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Alerte à l'Organisation mondiale du commerce

Le directeur de l’OMC, Pascal Lamy, est très inquiet du sort qui attend le cycle de Doha, et il a raison. En effet, de toutes les organisations à vocation planétaire, c’est sans doute l’OMC qui s’est le mieux acquittée de sa mission jusqu’à ce jour et a le plus contribué à changer positivement le contexte socio-économique mondial.

 

L’OMC nous a donc plutôt habitués au succès et à l’efficacité. C’est pourquoi le haut risque d’échec du présent cycle de négociation fait craindre une grave diminution de la fluidité des échanges et la perte de précieux acquis pour la prospérité et l’équité mondiales.

Dès l’immédiat après-guerre, jusqu’à ce jour, inlassablement, du Dillon Round jusqu’à l’Uruguay Round en passant par les Kennedy et Tokyo Rounds, les échanges économiques internationaux ont progressé d’une manière spectaculaire, et les barrières douanières contemporaines sont devenues marginales par rapport à ce qu’elles étaient avant ces formidables progrès. Il est vrai qu’une partie importante des entraves a été réduite par les effets d’une série d’accords régionaux, comme l’exemplaire Union européenne et notre ALENA. Mais globalement, si les biens et services circulent si librement aujourd’hui, c’est surtout grâce à la clairvoyance et à la ténacité des artisans et partisans de l’OMC.

Le cycle de Doha était conçu pour aborder un certain nombre de problèmes résiduels qui n’ont pu être réglés jusqu’à ce jour et qui sont donc forcément parmi les plus difficiles. Naturellement, l’épineuse question agricole se trouve au cœur du litige.

Si les efforts d’ouverture des marchés ont permis l’amélioration du niveau de vie presque partout dans le monde, ils n’ont pas réussi à conjurer le perpétuel drame africain lié en grande partie à des politiques agricoles absurdes et égoïstes pratiquées par certains pays riches. Il est indéniable que dans de nombreux pays, des centaines de millions de gens vivent mieux maintenant parce que le monde a enfin rangé le protectionnisme et le mercantilisme au rang des doctrines rétrogrades et néfastes, du moins en ce qui concerne des produits industriels et plusieurs services. Les exemples spectaculaires du développement de la Chine, de l’Inde, de la Corée du Sud, de la Malaisie – et de plusieurs autres pays où de vastes couches de la population ont pu accéder à des conditions de vie décentes – incitent clairement à poursuivre les efforts. Mais cette fois la tâche est plus difficile que jamais, car on aborde précisément la partie la plus complexe et la plus délicate des échanges économiques internationaux que constitue l’agriculture. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant, car, même sur le plan strictement national, l’économie agricole est la plus difficile à gérer de toutes les activités de production.

Tous les États, des plus libéraux jusqu’à ceux qui le sont moins, ont d’énormes difficultés à concevoir des politiques agricoles justes et efficaces. Soit dit en passant, notre gestion de l’offre, qui touche plusieurs produits majeurs de l’agriculture au Québec, est une des meilleures façons, malgré ses défauts, de ne pas sombrer dans l’irrationalité qui caractérise les politiques de nombreux pays avancés.

Même l’Union européenne, qui est considérée comme un modèle de fluidité interne, maintient une politique agricole qui, en plus d’engager une portion faramineuse de son budget, conduit à d’incroyables aberrations. De leur côté, les États-Unis, qui ne sont pas reconnus, du moins ouvertement, pour leur interventionnisme, font pire encore, et d’une manière plus absurde dans certains secteurs. C’est particulièrement à cause des excès subventionnaires de ces deux géants mondiaux que Doha est en panne et que les pays les moins avancés désespèrent parfois de la bonne foi des riches qui prétendent pourtant vouloir les aider. L’exemple le plus dramatique, pour ne pas dire le plus scandaleux, est celui que la première puissance du monde, les États-Unis, donne aux autres pays en subventionnant à outrance quelques dizaines de milliers de riches producteurs de coton à un niveau tel qu’il dépasse même la valeur globale du produit. Comment faire comprendre cela à des millions d’agriculteurs africains aptes à produire du coton et qui pourraient très bien vivre de cette production s’ils n’en étaient pas brutalement exclus par une politique inacceptable de la part d’un pays immensément plus riche que les leurs.

C’est pour cette raison et quelques autres que Pascal Lamy est angoissé. Pour compliquer le tout, des pays par qui le blocage arrive, comme pour se donner bonne conscience, s’activent à signer des accords bilatéraux qui constituent une véritable régression de l’équité dans les échanges, car ils négligent systématiquement les pays pauvres et moins puissants en les excluant tout simplement ou en tentant de leur imposer des conditions léonines.

C’est ce qui explique pourquoi Pascal Lamy a lancé dernièrement aux ministres des pays membres de l’OMC l’appel le plus dramatique qui leur fût jamais adressé depuis que cette organisation existe, afin de les exhorter à relancer la négociation et à sauver le cycle. Il est clair que le directeur général saisit toute l’ampleur de la menace. Se mettre en marche arrière après un demi-siècle de progrès aurait des conséquences néfastes aussi bien pour l’ordre économique que pour l’harmonie universelle, déjà suffisamment perturbée par les temps qui courent. « Nous payerons tous pour cet échec, mais les plus pauvres et les plus faibles d’entre nous paieraient le plus lourd tribut », prévient Pascal Lamy avec clairvoyance.

Il est évident que le sort de Doha émeut infiniment moins les foules que la Coupe du Monde de football, mais le maintien de millions d’êtres humains dans la pauvreté et la baisse relative de prospérité de millions d’autres méritent qu’au moins les leaders d’opinion dans les milieux politiques, économiques, sociaux et humanitaires prennent conscience de ce qui nous menace si le dialogue n’est pas repris immédiatement et de façon intense. Les altermondialistes, notamment, ont une belle occasion de démontrer la profondeur de leurs convictions en soutenant l’action de l’OMC. Cette institution est le meilleur rempart contre les effets d’une mondialisation injuste et sauvage, gérée uniquement par les intérêts de certaines multinationales et de lobbys égoïstes.

Les pays du G-20 réunis à Rio au début de septembre ont bien compris la situation et entendu la supplique de Pascal Lamy. Ils ont demandé de concert la reprise des négociations. Même la représentante américaine au commerce, Susan Schwab, a assuré que George W. Bush et son équipe travaillent au succès de Doha et s’est dite consciente de la nécessité de réduire les subventions. Le ministre brésilien Celso Amorin a par ailleurs dramatisé le rôle clé des États-Unis en soulignant que s’il existe des convergences entre le G-20, le Japon et les Européens, il n’en voit guère pour l’instant avec les Américains, et que sans la réduction de leurs subventions, il n’y aura tout simplement pas d’accord à l’OMC.

On sait hélas que le degré de non-appréciation, pour ne pas dire pire, des États-Unis à l’égard des politiques internationales est à son plus haut niveau de l’histoire de ce grand pays. Aussi bien pour Georges W. Bush que pour ceux qui le conseillent s’ouvre maintenant une formidable occasion de rehausser leur cote d’estime en faisant ce qu’il faut pour sauver Doha. Abolir leurs subventions abusives aux producteurs de coton n’aurait qu’un impact insignifiant sur la gigantesque économie américaine mais un énorme effet positif sur le reste du monde et sur les pays les plus pauvres. Ils ont donc une chance unique, sans grands sacrifices, d’améliorer leur réputation. Dillon, qui a donné son nom à une très fructueuse négociation du GATT, était secrétaire au commerce des États-Unis. Le Kennedy Round, lui aussi couronné de succès, doit son nom à un de leurs grands présidents. Il faut espérer que les stratèges et les analystes de la Maison Blanche, qui n’ont pas brillé par leur pertinence en politique étrangère depuis quelques années, se rendent compte de l’urgence de la situation et fassent un effort particulier cette fois-ci pour être vraiment utiles à l’équilibre mondial et renouer ainsi avec ce qu’il y a de meilleur dans l’influence internationale de leur pays.

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