, M. Bourassa me dit : « Le coup de fil de Gérard est arrivé au bon moment, Brian (Mulroney) et David (Peterson) sont en train de faire une bonne job, mais c’est très difficile. Je préfère ne pas être là pendant encore quelques minutes. Ils seront plus à l’aise pour discuter. On va parler un peu. » Ce qui me donne l’occasion de lui expliquer de nouveau la relation que nous faisons entre la « société distincte québécoise » et la « dualité canadienne ». Alors que la première permet au Québec de protéger et promouvoir sa distinction, la deuxième reconnaît seulement le principe de la protection des deux grandes cultures canadiennes, l’anglophone et la francophone. Je lui explique qu’ainsi, le Québec pourra se fonder sur ce principe d’interprétation pour soutenir et développer, entre autres, sa politique linguistique, bien qu’il doive aussi protéger la langue anglaise, ce qui ne pose aucun problème puisque la promotion de la langue française ne risque pas vraiment de mettre en danger la langue anglaise au Québec. Lorsque Robert Bourassa retourne dans la salle, quelques minutes plus tard, l’atmosphère est meilleure, et les premiers ministres, sansexception, acceptent finalement de reconnaître le Québec comme « société distincte ».

 

 

 

            Une pièce maîtresse des cinq conditions qu’avait posées le Québec pour accepter la Constitution de 1982 avait ainsi pu être acceptée par toutes les provinces avec la complicité d’une coutume de l’ère victorienne : le secret du budget !

 

 

Cinq conditions

            La rencontre du Lac Meech s’est terminée vers 20 heures avec un communiqué confirmant la volonté des premiers ministres de respecter intégralement les cinq conditions que posait le gouvernement québécois pour adhérer à la Constitution de 1982, soit :

1. La reconnaissance du Québec comme société distincte ;

2. Un droit de veto sur toute modification constitutionnelle susceptible d’affecter les droits du Québec ;

3. La confirmation constitutionnelle du rôle et des responsabilités du Québec en matière d’immigration ;

4. L’encadrement du pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral ;

5. La constitutionnalisation du principe suivant lequel trois des neuf juges de la Cour suprême doivent provenir du Barreau du Québec, assorti d’un droit de participation pour le Québec à leur nomination.

            Il fut convenu que nous nous retrouverions à Ottawa les 2 et 3 juin pour finaliser ces documents officiels. L’entente que venaient de signer les onze premiers ministres respectait essentiellement les cinq conditions posées par le Québec, mais nous avions tout de même dû « tourner certains coins un peu rond » pour saisir l’occasion et obtenir l’unanimité nécessaire. Il s’agissait donc, en réalité, d’une entente de principe signée sous réserve que les textes officiels satisfassent les onze gouvernements.

            Il nous fallait aussi, de notre côté, au Québec, tenir une commission parlementaire pour expliquer l’entente. Nous savions que ce ne serait pas facile. Le chef de l’opposition, Pierre Marc Johnson, avait décrit les cinq conditions comme étant une reddition en règle du gouvernement québécois, reprenant l’argument qui avait jusque-là été celui du Québec : il faut modifier d’abord le partage des compétences législatives pour donner au Québec tous les outils nécessaires à son développement, puis, dans un deuxième temps seulement, modifier la formule d’amendement et les règles d’interprétation de la Constitution. Selon l’image utilisée par plusieurs intervenants d’alors, « on entre dans la maison, et ensuite on barre la porte ».

            Cette stratégie avait amené le premier ministre Bourassa à finalement dire non, en 1971, à la « Charte de Victoria.  » Le ministre de la Santé, Claude Castonguay, et celui des Communications, Jean-Paul L’Allier, avaient alors réussi à convaincre le Conseil des ministres et son premier ministre que le directeur du Devoir, Claude Ryan, et l’éminent politologue de l’Université Laval Léon Dion avaient raison d’exiger en premier lieu de nouvelles compétences législatives, avant le rapatriement de la Constitution, qui était toujours à Londres, même si le Canada était un pays souverain depuis de Statut de Westminster de 1931.

            Notre approche était différente. Le rapatriement ayant été effectué en 1982, il fallait changer de stratégie et tirer parti d’un certain momentum pour garantir au Québec le fondement d’une réforme constitutionnelle reposant essentiellement sur nos cinq conditions, que l’on pourrait par la suite compléter. « Entrer dans la maison » signifiait pour nous réaliser ces cinq conditions, qui permettraient au Québec d’être un partenaire à part entière au sein de la fédération canadienne.

« La vraie game commence… »

            Le premier ministre Bourassa appréhendait que la commission parlementaire de l’Assemblée nationale soit difficile. Juste après les signatures et les photos officielles au Lac Meech, il me dit : avec « La vraie game commence maintenant, Gil. »

 

— « Il y a quand même un engagement important de pris ce soir », lui répondis-je. 

— « Oui, c’est important. Mais Brian, c’est tout un négociateur ! J’ai peur qu’il ait un peu tiré sur l’élastique. Appelle ta gang demain matin. »

            Quand il employait le mot « gang », j’ai toujours compris que c’était quelque peu sarcastique. Il faisait allusion à des gens avec qui j’étais en bon rapport mais qui n’étaient pas nécessairement ses meilleurs amis, tels Pierre Elliott Trudeau et Léon Dion.

            De retour à Montréal ce matin du 1er mai, je passe donc mon premier coup de fil à Léon Dion : « Félicitations, me dit-il, c’est bien réussi. Mais tu sais, je ne crois toujours pas que la “ société distincte ” va changer bien des choses pour le Québec. Et les autres conditions s’appliquent aussi bien aux autres provinces qu’au Québec. Envoie-moi les documents pour que je les lise, et on se verra pour en parler. »

            Je ne suis donc pas trop surpris quand le premier ministre Bourassa m’appelle quelques minutes plus tard pour me dire que les médias étalaient à la une la déclaration de Léon Dion, qui considérait l’Entente du lac Meech comme une grave erreur stratégique, puisque le partage des compétences législatives n’était pas modifié !

— « Ne t’en fais pas, ça sort quand même assez bien dans l’ensemble. As-tu appelé Trudeau ? » me demande-t-il.

— « Oui, il m’a félicité et m’a dit qu’il était surpris que nous ayons réussi. Il veut que nous déjeunions demain à son club pour en parler. »

— « Si c’est lui qui paie, profites-en. Ça n’arrive pas souvent », me répond-il. 

            J’avais appris à comprendre que ce genre d’humour, chez Bourassa, camouflait un malaise. Ses relations avec le père du rapatriement de la Constitution canadienne étaient assez difficiles depuis qu’il avait refusé la « Charte de Victoria » de 1971 et ainsi fait avorter le rêve de Trudeau de rapatrier la Constitution accompagnée d’une Charte des droits et d’une formule d’amendement ralliant l’unanimité des gouvernements canadiens.

Trudeau : « le jeu des séparatistes »

            Je ne partageais pas, bien sûr, toutes les convictions de Pierre-Elliott Trudeau concernant le fédéralisme canadien et le statut du Québec, mais fondamentalement, nous nous rejoignions sur les grandes valeurs à promouvoir dans la Charte et sur bien d’autres sujets, surtout dans le domaine des relations internationales. Quelques jours après l’annonce de mon engagement en politique auprès de Robert Bourassa, Pierre-Elliott Trudeau m’avait invité à déjeuner au Ritz à Montréal. Il m’avait alors dit : « Je me doutais qu’un jour vous feriez de la politique, mais je ne m’imaginais pas que vous pourriez en faire avec Bourassa. » Manifestement, les relations entre les deux hommes ne s’étaient pas beaucoup améliorées depuis ce rejet par le Québec de la « Charte de Victoria » et l’affaire des « hot dogs ».

            Lorsque j’arrive au Club Mont-Royal de la rue Sherbrooke, à Montréal, ce midi du 5 mai, je ne sais trop à quoi m’attendre. Le maître d’hôtel m’amène immédiatement à la table de Trudeau, située au fond de la salle à manger, à la vue de tous. « Félicitations », me dit-il d’une voix assez forte pour que les autres convives puissent entendre. « Je suis très surpris de voir que les premiers ministres se sont écrasés pour accepter vos conditions. » Pendant près d’une heure et demie, je tente de lui expliquer le contexte, mais aucun élément de l’entente n’est acceptable à ses yeux. Selon lui, c’était par « chantage » que nous avions obtenu nos cinq conditions.

- « Vous jouez les cartes des séparatistes quand vous dites que j’ai fait “ un coup de force ” (le rapatriement de la Constitution). Ça va se retourner contre vous », me dit-il. 

— « Mais, monsieur Trudeau, lui répondis-je, si vous n’appuyez pas l’Entente, vous aussi faites le jeu des séparatistes. »

— « Eux, me répondit-il, ont au moins la franchise de dire ce qu’ils veulent faire. »

            En le quittant sur ces mots très durs, je comprends qu’il est clair que nous avons en Pierre-Elliott Trudeau un adversaire de taille. C’est ce que je m’empresse de dire au premier ministre Bourassa immédiatement après le déjeuner. Il me rassure : « Ne t’en fais pas, tu vas pouvoir dire en commission parlementaire à Pierre Marc Johnson qu’il est du même bord que Trudeau ! »

 

            Le fait que Trudeau ait été contre l’Entente du lac Meech nous a considérablement aidés en commission parlementaire à Québec, où j’ai pu expliquer à la population, puisque la séance était télévisée, le sens de l’entente en fonction des cinq conditions. À la fin des travaux de la Commission, Ronald Poupart, attaché de presse du premier ministre Bourassa, nous informait qu’un sondage indiquait que 68 % des Québécois étaient d’accord avec l’Entente du lac Meech. Des experts tels que l’éminent constitutionnaliste Gérard A. Beaudoin, de l’Université d’Ottawa, et des témoignages bien sentis comme celui de Solange Chaput-Rolland, femme de lettres de grand renom anciennement membre de la Commission Pépin-Robarts sur l’unité canadienne, contrebalançaient ceux de Léon Dion, plus nuancé, ou de Claude Morin, définitivement contre.

Une lourde atmosphère

            Le 2 juin 1987, dès le début des discussions, menées dans l’Édifice Langevin d’Ottawa, je constate avec Diane Wilhelmy, sous-ministre aux Affaires intergouvernementales qui a géré avec beaucoup de compétence tout le processus de négociations depuis le début, qu’il se dégage une atmosphère lourde et difficile. Tout au long du mois de mai, les premiers ministres et les ministres impliqués ont eu le temps de recevoir des commentaires de leur appareil gouvernemental et de leurs électeurs. Dès les premières discussions, nous nous apercevons que la délégation du premier ministre du Manitoba, Howard Pawley (NPD), a de fortes réticences sur l’ensemble de l’Entente, et en particulier en ce qui à trait au pouvoir de dépenser. Mais surtout, nous réalisons que nos précieux alliés de la rencontre du lac Meech, le premier ministre de l’Ontario, David Peterson, et son procureur général, Ian Scott, sont devenus plus sceptiques face à la clause de « la société distincte ».

 

            Ian Scott, éminent juriste, spécialiste des droits fondamentaux, n’apprécie pas les nuances de rédaction que nous avons dû utiliser pour inclure dans la clause de la société distincte une référence à la dualité canadienne. Il nous avait fallu accepter cette référence à la dualité sous la pression surtout du Nouveau Brunswick, dirigé alors par le premier ministre Richard Hatfield. Nous nous devions d’aider les francophones de toutes les régions canadiennes, comme je l’avais souligné dans mon discours au Mont-Gabriel, qui avait lancé le processus de négociation le 9 mai 1986. Cependant, la dualité canadienne ne devait pas diluer le concept de « société distincte » pour le Québec.

            J’avais dû utiliser toute ma capacité à convaincre, tant à Ottawa que dans les autres provinces, pour que la prépondérance de la spécificité québécoise en regard de la dualité soit protégée. J’avais donc consulté beaucoup d’experts pour ne pas encourir a posteriori une décision de la Coursuprême du Canada allant à l’encontre de notre interprétation sur une clause si importante pour nous, tant juridiquement que politiquement. À la suggestion de Robert Bourassa, qui le connaissait bien, j’avais même demandé son avis à l’ancien secrétaire du gouvernement sous René Lévesque, Louis Bernard. J’avais apprécié son opinion très claire qui me confirmait qu’il n’y avait pas de difficultés, et même, à ma surprise, que l’Entente du lac Meech était une très bonne entente. J’en avais informé le premier ministre Bourassa en lui faisant remarquer qu’il pourrait être intéressant, alors, que Louis Bernard se joigne à notre équipe pour la rencontre d’Ottawa afin de finaliser les textes.

René Lévesque : une bonne Entente…

            Je ne croyais pas que ma suggestion d’inviter Louis Bernard à se joindre à notre équipe avait vraiment intéressé le premier ministre, et c’est donc avec plaisir que je reçus, quelques jours plus tard, son appel me disant : « Gil, tu as raison, tu as besoin de quelqu’un de solide, ayant une bonne expérience de ces négociations, pour la réunion d’Ottawa. J’ai téléphoné à Louis et il accepte de faire partie de notre équipe ».

            Louis Bernard avait été, avec le ministre Claude Morin, au cœur des stratégies du gouvernement péquiste qui avaient amené l’idée de la souveraineté-association et le référendum de 1980, puis l’option du « beau risque » de René Lévesque. Il avait directement participé aux événements qui avaient abouti à l’échec pour le Québec des négociations du rapatriement de novembre 1981. Personne ne pouvait mieux que lui nous faire profiter d’une telle expérience et d’une telle compétence. Louis Bernard nous apportait aussi une caution morale exceptionnelle. Ce que Robert Bourassa me souligna en me disant : « Si l’Entente peut satisfaire Louis, dis-toi que tu vas avoir à peu près 80 % du Québec avec toi. Même René (Lévesque) m’a dit ce matin que c’était une bonne Entente. Et puis, certains [des autres délégations] qui étaient là en 1981, en voyant Louis, vont se rappeler plus facilement ce qu’ils ont fait au Québec. Ce n’est pas mauvais. »

            Le premier ministre Bourassa faisait évidemment allusion à cette fameuse nuit du 4 au 5 novembre 1981, quand le gouvernement fédéral et ceux des provinces négocièrent toute la nuit sans en avertir la délégation du Québec, qui dormait de l’autre côté de l’Outaouais, à Hull (maintenant Gatineau). À la reprise de la conférence, le matin du 5 novembre à 10 heures, le premier ministre du Québec, René Lévesque, et son ministre des Affaires canadiennes, Claude Morin, avaient vite réalisé, dès les premières paroles de Pierre-Elliott Trudeau, qu’un compromis était intervenu sans que le Québec fasse partie de ces négociations de la dernière chance. Ce que l’on a appelé au Québec « la nuit des longs couteaux » n’est pas l’épisode le plus glorieux de l’histoire canadienne des relations fédérales-provinciales.

            Dans la nuit du 3 juin, il y a beaucoup d’action à l’Édifice Langevin. Les discussions piétinent. Il devient de plus en plus évident que David Peterson, notre précieux allié du Lac Meech, qui est à la tête d’un gouvernement minoritaire en Ontario, craint d’accepter un document qui pourrait être mal perçu par ses électeurs. Son ministre de la Justice, Ian Scott, revient à la position qu’il m’avait expliquée lors de sa visite à Québec le dimanche précédant la rencontre du lac Meech : la reconnaissance du Québec comme société distincte doit figurer sous forme de déclaration de principe dans un préambule, mais pas en tant que règle de droit dans la Constitution. C’était la position de Trudeau, et je me suis dis qu’ils en avaient probablement parlé ensemble.

L’Entente est remise en question

Voilà donc qu’à cette réunion de l’Édifice Langevin, qui ne devait être qu’une formalité, on revient à la case départ non seulement concernant la notion de société distincte, mais aussi en ce qui a trait au pouvoir de dépenser d’Ottawa. Cette fois, c’est Howard Pawley, premier ministre du Manitoba, qui s’y oppose fortement. Pendant que nous sommes dans ces intenses discussions, Louis Bernard et André Tremblay, notre conseiller constitutionnel, travaillent à parachever, avec des légistes fédéraux, l’entente sur l’immigration.

            Finalement, après un nouveau sprint de discussions et les interventions efficaces du premier ministre de l’Alberta, Don Getty, et aussi de celui du Nouveau-Brunswick, Richard Hatfield, pour appuyer les arguments du premier ministre Bourassa, David Peterson accepte la clause de la société distincte telle que nous la voulons. Nous avions l’impression que Peterson craignait non pas la clause de la société distincte en elle-même, mais bien celle sur la dualité qui l’accompagnait. Il y voyait le danger que les électeurs ontariens considèrent cette dualité inscrite dans la Constitution canadienne comme un cadeau aux Franco-Ontariens qui obligerait le gouvernement provincial de l’Ontario à protéger le français.

 

            Restait donc l’épineux problème du pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, que nous voulions encadrer en spécifiant qu’une juste « compensation financière » devait être accordée à une province qui ne voudrait pas participer à un programme fédéral dans un domaine de compétence provinciale, à la condition que cette province applique un programme compatible avec les « objectifs nationaux ». Le premier ministre du Manitoba voulait que l’on utilise les mots « normes nationales », ce qui, pour nous, était nettement inacceptable.

            Les discussions étaient vraiment dans une impasse lorsque, vers 4 heures 20 du matin, Howard Pawley reçut un appel du chef national du Nouveau Parti Démocratique, Ed Broadbent, qui lui demanda d’accepter la clause du pouvoir de dépenser telle quelle. La discussion se termina immédiatement.

Au petit matin

            À 5 heures 30, ce 3 juin, le soleil se levant sur le Parlement, nous sortons de l’Édifice Langevin. À 10 heures, au Centre des conférences en face du Château Laurier, l’atmosphère est à la fête. Norman Spector, sous-ministre au Conseil privé qui avait été pour nous un appui exceptionnel comme responsable administratif des négociations pour le gouvernement fédéral, et le sénateur Lowell Murray, qui avait toujours su jouer un rôle d’une rare efficacité, surtout pendant cette nuit difficile, viennent nous voir pour nous dire qu’il reste un dernier problème à régler : le délai que nous voulions inscrire dans l’Accord pour que tous les Parlements votent la résolution et que l’Entente devienne rapidement partie de la Constitution.

            Conscients que bien des assemblées législatives provinciales devaient, dans les jours suivants, ajourner leurs travaux jusqu’en septembre et même en octobre alors que leur agenda législatif était complet, nous avons tout d’abord proposé d’inscrire un délai de six mois. Mais des provinces comme l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Colombie-Britannique ne voulaient manifestement pas discuter de cette Entente avant leurs élections, qui étaient imminentes, et nous en avaient informés. Le sénateur Murray, avec toute sa diplomatie, nous fit comprendre que nous étions coincés, parce que nous avions obtenu tout ce que nous voulions lors des négociations. Il nous fallait maintenant, à notre tour, céder quelque chose. Même si un délai inscrit dans l’Entente n’était en fait que politique, sans contrainte juridique constitutionnelle, il risquait de tout faire éclater, selon le sénateur Murray et Norman Spector, qui nous proposaient de nous en tenir à l’expression « […] dans les meilleurs délais ».

            Après discussion, nous en sommes arrivés à la conclusion qu’ils avaient raison, et nous avons accepté que le seul délai imposé soit celui de trois ans prévu dans la Constitution pour permettre la ratification d’une modification constitutionnelle. Comme l’histoire le démontra, s’en tenir aux seuls trois ans stipulés dans la Constitution, c’était, en fait, signer l’arrêt de mort de cette Entente historique. Devenue caduque en juin 1990 à cause du refus du Manitoba et de Terre-Neuve de la ratifier dans ce délai, l’Entente du Lac Meech demeure toujours cependant une référence incontournable pour toute éventuelle réforme constitutionnelle.

Aujourd’hui  

            Il y avait derrière cette Entente la philosophie d’un fédéralisme coopératif qui établissait entre le gouvernement fédéral et ceux des provinces un réel partenariat. D’ailleurs, une disposition moins connue de l’Entente du lac Meech, établissant formellement la tenue d’une conférence fédérale-provinciale sur l’économie du pays ou un autre sujet au moins une fois l’an, en témoigne de façon éloquente.

            L’esprit de l’Entente du lac Meech est toujours d’actualité, bien qu’il doive se comprendre maintenant dans un contexte de mondialisation des économies qui n’existait pas en 1987. Mais le fédéralisme de partenariat qu’il développait demeure le plus grand défi auquel nous sommes toujours confrontés. Dans ce nouveau contexte, l’approche administrative au cas par cas, au lieu de l’approche formelle constitutionnelle, s’impose, tant que n’apparaîtra pas un autre momentum semblable à celui qui a donné lieu à Meech.

            Il vaut mieux nous efforcer de trouver les meilleurs moyens pour développer une solidarité Canadienne, mise à rude épreuve ces dernières années par les débats sur le libre-échange, l’échec de l’Entente du Lac Meech et celui de Charlottetown, et aussi aujourd’hui par les discussions concernant le déséquilibre fiscal.

            Permettre aux provinces d’être parties aux délégations fédérales internationales, comme c’est le cas du Québec pour l’UNESCO, tout en protégeant l’intégrité de la voix fédérale ; établir les balises pour encadrer le pouvoir de dépenser d’Ottawa; revoir notre fiscalité en créant une commission royale d’enquête pour trouver les moyens de combler le déficit fiscal provincial ; redonner à notre fédéralisme son sens du partenariat en convoquant des conférences fédérales-provinciales plus régulièrement ; voilà autant de priorités qui s’imposent sans, du moins dans un premier temps, nécessiter de modifications constitutionnelles. Notre premier défi aujourd’hui est d’être solidaires pour développer notre productivité et notre compétitivité dans le marché global tout en préparant le terrain pour d’éventuels amendements constitutionnels.

            C’est en ce sens que l’on doit voir aussi la reconnaissance du Québec comme nation par une résolution du Parlement canadien, le 27 novembre dernier.  Même si elle a été votée à la très grande majorité des députés, il faut comprendre ceux qui ont de la difficulté à concilier le concept de nation avec la réalité québécoise parce qu’ils ont toujours considéré que seul un État indépendant pouvait comprendre une nation. Il faut prendre le temps d’expliquer le sens civique du mot « nation » et bien le situer dans le contexte du fédéralisme.

            Il est vrai que cette résolution du Parlement canadien a une portée surtout politique.  Cependant, le législateur « ne parle pas pour rien dire », et il n’est pas dit que les tribunaux ne pourront pas s’y référer pour interpréter une ambigüité ou incompréhension d’une disposition fédérale, y compris la Chartedes droits et libertés.

            Le gouvernement du premier ministre Harper, en faisant voter cette résolution, a permis au Québec de faire un autre pas marquant dans sa démarche pour parachever la reconnaissance de sa spécificité dans la fédération canadienne.

            Vingt ans après, nous pouvons dire que l’Entente du Lac Meech a préparé le terrain, en quelque sorte, à cette reconnaissance canadienne du Québec comme « nation ». Mais apprenons de nos erreurs. Ne brusquons pas les choses. Les amendements constitutionnels viendront en leur temps. Rien ne presse. Pour le moment, consacrons nos efforts à refaire notre solidarité canadienne. 

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