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L'engrenage infernal

Les idées qui mènent le monde l’ont souvent mené vers des avenues progressistes, mais aussi, parfois, vers l’anarchie plutôt que vers la liberté. C’est ce que la situation économique américaine illustre actuellement : une crise qui résulte en grande partie d’un cheminement idéologique complexe et tordu.

Les idées qui mènent le monde l’ont souvent mené vers des avenues progressistes, mais aussi, parfois, vers l’anarchie plutôt que vers la liberté. C’est ce que la situation économique américaine illustre actuellement : une crise qui résulte en grande partie d’un cheminement idéologique complexe et tordu.

Rappelons-nous que le communisme fut lui aussi une aventure idéologique. Pendant trois quarts de siècle, le tiers de l’humanité a ainsi vécu au sein d’économies étatiques, qui ont presque toutes implosé depuis. Les régimes marxistes ont eu une certaine utilité, certes paradoxale : ils ont fait contrepoids au capitalisme. Ce qui fut salvateur pour certaines économies de marché, qui, ayant évolué en économies sociales, sont devenues des modèles contemporains.

La disparition du marxisme n’est donc pas sans lien avec la détresse économique d’aujourd’hui. En effet, depuis quelques décennies, des idéologues américains ont conclu que la mort du communisme consacrait la prédominance absolue de l’offre et de la demande. L’ultralibéralisme s’imposait comme religion.

Ces idéologues ont eu un rôle déterminant dans l’univers anglo-saxon. Je pense en particulier aux gouvernements Reagan et Thatcher, entre autres. Leur rayonnement a sonné le glas de la sagesse rooseveltienne, acquise si durement durant la crise de 1929. Car le Welfare State n’a pas été inventé par les socialistes français ou le Labour Party, mais bien dans la patrie de Milton Friedman.

Le capitalisme régulé, surtout dans sa dimension financière, devait assurer aux États-Unis et au reste du monde des décennies de croissance et de prospérité. Cet équilibre n’est pas étranger à la prospérité des Trente Glorieuses (1945-1975). Il a aussi positionné les États-Unis à titre de respectables banquiers mondiaux qui, tout en servant leurs propres intérêts, fournissaient une devise planétaire propice à une formidable croissance. Dans ce contexte, la libre circulation des biens, des services et des capitaux n’aurait pu être viable sans le rôle prépondérant du roi dollar. Le moteur américain fut tout aussi déterminant dans l’éveil économique de pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil.

Toutefois, privé de concurrence, le capitalisme américain a dégénéré. La liberté de plus en plus absolue du secteur financier a conduit à la catastrophe. Le mouvement amorcé sous Reagan n’allait être stoppé ni par Bush père et fils, ni par Clinton. Rappelons l’abolition en 1999 du Glass-Steagall Act, qui réglementait strictement le secteur bancaire. Cette loi empêchait une banque américaine de mener des activités en dehors de son État d’origine et de faire d’autres opérations que de recevoir des épargnes et effectuer des prêts.

Par la suite, le balancier s’est mis en mouvement vers la direction opposée. Presque tout était permis. Rapidement, les banques ont pu étendre leurs activités, plusieurs devenant too big to fail. Les fonds publics ont alors contribué à étatiser les pertes, alors qu’au temps des profits ceux-ci demeuraient dans le secteur privé.

Une autre conséquence fut que les banques s’engagèrent dans toutes sortes de transactions de plus en plus opaques, au point où même les experts avaient du mal à s’y retrouver. Le comble fut l’invention des PCAA, un produit « toxique » incluant les subprimes, entre autres créances douteuses. Ces dérives ont plombé l’économie planétaire.

Une autre dérive majeure aura favorisé les abus financiers : les Américains n’ont pas compris que, pour des raisons de justice mais aussi de soutien à la croissance, il était impérieux de répartir la richesse. Ainsi, durant 30 ans, une minorité d’Américains ont bénéficié outrancièrement d’une croissance solide alors que le revenu des autres, rongé par l’inflation, stagnait. Comment maintenir la croissance si les consommateurs, qui en sont le principal moteur, n’en voient aucune dans leur pouvoir d’achat ?

Une solution simpliste fut trouvée : l’endettement allait fournir les revenus que la répartition défectueuse de la richesse ne pouvait matérialiser.

Le syndicalisme américain, facteur majeur de répartition de la richesse, s’effondra littéralement. Soit dit en passant, la vivacité du mouvement syndical au Québec, qui en irrite plusieurs, nous a permis de mieux résister à la crise que tout le reste de l’Amérique. En effet, la répartition de la richesse est un facteur majeur de croissance.

Ainsi, la première puissance du monde sombra dans la récession. Que fait, dans ce type de situation, un État responsable ? Il dépense pour relancer la demande. Quitte à s’endetter, ce qui peut se faire sans trop de heurts quand les dettes ne sont pas déjà écrasantes – ce qui n’était pas le cas.

Paradoxalement, et cela devrait faire réfléchir ceux qui croient que le déficit zéro est une politique de droite, c’est George Bush fils, qu’on aurait du mal à qualifier de gauchiste, qui, après l’équilibre clintonnien, a fait bondir la dette américaine à des niveaux vertigineux. Par la suite, en fidèle keynésien, Barack Obama n’a eu d’autre choix que de continuer. Résultat global : l’immense dette américaine contribue au degré de stress mondial.

Comment calmer ce maelström ? La refonte du capitalisme, qu’ont souhaitée Sarkozy et Lula aussi bien qu’Obama, est un vaste programme qui s’amorce avec lenteur. Les chantres du capitalisme libéral doivent se taire. Cette doctrine qui nous a tant nui est aujourd’hui désuète. Il faut réconcilier Adam Smith et Karl Marx.

Ce qui inspire Sarah Palin et ses émules est délirant. Et le Tea Party est le contraire de ce que fut le Boston Tea Party qui, lui, portait les Lumières du 18e siècle.

Dans les fameuses universités d’un pays qui inspira tant de modernité, quand examinera-t-on avec humilité les décisions désastreuses de ces guerres absurdes en Irak et en Afghanistan ? Ces guerres ont non seulement tué, mais causé un lourd endettement sans produire de résultats positifs. Quand de nouvelles idées mèneront-elles à un monde meilleur ?

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