Culture

La revanche des fées

 

 

 Il y a de cela très longtemps, presque un demi-siècle, quand j’ai acheté la maison que j’habite, chemin de la montagne, à Abbotsford, le vieil Arthur Buzzell, qui l’avait fait venir en pièces détachées de Colombie-Britannique parce qu’il n’avait aucune confiance dans le bois d’œuvre vendu au Québec, m’avait instruit de choses singulières risquant de se produire sur ce chemin qui fut durant plus d’un siècle appelé « rang des Anglais ». « Je ne réponds de rien, avait-il ajouté, mystérieux, puisque vous serez le premier propriétaire francophone du rang... » Jusqu’alors, tous étaient anglophones, la plupart descendant des loyalistes qui avaient fui les États-Unis d’Amérique au moment dela Guerre d’indépendance.

            Si mon insertion dans cet îlot anglophone se fit sans heurts, on ne pardonna jamais à Arthur Buzzell d’avoir eu l’impudence de rompre la chaîne de solidarité qui avait toujours uni ses compatriotes. Il mourut une dizaine d’années plus tard sans que ses voisins ne lui adressent plus la parole. S’il vous arrive de passer par Abbotsford, empruntez ce chemin de la montagne et, à moins d’un kilomètre à droite, sous les grands érables à sucre si communs dans la région, vous pourrez voir la tombe d’Arthur Buzzell au milieu d’un petit cimetière flanqué de vergers qui s’étirent de part et d’autre de Rougemont, escaladant de leur mieux le mont Yamaska.

            C’est en me rendant sur cette tombe que je fus intrigué par certains phénomènes. Un après-midi de novembre, alors que les feuilles rouge et or se faisaient craquantes sous mes pas, les ombres que dessinaient sur les tombes grises les branches dénudées semblaient toutes pointer vers une même direction : le vitrail de la façade de l’église, du côté droit de la porte d’entrée, le vitrail des Fisk, dont l’ancêtre, répondant au prénom de Cotton, avait en 1822 fait don à la paroisse de St. Paul’s du terrain qu’occupe aujourd’hui le cimetière. Frappé par le soleil couchant, le vitrail était si lumineux que j’eus d’abord du mal à le détailler. Puis, je vis qu’y était représentée une chauve-souris. Quel sinistre ornement pour un vitrail destiné à commémorer l’héritage d’une famille pionnière ! Par la suite, je lus que la chauve-souris représentait le diable, à qui Cotton aurait vendu son âme avant de mourir, écrasé par l’arbre qu’il venait d’abattre… mais il s’agissait d’un conte inventé de toutes pièces par une jeune fille du village. Il n’empêche que les ombres m’avaient bel et bien dirigé vers le vitrail. Était-ce seulement un hasard ?

            Quelques fois, les jours suivants, à l’heure du crépuscule, je me rendis de nouveau au cimetière sans que rien n’attirât mon attention. Même encore inondé de soleil, le vitrail des Fisk n’était pas plus lumineux que les autres. Si ça se trouve, il était même plus terne.

            Un soir d’hiver, dans les années 1970, alors que je revenais à pied du village, j’aperçus, loin vers le nord-est, sur un ciel d’encre, un anneau brillant immobile au-dessus du village de Saint-Pie. L’anneau commença à tourner sur lui-même, puis quitta son coin de firmament à une vitesse telle qu’il laissait derrière lui une longue traînée scintillante. Ensuite, il s’immobilisa à hauteur du clocher de l’église anglicane, vingt à vingt-cinq mètres au-dessus de la tombe d’Arthur Buzzell, dirigeant un faisceau lumineux sur le vitrail des Fisk.

            Je restai figé sur place. Prétendre que je n’eus pas peur serait mentir. Durant quelques secondes – ou était-ce une éternité ? –, j’eus l’impression d’être aspiré contre ma volonté dans une expérience paranormale qui ne me concernait pas. L’anneau reprit subitement sa course puis plongea derrière la montagne. En arrivant à la maison, je racontai l’affaire à ma femme, qui profita de l’occasion pour réitérer qu’elle avait bien raison de croire aux soucoupes volantes. C’était l’époque où tout le monde en voyait, et je ne pouvais blâmer ma femme d’y croire même si ce n’était pas son cas.

            Plus rien de particulier n’arriva avant la fin de 1997. Souvenez-vous-en, décembre de cette année-là fut particulièrement maussade et neigeux. Si j’en garde un bon souvenir, ce n’est pas que je note temps et température dans un grand cahier noir comme le faisait mon grand-père pour pouvoir gentiment contredire un client de son magasin prétendant que tel mois avait été le plus doux ou le plus froid des dernières années, mais bien parce que je venais d’acheter un chiot, que je devais sortir quatre fois par jour afin qu’il fît ses besoins. J’avais baptisé « Chip » ce Kerry Blue qui n’avait alors rien de bleuté si ce n’était sa peau, qu’on ne pouvait apercevoir qu’en écartant sa toison dense comme celle d’un mouton. Quoique déjà assez haut sur ses pattes, à chaque sortie, Chip labourait la neige de son corps, car il en tombait chaque jour et le chiot n’arrivait pas à creuser une trace durable sur le bord du chemin.

            La veille de Noël, à 16 heures, l’église anglicane se remplit pour l’office. Pendant que ma femme, dévote, communiait d’un bout de pain trempé dans le vin par l’officiante, je tournai le dos à l’autel, au-dessus duquel pend un Union Jack défraîchi, pour observer le vitrail des Fisk. Pour l’une des premières fois, sinon la toute première, je le voyais de l’intérieur de l’église, donc à l’endroit plutôt que par le revers. Était-ce l’effet des luminaires incertains de la nef ? La fameuse chauve-souris paraissait battre de l’aile. Pas assez pour qu’on le remarque d’emblée, mais juste un peu, comme l’eau qui frissonne sur le pourtour intérieur d’une cocotte avant de se mettre à bouillir. Je me tournai pour laisser passer ma femme qui revenait de la communion, et quand je jetai à nouveau un œil sur le vitrail, la chauve-souris était redevenue immobile dans sa gangue de plomb. Mais je l’avais vue bouger, je le jure.

 

            Cette année-là, les fêtes s’écoulèrent tristement : mon frère, qui habite à deux kilomètres, était en voyage en Europe, mon fils aîné aussi, et le cadet essayait tant bien que mal de sauver son ménage à la dérive. Je passai le plus clair de mon temps au coin du feu à lire ou à causer de tout et de rien avec ma femme, ne manquant pas d’accompagner Chip dans ses promenades hygiéniques, réduites à trois par jour depuis Noël. Dehors, l’air n’était pas comme d’habitude. Même les sons de la campagne étaient inusités.

            Sur mon chemin, au moindre souffle de vent, les érables qui garnissent la montagne font entendre un bruissement continu, paisible comme le son des gouttes de pluie. Pour peu que le vent s’élève, ce son se change en un sifflement qui n’a toutefois rien de lugubre. Si l’on prête l’oreille, on entend des notes distinctes de la gamme, quelques-unes à la fois, pas toujours les mêmes. Là, depuis le jour de l’An, tout avait changé : la neige s’appesantissait, puis grisonnait sans qu’une nouvelle couche vînt la rajeunir ; d’habitude roses en janvier, les pommiers étaient couleur de cendre ; le sifflement du vent dans les arbres devenait sinistre, l’air humide et lourd. Chip n’avait plus l’air d’apprécier sa dernière sortie de la journée. Au lieu de courir devant moi pour revenir aussi vite à mes pieds, comme retenu par une laisse élastique, il marchait nez à terre, s’arrêtait à tout moment pour renifler longuement. Il me jetait un regard anxieux, puis repartait, l’œil et le nez à l’affût. Alors que nous avions l’habitude de filer jusqu’au village, c’est à peine si nous dépassions maintenant le poteau électrique qui alimente l’église anglicane : pas même la moitié de notre course ordinaire.

            Lundi soir, 5 janvier 1998, Chip leva la patte arrière contre le poteau – je m’en souviens très bien, car jusque-là, il avait toujours pissé comme une chienne en écrasant l’arrière-train sur le sol, ce qui faisait dire à mon ami Jean Le Clerc que j’avais acheté un chien à la sexualité ambiguë –, puis resta pétrifié, le museau pointé vers le vitrail des Fisk. Sur le coup, je crus qu’il savourait ce moment où un chien mâle se découvre tel, mais il n’en était rien.

 

            Malgré le ciel opaque, une lueur bizarre éclairait le vitrail. À force d’entendre répéter son nom, Chip retrouva ses esprits et me suivit, quoique avec appréhension, jusqu’à l’église. La chauve-souris s’était envolée, mais elle n’était pas loin. Je baissai la tête juste à temps, car elle vint virevolter au-dessus de moi. Même si je n’ai jamais été témoin de la chose, je garde encore la crainte que l’on m’a inculquée, enfant, au sujet des chauves-souris qui s’emmêlent dans les cheveux et qu’on ne peut plus déloger ensuite.

            Toujours à cause de cette crainte, je suivais de mon mieux son vol en saccades, ce qui n’était pas facile, l’animal étant aussi noir que la nuit. Chip émit soudain un jappement sourd et plaintif. Il fut le premier à apercevoir, contre le monument d’Arthur Buzzell, une femme sans âge, longue et belle, vêtue d’une robe beaucoup trop légère pour la saison. La chauve-souris se posa à quelques pouces de sa tête, et je ne pus m’empêcher de revoir la toile qui ornait la voûte de la chapelle du collège où j’ai étudié, pastiche de Fra Angelico montrant la Vierge, plantée sur un nuage que soutenaient deux angelots, le Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête. La différence, c’est que la femme sanglotait, alors que la Vierge du collège esquissait un sourire condescendant.

            Même s’il s’agissait d’une apparition cent fois plus inquiétante que celle de la soucoupe volante une vingtaine d’années auparavant, ne me demandez pas pourquoi je n’eus pas peur. Je ne sais ce qui retint Chip d’aller faire des joies à cette femme, de lui japper après comme chaque fois qu’il accueille un étranger. Ce qu’elle me raconta était si incroyable que j’ose à peine vous le confier. D’autant que je me gardai bien, comme vous le verrez tout à l’heure, d’en parler à ma femme, de crainte qu’elle ne me prît pour un fou.

            À travers larmes et sanglots, l’apparition m’expliqua être une fée parmi les légions de fées qui, avec des légions de lutins, préparent la fête de Noël. Ce n’était pas la fée des étoiles, car elle n’avait ni baguette à la main ni étoile au front. C’était une fée ordinaire, anonyme, sans grade particulier. Elle me dit que dès le lendemain de Noël, on les avait prévenus que tous seraient graduellement mis à la retraite, puisque tout allait changer pour le nouveau millénaire. À l’ère de la mondialisation, des satellites et de l’ordinateur personnel, il fallait abandonner les traditions désuètes, comme les parades du père Noël, son kiosque dans tous les grands magasins, les enfants sur ses genoux, les fées des étoiles dans des robes passées de mode, et tous ces autres symboles qui avaient fait leur temps. Le monde change, on ne croit plus aux fées ni au père Noël. Les enfants lancent des fusées, leurs GI Joe font la Guerre des étoiles et les ados ont des consoles PlayStation. Fini les lettres adressées au pôle Nord ; on n’accepterait plus désormais que des courriels. Un centre d’appels serait installé en Inde, car même les enfants auraient bientôt des téléphones cellulaires. On pourrait même commander ses étrennes par Internet. Les fabriques de jouets seraient relocalisées en Chine et en Thaïlande, où les salariés n’ont pas les exigences démesurées des nôtres.

            Fées et lutins avaient-ils protesté ? Elle me dit qu’ils firent valoir en chœur que pareils changements plongeraient les fêtes de Noël dans le chaos et provoqueraient un bogue universel. Mais leurs protestations furent vaines. Il ne restait plus aux fées et aux lutins que leurs yeux pour pleurer : ils étaient convaincus que seules les larmes pourraient désormais infléchir le cours des choses.

            La femme disparut sans que j’eusse la présence d’esprit de lui demander qui étaient les décideurs en cette affaire. S’agissait-il du Père Noël ? De saint Nicolas ? Du petit Jésus ? Des trois à la fois ? Aussitôt après le départ de la fée, tout rentra dans l’ordre : la chauve-souris retourna dans son vitrail, et la pierre tombale d’Arthur Buzzell s’évanouit dans l’obscurité. Il me fallut presser le pas, car la pluie qui avait commencé à tomber se faisait plus drue et plus insistante.

 

            Avant d’entrer chez moi, je regardai l’érable qui s’élève en bordure du garage. Grâce au lampadaire que j’avais installé pour pouvoir surveiller ma voiture lorsqu’elle couche dehors, je vis que les gouttes de pluie ne dégoulinaient pas des branches : elles y collaient en s’étirant pour se figer comme des perles. J’allais écrire « comme des larmes »...

            Ayant assez mal dormi cette nuit-là, je me levai plus tard que d’habitude. En fait, c’est ma femme qui me réveilla en s’écriant :

            - Viens voir, c’est féerique !

Ce mot seul m’eût fait bondir du lit. Le paysage s’était complètement transformé durant la nuit : les fils électriques et les branches des érables étaient devenus cristal, les sapins et les cèdres courbaient leur grosse tête de glace fine, la neige était luisante et rigide comme du styromousse. Tout était si immobile qu’on aurait cru la nature figée à jamais dans une gangue de verre de Murano.

            Après le petit déjeuner, quand je sortis avec mon chien, je pouvais à peine rester debout sur l’immense patinoire qu’étaient devenus les environs. Quant à Chip, comme il n’arrivait plus à tenir sur trois pattes, il dut se résigner à pisser à nouveau ventre à terre, comme une femelle.

            Quelques jours après, le 8 ou 9 janvier, un énorme fracas de verre nous réveilla en pleine nuit. Nous sortîmes précipitamment. Dans la montagne, c’était l’apocalypse : les arbres cassaient les uns après les autres, et leurs éclats dévalaient sur la neige dure avec un bruit de billes roulant sur des carreaux ; le long du chemin, après le signal d’un arc électrique qui perçait la nuit comme un coup de feu, les poteaux se brisaient net, entraînant avec eux les fils enflés de glace. Le vent s’était levé, fauchant tout ce que le verglas avait appesanti. La pluie continuait de tomber, soudant solidement au sol tout ce qui encombrait celui-ci. Le champ de bataille s’étirait de mon coin de pays jusqu’aux confins de la Montérégie, puis rejoignait Ottawa vers l’ouest, le nord de Montréal, et les Bois-Francs dans l’Est. Jamais on n’avait vu pareille tempête de glace.

            - Et c’est loin d’être fini, commenta ma femme, ça continue de pleurer là-haut...

            Je sursautai :

            - Qu’est-ce que t’as dit ?

            - Ben... qu’il continue de pleuvoir !

            Je faillis lui raconter l’expérience que j’avais vécue quelques jours auparavant, mais à quoi bon ? Elle ne m’aurait pas cru.

            Le 10 janvier, en fin de journée, la pluie cessa enfin. Le lendemain, timide tout d’abord, le soleil réapparut, réinventant petit à petit le paysage que nous désespérions de revoir.

            Quelqu’un là-haut avait dû capituler, car les fêtes de Noël n’ont pas changé d’un iota depuis ces tragiques incidents de 1998 : on adresse toujours ses lettres au pôle Nord, le bonhomme rouge à barbe blanche et la fée des étoiles se retrouvent dans tous les magasins dès la fin de novembre, et avant chaque messe de minuit, on couche le petit Jésus sur sa paillasse entre sa mère et son père putatif, devant l’âne et le bœuf chargés de réchauffer le nouveau-né de leur haleine. Saint Nicolas comble encore d’étrennes tous les enfants sages des pays nordiques. Quant au bogue de l’an 2000, nous savons tous qu’il n’a pas eu lieu.

            Mes confidences seraient incomplètes sans celle-ci : malgré tout ce que je viens de vous raconter, et qui est rigoureusement exact, je n’arrive plus à croire au Père Noël !

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