Économie

Président et chef de la direction, Lyrtech Inc. Migüel Caron

Lyrtech, entreprise spécialisée dans les technologies de traitement de signaux numériques, a été classée, fin septembre, parmi les trois sociétés québécoises les plus prometteuses dans le cadre du palmarès Technology Fast 50, édition 2006, de Deloitte. C'est sous l'impulsion de Migüel Caron que cette entreprise en croissance de la ville de Québec a pu glaner ces lauriers.

 

Depuis son arrivée à la tête de Lyrtech, une entreprise spécialisée dans le traitement des signaux numériques, Migüel Caron a propulsé l’organisation dans un cycle de croissance assez remarquable. Depuis 2003, les ventes ont triplé et dépassaient 7 millions de dollars à la fin du dernier exercice. Le bilan a passé le cap des 20 millions de dollars. En mai dernier, Lyrtech s’est porté acquéreur d’une entreprise d’assemblage électronique de Pointe-Claire, Innovator Electronic, une opération qui va lui permettre de doubler son chiffre d’affaires en 2006.

S’associant à des partenaires comme Texas Instruments et StarCore, Lyrtech affiche une liste de clients impressionnante : Canon, Hitachi, Honda, Nokia, Seiko, Sony… L’entreprise travaille de très près avec Recherche et développement pour la défense au Canada et des organismes militaires similaires en Europe. Le puissant groupe ALSTOM vient de lui confier un intéressant contrat : travailler à la production de lecteurs MP3 sur les trains Pendolino qui relient l’Italie et la Suisse. Vêtu d’un jeans et d’une chemise en denim, le jeune homme de 34 ans ne cache pas ses ambitions : « Dans cinq ans, notre chiffre d’affaires atteindra les 100 millions de dollars ».

Lyrtech réalise actuellement les deux tiers de son chiffre d’affaires en Amérique du Nord, mais les ventes progressent rapidement en Asie et en Europe. Lyrtech s’appuie sur un réseau de vingt-quatre représentants et agents affiliés dans vingt pays. L’effectif de deux cents personnes comprend cent dix ingénieurs. Au cours des prochains trimestres, le seuil de rentabilité devrait être atteint. Mais le p.-d.g. ne cache pas que la recherche de profit n’a pas été jusqu’à maintenant l’objectif de sa stratégie de croissance.

À son arrivée, Lyrtech, qui était dirigé depuis vingt ans par des ingénieurs diplômés de l’Université Laval, frôlait la faillite : les actions ne valaient que 3 cents ; l’entreprise était sans conseil d’administration, avait une dette de 1,1 million de dollars au taux de 17 % et, surtout, « ne disposait d’aucune somme pour assurer la prochaine paie des employés ».

 

Aller de l’avant

Diplômé du Collège militaire en polémologie (l’étude de la guerre comme phénomène social et psychologique), Migüel Caron recourt aux figures militaires pour expliquer son plan d’attaque de la croissance : « Notre approche était la stratégie d’angle 30 degrés, dit-il en se dirigeant au tableau. Il fallait prendre tout ce qui passe, afin d’atteindre la masse critique. Si nous faisions des erreurs, les coûts d’opportunité n’étaient pas élevés. Par contre, rendus à un certain niveau, il nous faut passer en mode stratégique. Là, le marketing dicte la stratégie. Il faut alors choisir nos cibles, car les coûts d’opportunité deviennent plus élevés. »

« Pour croître de façon durable, il faut tout réinvestir dans l’entreprise. Quand j’afficherai des profits, j’irai rencontrer les analystes financiers », enchaîne le jeune gestionnaire détenteur d’un M.B.A. de l’UQÀM. Très présent dans les opérations, Migüel Caron connaît les gourous du management (Jack Welch, Jim Collins, Donald Trump…), et si le secret réside pour lui dans la discipline et l’organisation, il accepte d’apprendre en faisant des erreurs. « Il faut prendre des décisions, et sur dix décisions, j’essaie d’en avoir sept bonnes », poursuit l’entrepreneur qui précise que « le rôle d’une entreprise, c’est de transformer le savoir en service utile aux clients ».

Son talent de gestionnaire et un sens subtil des communications lui ont valu plusieurs honneurs et prix de « jeune cadre-entrepreneur-héros industriel de moins de 40 ans… ». Il est président du conseil d’administration de l’Association des manufacturiers en électronique du Québec.

 

Le résilient

Cet individu passionné dégage un appétit intense de gagner qui trouve probablement sa source dans une enfance difficile – « ma période noire », dit-il.

Migüel Caron est le parfait prototype du résilient de Boris Cyrulnik, qui a montré qu’il peut y avoir une vie après l’horreur. Il a grandi dans la région de Joliette : sa mère n’a que dix-sept ans à sa naissance, et il ne connaîtra jamais son père biologique. Son prénom – « une fantaisie de ma mère » – ne cache aucun ascendant exotique.

« J’étais batailleur. Mes problèmes de comportement amenaient des gens en uniforme à la maison. Voilà comment j’ai découvert les cadets, l’armée et les arts martiaux », lance-t-il aujourd’hui avec un certain sourire. Pour Migüel Caron, sous le ressort de la vie, il y a d’abord une immense volonté de réussir et de conserver la maîtrise de soi et des événements.

Il gagnera ses galons avec son maître en tae kwon do, maître qui deviendra ensuite son beau-père. C’est ainsi qu’il peut maintenant se débrouiller en coréen. De 1995 à 2003, il « enfile » sept emplois chez autant d’employeurs, toujours dans le domaine de l’électronique, en passant de Future Shop, Future Electronics à Cognicase. Il passe un an dans cette dernière entreprise. « La direction se foutait des dépenses et de l’expérience. On voulait des résultats. Point ! » dit le jeune homme, qui contribua à la mise en place d’un groupe de quarante-deux consultants dans le commerce électronique en mettant l’accent sur une gestion rigoureuse des projets.

Mais les relations ne sont pas faciles avec le patron, Ronald Brisebois. Migüel Caron quitte Cognicase avec l’exercice de généreuses options, qui lui apportent un premier « coussin » matériel. Il poursuit sa route chez Watch4Me inc., Wysdom, Atlas Telecom Mobile et K.I.W.I. & Nowire Telecom, développant ainsi une solide connaissance du marché de la technologie à l’échelle internationale.

« J’ai visité plus de 100 pays. Je ne me sens pas vraiment québécois, dit Migüel Caron. Je suis un citoyen du monde. Après cinq ou six semaines ici, j’ai le goût de faire mes bagages pour la Tanzanie. Nulle part sur la planète, je ne me sens dépaysé. »

Selon lui, les Québécois possèdent naturellement une grande habileté dans les affaires outre-mer : « Nous avons été apprivoisés. Nous sommes très soucieux des autres. Il est facile pour nous de nous adapter et d’apprendre quelques mots dans la langue de notre futur client. En arrivant dans une ville, nous demandons le meilleur restaurant de la cuisine locale, ce que ne font pas souvent nos concurrents américains… »

Migüel Caron est fasciné par la culture asiatique fondée sur l’attention aux besoins de l’autre. « Il y a un sens de la responsabilité et du respect dans chacun des gestes. Par exemple, quand on trinque avec une personne plus âgée, on garde son verre un peu plus bas que le sien. »

Par contre, il parvient difficilement à dissimuler son aversion vis-à-vis des positions de George W. Bush, qui, selon lui, veut bâtir de « nouvelles colonies pour les compagnies américaines » au Moyen-Orient. « Je ne suis pas assez politiquement correct. C’est un point que je dois améliorer », dit-il en réfléchissant à voix haute derrière un bureau modeste acheté sans doute chez IKEA.

 

Des ambitions

« En affaires, le premier qui parle perd », résume Migüel Caron, songeant peut-être aux deux fondateurs de l’entreprise, Louis N. Bélanger et Louis Chouinard qui, selon la légende, dans les années 1980, cédèrent à Yamaha, pour un montant ridicule, des éléments d’une carte de son pour ordinateurs. « En affaires, ma devise est “Se taire, écouter et s’adapter’’. » « Nous avons deux oreilles, mais une seule bouche. Ce n’est pas par hasard », disait-il à la fin de sa première année chez Lyrtech.

Si Migüel Caron met haute la barre dans ses exigences de performance, ce patron doit avoir des attentes aussi élevées pour ses collaborateurs. Depuis trois ans, les cadres supérieurs ont beaucoup tourné : quatre vice-présidents des opérations, trois vice-présidents finance, six vice-présidents marketing…

Cette obsession de la réussite le pousse à gérer rigoureusement son temps ; il n’utilise pas de Blackberry, car il ne veut pas être dérangé tout au long de la journée par des courriels souvent inopportuns. « Dans ma messagerie, je ne retiens qu’une dizaine de courriels ; je les traite, j’agis et je les efface. »

Cette disponibilité intellectuelle est nécessaire chez Lyrtech, car la firme ne fait pas de recherche à proprement parler. En marchant à travers les bureaux loués dans un immeuble très ordinaire du boulevard Wilfrid-Hamel, on voit des chercheurs penchés sur des plaquettes de circuits électroniques dessinés en fonction d’unités microscopiques. « Nous essayons de trouver des solutions avec nos clients. Nous sommes payés pour innover. Les clients apportent leur projet de R & D chez nous. Il faut formuler rapidement des réponses à leurs problèmes. Chez mes collaborateurs, je cherche 30 % de connaissances et 70 % de compétence, c’est-à-dire l’habileté à résoudre des problèmes de façon active. »

Lyrtech offre non seulement des services de conception, de design et de prototypage, mais aussi de fabrication de circuits pour le traitement des signaux numériques, et vise à réduire de douze à six mois le temps requis pour développer des solutions aux besoins des clients. Ainsi, Lyrtech propose à ses clients un service complet de mise au point de puces audionumériques pour utilisation dans les coussins gonflables, les téléphones cellulaires, etc.

Migüel Caron explique ainsi les activités de la société :« Notre oreille traite facilement les sons analogiques en identifiant et regroupant des sons assez voisins. Pour l’information numérique, l’ordinateur ne reconnaît pas les sons approximatifs : il faut être très précis. C’est cela ou ce n’est pas cela. Il faut traiter rapidement des signaux en très grand nombre et les identifier selon leur pertinence par rapport à ce que l’on recherche. Par exemple, un gardien d’immeuble regarde cent écrans de télévision pour débusquer quelque chose d’anormal. Mais le traitement de l’information numérique n’a besoin que de quatre écrans pour retenir les caméras qui montrent une personne en mouvement rapide, un individu brandissant un objet métallique, etc. Chaque image est analysée et le système retient celles déterminées comme pertinentes. »

Inutile de dire que Lyrtech n’est pas seule dans ce marché immense. On mise sur des partenariats avec des entrepreneurs locaux comme HiRain Technologies à Beijing (Pékin). Son carnet de commandes à remplir frôle les 15 millions de dollars. Les marges sont confortables (avec un objectif de 36 %), mais il faut assumer des dépenses d’amortissement, de frais financiers et le coût des options accordées aux cadres et aux investisseurs. D’où le déficit d’exploitation…

 

Un déséquilibre fragile

Le printemps dernier, M. Caron a trouvé des financements totalisant plus de 14 millions de dollars au moment de l’acquisition d’Innovator. La Banque de Montréal a autorisé une marge de plus de 8 millions de dollars. Pour réussir une émission d’actions, on a consenti à des droits de souscription de 33 millions de nouvelles actions au prix de 30 cents pour une période de quatre ans (début octobre, Lyrtech valait 15 cents enBourse, NDLR).

« Je n’avais pas d’autre choix que d’accepter les conditions des courtiers », précise-t-il. Les courtiers ont empoché 6 % du montant de l’émission et obtenu le droit d’acheter quatre millions d’actions d’ici 2010 à un prix oscillant entre 18 et 30 cents… Au moment de l’émission, des manœuvres inexplicables ont propulsé le titre à 84 cents. Cette « gestion » du cours a profondément déplu à Migüel Caron, qui promet qu’on ne l’y reprendra plus. Le p.-d.g détient environ 4 % de l’entreprise soit la moitié de ce que possède chacun des deux fondateurs. Le reste est entre les mains de centaines d’investisseurs québécois et ontariens.

Lyrtech s’est doté d’un conseil d’administration présidé maintenant par M. Pierre Lortie, autrefois chez Bombardier, qui a remplacé un ex-collègue, Robert Brown, maintenant p.-d.g de CAE. Siègent également au conseil Richard Rumpf, un ex-directeur des approvisionnements au ministère américain de la Défense sous le président Reagan, et Alain C. Houle, qui a été conseiller du chef de l’unité optique chez Cisco. « Passer de cinq à sept membres au conseil d’administration serait l’idéal, mais c’est coûteux pour l’entreprise », admet le jeune homme.

Lorsque Migüel Caron est devenu président de Lyrtech, l’animateur Claude Beauchamp, de Capital-Actions, lui a lancé, avec un brin de scepticisme : « Qu’est-ce qu’un jeune comme vous peut apporter à cette entreprise ? » Migüel Caron se le rappelle bien : « J’ai mis mes plans sur la table. Un an plus tard, je suis revenu à l’émission en montrant des résultats. »

Aujourd’hui, Migüel Caron reconnaît que la partie n’est pas encore gagnée. Le titre Lyrtech (« LYT » en Bourse) a reculé au cours des derniers mois. Dans son dernier rapport trimestriel, la société reconnaît « être en violation des dispositions concernant les ratios de dettes… et que les prêteurs pourraient exiger le paiement de la dette ». Les ventes sont toujours tributaires de quelques grosses commandes : en général, les trois principaux clients apportent 40 % du chiffre d’affaires.

« Je m’investis à fond dans Lyrtec. Je dois aller chercher le respect des gens par des résultats. À certains moments, c’était très difficile. Il n’y avait pas d’argent pour payer les employés. Mais il faut vivre avec cette tension… » reconnaît Migüel Caron.

Derrière sa détermination à gagner, Migüel Caron a conservé une certaine sagesse qui lui fait dire en entrevue : « Le monde militaire m’a appris à connaître ce qui stimule les gens. Quand tu dois faire face à l’homme dans ce qu’il a de pire, enlever la vie, et, ce qu’il a de mieux, protéger la vie, faire des affaires n’est pas ce qu’il y a de plus difficile. »

 

Miguël Caron vu par…

Pierre Lortie, président du conseil d'administration

 

« Affronter des problèmes stimule Migüel. Son incroyable capacité à trouver de l’énergie augmente lorsque la situation est tendue. » C’est ainsi que le président du conseil d'administration de Lyrtech, Pierre Lortie, décrit le jeune président de la société québécoise.

« Malgré son jeune âge, la démarche de Migüel Caron est celle d’une personne mature. Il écoute, cherche à englober tous les éléments d'un problème et parvient à faire face à la situation de façon très calme. Sa maîtrise des arts martiaux lui a apporté rigueur et contrôle dans la prise de décision »

Aux yeux de Pierre Lortie, « Migüel est un leader-né qui parvient très bien à travailler avec le vivier exceptionnel d'ingénieurs de talent de la région de Québec. Les centres de recherches fédéraux, l’Université Laval, les jeunes entreprises sont à l'origine d'un bassin très stable d’ingénieurs expérimentés. Ces ressources humaines constituent l’avantage concurrentiel de Lyrtech. »

« Lyrtech doit fournir des services de conception à ses clients de façon très rapide. De grandes compagnies cherchent dorénavant à externaliser leur développement de produits. Mais tout doit se passer très vite. Voilà pourquoi le management de Lyrtech doit pouvoir réagir avec célérité. Justement, le style de gestion de Migüel met l’accent sur une exécution à la fois efficace, rapide et rigoureuse»,conclut

M. Lortie.

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