International

Vive la ville !

Quand on traite de la mondialisation et de ses acteurs, on cite volontiers les marchés, les firmes multinationales, les organisations internationales, les ONG et même les États. On oublie souvent les villes. Et pourtant les villes jouent déjà, et devraient jouer à l’avenir, un rôle essentiel dans le processus de mondialisation et sa nécessaire humanisation.

 

D’abord, parce qu’elles accueillent une part croissante de la population mondiale : de la ville moyenne jusqu’à la mégapole de plus de dix millions d’habitants, l’urbanisation est une tendance historique lourde. Ensuite, parce que la plupart des questions qui touchent à la vie quotidienne de nos concitoyens se posent dans nos villes : transport, logement, emploi, santé, éducation des enfants… Les maires savent qu’aux yeux de leurs concitoyens, ils sont en première ligne, même quand ils n’ont pas de compétence juridique directe.

Je voudrais souligner la responsabilité particulière des villes dans le combat qui va s’imposer comme notre priorité des prochaines décennies : le combat pour la survie de la planète et de l’espèce humaine.

S’il y a une prise de conscience que mon séjour au Canada m’a permis de faire, c’est bien celle de l’urgence environnementale. À mon retour à Bordeaux, l’une de mes premières rencontres a été celle de Hubert Reeves, le célèbre astrophysicien, né, je le rappelle, à Montréal et qui milite désormais pour la cause environnementale. Avec le détachement serein du savant, il explique que la sixième grande extinction des espèces est en cours (la cinquième dans l’histoire de la vie ayant été celle des dinosaures, il y a 65 millions d’années). Et de poser froidement la question : l’espèce humaine peut-elle encore échapper à cette nouvelle extinction ? Il ajoute avec un brin d’ironie : si l’homme disparaissait de la planète, faudrait-il le regretter ?

Cela dit, le message d’Hubert Reeves n’est pas catastrophiste. Rien n’est perdu, affirme-t-il. Quand la communauté internationale décide de réagir et proscrit la fabrication des CFC, ce gaz omniprésent dans toutes les bombes aérosol et destructeur de l’ozone de la haute atmosphère, elle renverse le cours des choses : aujourd’hui les scientifiques estiment que la couche d’ozone qui nous protège de certains rayonnements nocifs est stabilisée et pourrait se reconstituer d’ici 20 ou 30 ans.

Nous pouvons donc agir. Nous devons agir. Le besoin d’une mobilisation générale pour la défense de la vie et des équilibres naturels est partout fortement ressenti. Chacun comprend qu’il faut prendre l’initiative à tous les niveaux : mondial, régional, national, mais aussi local. La mise en œuvre du Protocole de Kyoto est vitale et les gouvernements doivent maintenir la pression. Mais beaucoup peut être fait au niveau local, et c’est pourquoi j’en reviens à la ville.

Je vois deux domaines, parmi bien d’autres, où les villes peuvent et doivent intervenir.

En premier lieu, les transports. Le temps où l’on construisait de coûteuses infrastructures pour faciliter l’accès des automobiles au cœur de nos cités devrait être révolu. Beaucoup de villes européennes se sont engagées dans la reconquête des espaces urbains au profit des transports collectifs, mais aussi de ce qu’on appelle parfois les “déplacements doux’’ : la marche et le vélo. Dans ce cadre, les tramways sont à nouveau à la mode et, si j’en crois l’expérience de ma ville, Bordeaux, cette mode est utile. En quelques années, Bordeaux s’est en effet dotée de trois lignes de tramway qui relient le cœur de la ville aux quartiers les plus excentrés. La fréquentation des rames dépasse les prévisions. Le bénéfice environnemental est immédiat : les mesures montrent que la qualité de l’air est aujourd’hui meilleure dans l’hypercentre qu’à la périphérie. Et surtout, le paysage urbain a été transformé : le cœur historique a été rendu à la promenade, ce qui stimule le tourisme et le commerce, tout en redonnant aux résidants une qualité de vie très appréciée.

Deuxième champ d’action pour les autorités municipales : la construction et l’urbanisme. Ici nous avons tous de grands progrès à accomplir. On sait aujourd’hui construire des bâtiments qui consomment moins de ressources naturelles. Et qui, même, restituent presque autant d’énergie qu’ils n’en consomment. On sait aussi aménager des « éco-quartiers » où tout est conçu, depuis l’origine, pour mieux respecter l’environnement : circulation apaisée, logements à l’isolation très poussée, espaces verts aménagés pour une gestion économe de l’eau, etc. Les municipalités devront de plus en plus exercer leur autorité pour développer ces initiatives et pour obliger constructeurs et aménageurs à respecter une haute qualité environnementale.

Encore faut-il que nos villes aient les moyens de toutes ces ambitions.C’est loin d’être le cas. Elles ont besoin de moyens financiers suffisants alors qu’elles sont souvent, en France par exemple, les oubliées d’une décentralisation et d’une péréquation financière qui privilégient les structures régionales.

Elles ont besoin de compétences claires, alors que l’organisation de nos agglomérations demeure compliquée et confuse. Si je me réfère à Bordeaux, je constate que les politiques de propreté et de collecte des déchets sont un véritable casse-tête, tant les responsabilités sont imbriquées entre la ville proprement dite et sa communauté urbaine. Cette clarification doit être aussi politique pour que les citoyens aient réellement la possibilité d’élire, en direct, les vrais détenteurs de l’autorité d’agglomération.

Toutes ces réformes sont difficiles, au Québec comme en France, mais elles sont nécessaires à la bonne gestion de nos villes.

Je ne voudrais pas oublier le rayonnement culturel et universitaire, dont nos villes doivent faire une arme pour leur développement. 

Car la mondialisation entraîne aussi les villes dans un grand mouvement de compétition qui est à la fois une contrainte et une formidable chance d’ouverture. Le réseau mondial des grandes villes, les associations qui les réunissent, telle l’AIMF (Association internationale des maires francophones) pour les villes francophones, les jumelages qui les rapprochent et dont Bordeaux–Québec est un magnifique exemple, voilà autant de moyens d’humaniser la mondialisation.

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