Culture

Société des Arts Technologiques, un univers en expansion

Photographies: John Londono

« Je pense que la nouvelle économie, c’est nous ! » lance un jour Monique Savoie dans un cabinet ministériel. Cette brève anecdote, suivi d’un rire, illustre la vision et la mission de l’organisme qu’elle dirige, la Société des Arts Technologiques (SAT), qui fête cette année ses dix années d’existence.

 

   Vue du boulevard Saint-Laurent, la SAT, quartier général d’un univers en pleine expansion, proclame sa raison d’être par une large façade rouge, vitrine moderne ancrée entre le boulevard René-Lévesque et la rue Sainte-Catherine au cœur de l’ancien red light, en face de son vénérable voisin, le Monument-National. Fondée en 1996, la SAT se définit comme un centre transdisciplinaire de recherche, de création et de diffusion voué au développement et à la conservation de la culture numérique.La SAT, qui dénombre plus de 6 500 membres, se veut ainsi un lieu d’échange, d’avancement scientifique, de développement d’alliances auprès d’organismes culturels, de sociétés privées et d’institutions de recherche et d’enseignement. Elle a aussi pour mission la présentation d’événements : plus de 1 200 en dix ans. En 2005, 60 000 personnes ont participé à ses activités publiques.

 

Au-delà des frontières

            Le rayonnement de la SAT est aujourd’hui planétaire. Ses réalisations ont été présentées dans une cinquantaine de villes, dans plus de vingt pays. « Des gens de partout dans le monde s’intéressent à l’évolution de la SAT, se réjouit Monique Savoie. Il y a des Second Cup, peut-être  y aura-t-il un jour des Second SAT ! Nous sommes une référence, et nous pouvons être fiers de cette influence. »

            Ambassadrice, entrepreneure, entremetteuse, Monique Savoie est montée à bord de la locomotive des années 1990 équipée d’un bagage solide. Elle participe alors à la tenue d’événements culturels internationaux, notamment en danse et en théâtre. Elle définit sa sensibilité à l’importance de l’apport des technologies dans la culture comme « une intuition ; celle de dire que les nouvelles technologies étaient là pour durer et changer radicalement les façons de créer, de penser, de produire et de diffuser ».

            En 1993 se déroule à Sydney l’International Symposium on Electronics Arts (ISEA). Sur place, une surprise attend Monique Savoie : « La plus importante délégation était celle des Québécois ! » Lors de cette rencontre au bout du monde s’élabore et se concrétise l’idée de présenter à Montréal l’ISEA 95, un rendez-vous qui influera sur la genèse de l’actuel paysage culturel et technologique du Québec.

            La directrice générale de l’ISEA 95, c’est Monique Savoie. En septembre 1995, en une seule journée, cent quarante installations interactives sont actionnées, et des conférences passionnée. L’événement se transforme en éveil, d’où la naissance de la SAT, située, avant 2003, en face du Spectrum, rue Sainte-Catherine. « La position de la SAT, c’était de définir une nouvelle culture, que je nommais “ culture numérique ”. L’idée était de bâtir un espace neutre pour expérimenter et faire de la recherche », résume Monique Savoie. Un flot technologique entre dans cette turbine qui alimente les liens entre artistes, scientifiques, ingénieurs, communicateurs, technologues, institutions et entreprises de l’ère numérique.

Des outils de création

            À la SAT, artistes et chercheurs disposent d’outils pour se livrer à leur bricolage numérique. Depuis octobre, un nouveau local abrite la SAT[Galerie], espace de diffusion d’œuvres engendrées par les matériaux de la cyberculture. « D’entrée de jeu, nous désirions abriter une galerie internationale. Il n’est pas encore possible de calculer l’ampleur des retombées, mais la galerie s’inscrit comme un complément aux événements, aux conférences et aux spectacles que nous présentons », juge la directrice.

            La SAT, c’est aussi, depuis septembre, le secteur recherche et création SAT[Art&D], laboratoire résultant d’une collaboration avec l’Université de Montréal et projet où professeurs et étudiants des cycles supérieurs disposent de salles de séminaires, d’une classe informatisée et d’un laboratoire de prototypage. Un « laboratoire de prototypage » ! La terminologie « satienne » (rien à voir avec Erik Satie) paraît parfois un brin pointue ; pas au point d’en perdre les pédales, mais parfois un peu son latin.

            Derrière les portes de la SAT s’activent une foule d’êtres humains d’apparence normale, même si certains doivent rêver en pixels. L’atmosphère est décontractée. La jeunesse côtoie la jeunesse de cœur. L’image du « nerd » aux yeux rougis derrière des lunettes en tessons de bouteille correspond fort peu à ces créateurs de bouillons de cyberculture. La large fenestration invite la lumière du jour, et la décoration au design dépouillé s’étend sur deux vastes étages aux planchers bétonnés et aux colonnes apparentes. Au centre du quadrilatère administratif à aire ouverte, une planche de contreplaqué supportée par des tréteaux sert de table de réunion. Même principe pour les bureaux.

            La SAT s’inscrit dans la grappe des Technologies de l’information et des communications (TIC). Ce terme définit un espace économique occupé, à Montréal seulement, par 110 000 employés œuvrant au sein de 2 700 entreprises. À l’intérieur de cette grappe, la SAT est associée au volet de l’Art numérique. « La flamme, c’est la créativité. Il est important de la protéger. Montréal a cette notoriété en la matière et la créativité est à la base de l’innovation », souligne notre guide.

L’échange

            La SAT présente depuis 2005 Interface[s] Montréal, une série de conférences où circulent savoirs et expériences. « Une personne seule ne peut plus se mettre à jour. Si nous parvenons à raccorder différents domaines, nous nous positionnerons comme leader mondial. » Monique Savoie évoque ainsi notamment une conférence sur l’immersion, où l’artiste, inventeur et designer Luc Courchesne a pu échanger avec des membres de l’Agence spatiale canadienne. « La valeur ajoutée des artistes, c’est leur capacité à atteindre des solutions ingénieuses avec peu d’argent. Nous baignons dans un milieu où les recherches artistiques peuvent servir l’industrie », souligne-t-elle.

            Le budget annuel de la SAT, aujourd’hui de quatre millions de dollars, est en partie financé par les différents ordres de gouvernement. Quatre millions, c’est beaucoup en regard des balbutiements de l’organisme il y a dix ans. Mais pour « le plus gros des petits, ou le plus petit des plus gros », ces quatre millions sont, aux yeux de la directrice de la SAT, encore insuffisants pour combler les besoins à venir. Pour elle, le chiffre magique est de cinq millions de dollars.

            Ce million manquant servirait notamment à stimuler la finalisation d’agrandissements, la consolidation de la mission écologique de son immeuble (y compris un café-terrasse installé sur un toit vert) et, surtout, diffuser à grande échelle les projets les plus porteurs. Certaines des créations « Made in SAT » atteignent maintenant un point de maturité qui requiert des leviers de commercialisation.

 

            « Nous avons créé cinq logiciels ici. Je veux être assurée que le Québec abrite de nouveaux auteurs, pas uniquement des consommateurs de technologies. La SAT doit rester ce lieu d’incubation et de réalisation de projets, mais une autre société pourrait voir le jour pour développer le travail de commercialisation », résume Monique Savoie. Vœu pieux ? Non : un comité de réflexion s’attache actuellement à mettre en place une nouvelle entreprise destinée à valoriser les productions dela SAT. Cette initiative trouve déjà quelque écho : « Plusieurs entreprises manifestent de l’intérêt pour nos activités et pourraient être invitées à financer le développement de ces produits », se réjouit Monique Savoie.

            Patrimoine Canada injecte dans la SAT des sommes traditionnellement versées à des universités. « C’est un investissement de près de un million de dollars chaque année. Sans ce programme d’aide, nous n’aurions jamais pu nous positionner. Mais comme nous ne sommes pas une université, nous devons chercher comment compléter notre financement, alors que les institutions d’enseignement possèdent d’autres outils pour y arriver. Je vis dangereusement, mais nous jouons le rôle d’entrepreneur, et les entrepreneurs doivent prendre des risques. » Monique Savoie évoque l’essor du Cirque du Soleil : « J’ai un énorme respect pour le travail de Guy Laliberté, mais il y a quand même René Lévesque qui a, un jour, décidé de donner un million. Oui, nous recevons de l’aide, mais par petits morceaux. Je ne le néglige pas. Le Ministère de la culture nous a aidés, et Développement économique Canada nous aide aussi depuis l’an dernier pour permettre la consolidation de la recherche en milieu culturel. Mais je cherche un peu mon René Lévesque, celui qui pourra nous apporter ce million supplémentaire, un partenaire sensible au fait que cette somme nous permettra de finaliser le bâtiment, et aussi conscient que nous sommes le patrimoine de demain, qu’il faut investir aujourd’hui. » 

 

Yann Fortier est éditeur adjoint de NIGHTLIFE Magazine.

 

La SAT

1195, boulevard Saint-Laurent

www.sat.qc.ca

L’exposition suédoise d’installations interactives Touching the Invisible est présentée à la SAT[Galerie] jusqu’au 15 janvier 2007.

 

Nini, la techno-farmer

            Née à Ahuntsic en 1956, Monique Savoie n’a pas de diplôme officiel. Curieuse, touche-à-tout, elle a été happée par Expo 67. Elle souligne avec une fierté visible l’esprit de bâtisseurs de sa famille : « Je suis une enfant de la Canadair ». Employé de cette compagnie, son père amène sa fille voir le dôme géodésique du pavillon des États-Unis, aujourd’huila Biosphère. Coup de foudre. « J’avais mon passeport pour Expo 67, et le premier endroit où mon père voulait m’amener, c’était le pavillon des États-Unis, parce que l’ingénierie et la pensée de Buckminster Fuller était quelque chose qu’il reconnaissait déjà, peut-être avant tout le monde. Si on regarde la Biosphèrecomme il faut, ce que l’on voit, ce sont des nœuds. Pour moi, c’est une métaphore d’Internet, la métaphore d’un réseau. C’est le plus bel objet et le plus bel exemple d’architecture qui soit ».

            Quelques années après l’Expo, Monique Savoie, surnommée Nini (Un tel surnom pour un patron, ça désamorce la hiérarchie !), entame des études en sciences au Cégep de Saint-Laurent, puis répond à l’appel du retour à la terre. Direction Rimouski, au Parc national du Bic. Elle s’active alors au démarrage de différents organismes communautaires et, parallèlement, s’intéresse à la biologie, à l’histoire, à la condition féminine, à la pédagogie, aux arts. « J’étais surtout intéressée par le côté socioculturel du travail, dit elle aujourd’hui. J’étais davantage attirée par ce qui se passait dans les dépotoirs de Rimouski que par la vallée de la Jacques-Cartier, parce que j’avais l’impression que là-bas, tout allait bien ».

            Sa passion qui mixe urbanité et campagne ne la quittera jamais. Parce qu’il y aussi une vie en dehors de la SAT. « Je suis un “ techno-farmer ”, avoue-t-elle. J’habite une ferme à Saint-Armand depuis quinze ans. J’élève des oies. Je fais du bateau avec mes oies, je vais aux champignons avec mes oies. » Durant l’entrevue, la femme engagée accompagne la femme d’affaires, la visionnaire, la mère qui transmet son savoir et sa passion, l’enfant de la Canadair qui se sait redevable envers l’œuvre de sa famille. Elle cite Duras, évoque Hubert et Nicolas Reeves, mentionne l’apport du Japonais Itsuo Sakane, de la metteure en scène Alice Ronfard, du philosophe Michel Serres, de Robert Lepage et Daniel Langlois.

            Préoccupée depuis son enfance par le rôle des femmes dans la société, Monique Savoie parle avec conviction de l’œuvre de la présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Isabelle Hudon, souligne la contribution de Louise Beaudoin et de Louise Harel, et salue avec emphase les efforts de Phyllis Lambert pour appuyer l’architecture à Montréal.

            Surtout, elle tient à parler du travail de toute l’équipe dela SAT : « Je donne des entrevues, mais je ne veux pas me présenter comme la personne sur laquelle la SAT se bâtit. Nous ne vivons pas dans une structure hiérarchique traditionnelle, parce que nous œuvrons dans un environnement toujours en mouvance ».

            Et la vie après la SAT ? À 50 ans, Monique Savoie souhaite pouvoir consolider les acquis. « J’ai acheté ma première maison à 18 ans. La SAT, c’est un peu la maison de la culture numérique. Un jour, je la quitterai, et comme je veux l’offrir, peut-être pourrai-je offrir une maison payée. C’est un peu un rêve de parent. » Elle évoque ainsi la constitution d’un patrimoine des arts numériques, d’un centre d’archives, le besoin d’assurer la pérennité des créateurs et de leurs créations…

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.