Québec

Le fleuve Saint-Laurent MERVEILLE DU MONDE

Les pouvoirs publics de tous ordres doivent se concerter pour donner un statut de ressource naturelle nationale au fleuve Saint-Laurent, afin de créer un véritable pôle mondial d’attraction touristique, comparable aux plus beaux parcs de la planète.

L’idée est née un matin du printemps 1977, dans un café situé près de L’actualité. Un journaliste féru de marine, de grandes eaux et de nature, Pol Chantraine, me proposait une série d’articles sur le Saint-Laurent, merveille du monde, disait-il, et sur les dangers qui pèsent sur ce fleuve qui fut pendant des siècles l’aorte du Canada…

Avec ses 3 200 kilomètres de longueur et un bassin de près d’un million et demi de kilomètres carrés, le Saint-Laurent n’est dépassé en longueur et en débit sur notre continent que par le Mackenzie et le Mississippi, « père des eaux ». Le « père du Canada », avec 10 000 mètres cubes de débit par seconde, charrie à la hauteur de Montréal 315 kilomètres cubes d’eau par année. Cent millions de piscines olympiques ! Mais il y a plus que les chiffres : des ombles et corégones de ses sources jusqu’aux baleines de l’estuaire, de la forêt carolinienne aux nunataks de la Gaspésie, ce système fluvial est d’une diversité biologique sans pareille.

 

Le fleuve nourricier

Les trois quarts des Québécois habitent près du Saint-Laurent, dans un couloir large d’une vingtaine de kilomètres. Ajoutons le bassin supérieur du fleuve, c’est-à-dire l’Ontario, et c’est la moitié de la population du Canada qui vit à proximité de ce fleuve qui en fut le berceau et reste un élément essentiel de son histoire et de sa culture 1. Y cohabitent encore, du moins pour l’instant, une population développée, une économie moderne et une nature souvent intouchée. Particularité presque unique, le Saint-Laurent est un des rarissimes grands fleuves des régions habitées qui est resté, pour une grande partie de son cours, à peu près à l’état naturel, et qui conserve, sur des milliers de kilomètres, dans un extraordinaire paysage géologique, sa diversité originelle : eau douce, eau salée ; bancs de sable, falaises vertigineuses ; îles, petites et grandes; battures ; milieux humides… Sa richesse faunique et floristique est sans égale, au point que le seul parc des îles de Boucherville, un fragment minime de ce grand ensemble, compte plus de 170 espèces d’oiseaux… Où trouver ailleurs cette interface étonnante qui réunit grandes villes, industrie, plaisance, pêche sportive et commerciale, conservation, interprétation de la nature, tourisme et histoire ? Comment assurer la protection de ce trésor ? Comment reconstituer l’unité, longuement segmentée au fil des siècles, au gré des juridictions politiques ? Comment la faire comprendre d’un seul coup ? Comment faire du Saint-Laurent un attrait touristique majeur – world class comme on aime dire à Toronto – en même temps qu’un laboratoire de conservation ? Comment changer sa vocation ?

 

Un défi

Pour créer un véritable pôle mondial d’attraction touristique et de protection écologique, c’est tout le fleuve, du lac Ontario au golfe, qu’il faut constituer en un parc fluvial long de 1 600 km, comparable aux plus célèbres parcs de la planète. On accourt de partout dans le monde vers le Kilimandjaro, le Grand Canyon, le Kruger Park, le Serengeti, Yellowstone… Qui connaît les douzaines de sites magnifiques, mais mineurs, échelonnés et isolés le long du Saint-Laurent ? Comment protéger un ensemble naturel aussi tronçonné ?

Un rêve ? Un projet impossible, dément ? Un rêve, oui, mais certainement réalisable puisqu’il est déjà, sans que l’on s’en rende compte, en partie réalisé. De Kingston à Mingan et Anticosti, une bonne partie des lieux d’intérêt historique, scientifique, touristique, des centaines d’îles, de rives, de battures, de caps, de fonds marins sont d’ores et déjà du domaine public : réserve ornithologique, réserves naturelles, frayères, parcs récréatifs, parcs de conservation, réserves de chasse ou de conservation de la faune... Il existe déjà un parc national sous-marin unique à l’embouchure du Saguenay, et un autre à Forillon. Il y a des réserves Ramsar 2 au lac Saint-François et au lac Saint-Pierre, une réserve de la biosphère dans Charlevoix, une ville patrimoniale de l’Unesco (Québec), un parc provincial de loisirs dans les îles de Boucherville. Sans compter des centaines de propriétés publiques appartenant aux ministères fédéraux et provinciaux, de celui de la Défense à ceux des Transports.

Le futur Parc Fluvial du Saint-Laurent serait une illustration éloquente que l’humanité peut intégrer protection de la biodiversité et biologie humaine. De toute façon, les êtres humains n’ont plus le choix.

 

Un quart de siècle d’action

Déjà, divers groupes ont proposé dans le passé de protéger les rives de tout l’archipel de Montréal entre les lacs Saint-François et Saint-Pierre. Dans les années 1970, le projet Un fleuve, un parc, présenté par la Fédération québécoise de la faune, la Société pour vaincre la pollution et quelques biologistes, préconisait l’aménagement des cent dix îles situées entre Montréal et le lac Saint-Pierre.

Au cours de la décennie précédente, le Saint-Laurent avait terriblement souffert. Des aménagements artificiels (l’Exposition universelle de 1967, en particulier) en avaient, par endroits, réduit la largeur de plus de moitié. On a creusé le fond du fleuve pour constituer les îles de l’Expo. Des tonnes d’insecticides avaient été utilisées, au grand dam des poissons et des oiseaux, pour épargner le désagrément des éphémères – les « mannes » – aux visiteurs de Terre des Hommes...

Les douze volumes d’Un fleuve, un parc arrivaient donc fort à propos. Acclamé par la presse, qualifié « d’épatant » par le ministre de l’Environnement du Québec, Victor Goldbloom, et accueilli favorablement par 88 % de la population de la région de Montréal, le projet semblait promis à une réalisation imminente... jusqu’à ce qu’il se noie dans des « divergences de vues ».

Ses défenseurs durent plutôt livrer une guerre de tranchées contre la construction de murs de soutènement le long des rives, le remplissage du fleuve avec les déblais du site olympique et du métro, le détournement de cours d’eau et le développement domiciliaire. Encore aujourd’hui, on draine et on comble allégrement les derniers milieux humides, essentiels à toute vie, pour enrichir des promoteurs. Mais les efforts des pionniers ne furent pas vains : de nombreux sites importants ont pu être sauvés.

Du lac Ontario à Blanc Sablon, Anticosti et Gaspé, gouvernements 3, municipalités et groupes privés, organismes de conservation ou de loisirs tentent, de façon isolée, de mettre sous protection et à la disposition des populations les derniers reliquats vierges de la vallée du Saint-Laurent. Environnement Canada a établi une Réserve nationale de la faune sur six îlots de Contrecœur. Le ministère québécois du Tourisme a entamé la protection des îles Sainte-Thérèse, aux Vaches et au Veau, et créé le parc de Boucherville. La Société pour la conservation des sites naturels a acheté l’île aux Moutons. En une vingtaine d’années, un organisme à but non lucratif, Conservation de la nature, a été particulièrement actif, acquérant des zones de biodiversité sur près de la moitié des îles que le fleuve égrène entre Montréal et le lac Saint-Pierre.

Des espaces publics ont été aménagés par les municipalités : loisirs à proximité des grandes villes, comme dans le Vieux-Port de Montréal, voile et plaisance, camping. Des sociétés à but non lucratif et les gouvernements ont créé il y a une vingtaine d’années des zones écologiques, des réserves fauniques (île aux Basques, rapides de Lachine), des sites de culture traditionnelle (à Orléans ou à l’île aux Grues), historiques (Grosse Île, et une quarantaine de phares), et des parcs de chasse (à Anticosti).

 

Avancées significatives

Le projet de déménager le tiers du port de Montréal sur l’île Sainte-Thérèse, reliée à Montréal par une jetée, a été enterré. Cette île, la plus grande entre Montréal et Sorel, peut offrir une trentaine de kilomètres d’itinéraires de promenade permettant d’admirer les battures, des ruines, une saulaie, des champs cultivés. Rien de grandiose, mais cela suffit aux milliers de citadins qui y apprennent à reconnaître les oiseaux, les fleurs, ou regardent simplement passer les navires. Le projet Archipel des années 1980, gigantesque opération d’urbanisation des rives du fleuve, visant à favoriser « l’ouverture et l’accès aux populations » et nécessitant la construction de deux barrages hydroélectriques et de trente ouvrages majeurs, a été rejeté. Une tentative récente 4 de ressusciter le projet  de centrale électrique n’a pas été mieux reçue.

D’autres rêvent d’un grand parc écologique sur les îles de Montmagny, « le paradis des oies blanches ». Là encore, Conservation de la nature vient d’en acquérir la pointe ouest, rebaptisée Réserve Jean-Paul Riopelle. Entre Rivière-du-Loup et Trois-Pistoles, plusieurs îles (les Razades, l’île aux Basques, l’île aux Pommes) sont déjà, depuis cinquante ans, des réserves ornithologiques. Le Bic est devenu un parc d’interprétation de la nature. L’archipel de Mingan, paysage fantasmagorique, a été protégé de l’exploitation minière et est devenu un parc fédéral.

Si l’on ajoute à ces pièces éparses les gros morceaux que sont la réserve de chasse et de pêche d’Anticosti et l’île d’Orléans, devenue arrondissement historique, on voit se dessiner petit à petit, depuis trente ans, ce grand parc linéaire qui pourrait devenir un exemple et le symbole mondial de la nouvelle et nécessaire ère de la conservation.

 

Un grand chantier

Toutefois, il reste beaucoup à faire. Au total, le Saint-Laurent comporte près de 3 000 îles, des battures et des caps, des péninsules et des deltas, les éléments les plus importants du point de vue de la biodiversité. Certains des plus beaux sites font évidemment saliver les lotisseurs. D’autres zones sont propices aux transports et à l’industrie.

Par contre, un très grand nombre des zones encore non protégées ont peu de valeur industrielle ou commerciale. Il reste quelques dizaines d’îles privées, simples pâturages souvent, abandonnées pour plusieurs. Il n’est pas nécessaire d’en chasser les occupants, comme cela se pratiquait dans le passé. Il suffirait simplement de les homologuer dans un plan d’ensemble dont la réalisation pourrait se faire au fil du XXIe siècle. Leur acquisition coûterait peu. D’autre part, de simples servitudes de conservation peuvent suffire à protéger la plupart des milieux. Et les nouvelles règles fiscales sont avantageuses pour les donateurs.

Tous ces efforts et ces projets sont essentiels, mais, dispersés, ils ne constituent pas une politique nationale de protection d’un Saint-Laurent menacé par les changements climatiques, le développement démographique et économique, ainsi que de grands projets d’ingénierie. Ils ne nous dispensent pas du devoir qui nous incombe, désormais, d’intervenir rapidement pour protéger notre environnement. Ils ne forment pas un pôle d’attraction touristique majeur et, donc, de ressource économique. Aucun, pris seul, ne peut s’imposer internationalement.

Dans la société de conservation vers laquelle nous pousse la nécessité, lentement mais inévitablement, l’accès à la nature sera à la fois une obligation et l’outil d’une nouvelle culture, la seule possible. Les collectivités devront disposer de grandes réserves écologiques situées à proximité des villes – surtout si l’automobile prend le chemin qu’indiquent les prospectivistes et les conservationnistes.

Les pouvoirs publics, à l’échelon fédéral et provincial, doivent donc donner un statut de ressource naturelle nationale au fleuve du Saint-Laurent. Ils doivent se concerter pour créer un organisme autonome de façon à assurer la coordination des efforts, en minimisant les risques de paralysie dus aux conflits de juridiction.

Pour créer, entre le lac Ontario et Anticosti, en s’ancrant sur les éléments du territoire déjà de propriété publique, un parc fluvial unique au monde, long de plus de 1600 kilomètres, on pourrait commencer par « l’harmonisation administrative » des pouvoirs publics. Le gouvernement fédéral, en effet, est déjà propriétaire des berges et battures. Les gouvernements du Québec et du Canada, le Conseil des ports nationaux ou les municipalités possèdent des chapelets entiers d’îles. L’Ontario, sur le territoire de laquelle se trouvent les célèbres Mille-Isles, est également un acteur important ; il a déjà lancé le projet Great Lakes Heritage Coast, qui vise la protection et l’utilisation à des fins éducatives des 2 900 kilomètres de rivages de l’amont du bassin du Saint-Laurent, des Grands lacs et des cours d’eau qui les relient. Il faut y inclure l’aval. Une table de concertation pourrait servir de catalyseur au projet de parc fluvial international du Saint-Laurent.

Conclusion des rêveurs de 1977 : « Il faudra bien cent ans ! » Plus d’un quart de siècle est passé, déjà. Mais si le Saint-Laurent est plus menacé, d’autre part, de grands progrès ont été accomplis. Surtout dans les esprits. Partout règne le désir des populations de protéger ce qui reste d’intact du patrimoine unique qu’est le Saint-Laurent, comme si l’on avait pris conscience qu’il est un élément fondamental de notre histoire et de notre identité. Et que la protection du milieu naturel constituera désormais une activité économique d’envergure.

Personnellement, je suis plus optimiste qu’hier. Cinquante ans, peut-être ? 

 

 

Jean Paré, écrivain, président de Conservation de la Nature, fut le fondateur de L’actualité.

 

 

Notes

1 Cf. Jean-Claude Lasserre, Le Saint-Laurent, grande porte de l’Amérique, Montréal, Hurtubise HMH, 1980, 753 p.

2 Une réserve Ramsar est une zone humide reconnue d’intérêt international pour la migration des oiseaux d’eau et classée en application de la convention internationale de Ramsar du 2 février 1971. (NDLR)

3 Voir le site Internet de Pêches et Océan Canada sur l’Observatoire du Saint-Laurent [www.osl.gc.ca/fr/index.html] et celui du ministère québécois du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, consacré au fleuve Saint-Laurent [www.mddep.gouv.qc.ca/eau/flrivlac/fleuve.htm]

4 Éric Duhaime, « Le projet archipel : historique et évaluation des fondements théoriques », Canadian Journal of Regional Science/Revue canadienne des sciences régionales, vol. XX, n° 3, Automne 1997, p. 351-365 [www.lib.unb.ca/Texts/CJRS/ Fall97/pdfs/duhaime.pdf]

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.