Québec
Société

À table avec Diane Lemieux

Diane Lemieux n'a ni griffes acérées ni incisives menaçantes, mais une solide poignée de main et le sourire généreux. Seules caractéristiques qui pourraient justifier son surnom de « lionne » : ses yeux vifs, toujours à l'affût, et sa chevelure abondante, un brin désordonnée en ce jour neigeux où nous prenons le lunch au Petit Extra, rue Ontario, à Montréal.

C’est elle qui a choisi l’endroit. D’abord parce qu’elle aime bien la cuisine quasiment familiale de la chef Nathalie Major. En fine gourmande, Diane s'y connaît. Le soir, elle oublie les problèmes de la journée en feuilletant des livres de cuisine. Mais le resto lui rappelle aussi d'excellents souvenirs de l'époque où, ministre dans le gouvernement du Parti québécois – d'abord déléguée au Travail et à l'Emploi, puis responsable de la Culture et des Communications –, elle y rejoignait tous les lundis son mari, Jocelyn Aubut, avant de faire route vers la Vieille Capitale. Ils en profitaient pour se retrouver en toute intimité et faire le point sur la semaine à venir.

Diane n'a que des mots tendres pour qualifier celui qui prit alors en charge la maisonnée, malgré son poste de psychiatre à l'Institut Pinel. Un foyer avec deux ados et un tout jeune garçon, ce n'est pas une sinécure. « Quand je revenais à la maison, c'était toujours fête avec un bon repas qui m'attendait, car Jocelyn aussi est bon cuisinier » Loin de s'atténuer, la complicité et l'affection qui unissent ce couple ne font que grandir depuis vingt ans. « Je ne sais pas comment j'aurais pu concilier l'accaparante tâche de diriger un ministère avec une vie familiale harmonieuse. »

C’est d’autant plus vrai que Diane Lemieux ne fait rien à moitié. Quand elle s'engage, c'est corps et âme; une femme entière qu'on doit prendre telle quelle. Cela n'a pas échappé à Lucien Bouchard, alors premier ministre, qui, lorsqu'elle entra dans ses fonctions ministérielles, lui dit : « Nous ferons de grandes choses ensemble » Par un étrange concours de circonstances, lui et Bernard Landry, l'autre premier ministre avec qui elle a travaillé, quittent tous deux la politique avant elle. C'est en octobre 2007, quelques mois après que le Parti québécois a perdu sa fonction d'opposition officielle en faveur de l'Action démocratique du Québec, que Diane démissionne de son siège de députée de Bourget.

Elle devient ensuite vice-présidente de Vision Globale, une jeune société de production audiovisuelle. Mais quand on a le service public et l’engagement social dans son ADN, on ne s’en sépare pas si aisément ! Un peu plus d'un an après, la voilà qui se lance en politique municipale avec le parti du maire Gérald Tremblay. Le siège de conseillère de l'arrondissement Ahuntsic-Cartierville lui échappe de peu. Ne voulant pas perdre cette femme de qualité, le maire en fait sa chef de cabinet. Pour lui garder chaud le fauteuil de président du comité exécutif, il l'occupe en attendant qu'elle puisse se faire élire. Puis, coup de théâtre : le jour où Diane Lemieux pourrait être élue, le maire décide qu'il aime trop ce poste pour y renoncer. Déçue, elle quitte l'hôtel de ville, mais sans fracas.

Une personne comme Diane Lemieux ne reste jamais longtemps en vacances. Le 25 janvier 2011, à la surprise de plusieurs, elle est nommée PDG de la Commission de la construction du Québec. Si au moins trois personnes se targuent d’avoir eu cette brillante idée, ni elle ni moi ne savons qui a soufflé son nom à l'oreille du premier ministre.

L'ancienne ministre péquiste arrive à point nommé pour calmer les ardeurs de l'opposition, qui réclame à cors et à cris une enquête publique sur la construction. Non seulement on ne peut accuser le gouvernement de favoritisme, mais personne n'oserait enlever un cheveu sur la tête de cette femme à la poigne d'acier et au-dessus de tout soupçon.

Après son droit à l'Université de Sherbrooke, Diane se fait les dents avec des groupes qui luttent pour la prévention des agressions sexuelles et contre la violence familiale. Au moment du référendum de 1995, elle brandit le drapeau du « Oui » partout dans les Cantons-de-l'Est. Féministe modérée, mais femme déterminée et sans complexes, c'est la présidente idéale du Conseil du statut de la femme. Elle quittera ce poste peu après sa nomination pour faire campagne dans Bourget sous la bannière du Parti québécois. Nouvelle venue dans la métropole, elle y redécouvre sa ville natale en faisant du porte-à-porte, consciente que les réalités n’y ont guère à voir avec celles de Sherbrooke. Bourget, majoritairement québécois « de souche », est graduellement investi par des immigrants de toutes origines, parfois entassés dans des logements à la salubrité douteuse. Il s'agit d'un comté bigarré où les familles aisées ne sont pas légion.

En arpentant Bourget, Diane Lemieux remplit un carnet de commandes qu'elle réduira à peine durant presque une décennie au gouvernement. Il y a trop à faire, et lorsqu'il s'agit de répondre aux besoins particuliers des individus et des familles, la politique provinciale a ses limites. « À Québec, on travaille à grands traits, on légifère pour l'ensemble de la population, on ne fait pas de politique de proximité. » Plus tard, à l'hôtel de ville de Montréal, elle découvrira la politique de proximité. Pour une femme pratique comme elle, qui ne « s'enfarge pas dans les fleurs du tapis », la politique municipale est moins frustrante et offre davantage de satisfactions.

Au Conseil des ministres, Diane apprend vite les codes de la grande politique. Paul Bégin, ministre de l'Environnement et vieux routier de Dolbeau, a beaucoup de plaisir à les lui dévoiler. Elle garde un souvenir affectueux de ce « Bleuet » aussi passionné et idéaliste qu'elle, qui l'a aidée à décrypter les arcanes d'un cabinet ministériel. C'est à regret qu'elle voit Lucien Bouchard, homme intelligent, rassembleur et pragmatique, quitter la politique. Malgré les apparences, Diane, elle, ne l'a jamais vraiment quittée. Certes, son poste n'est pas lié à un parti, mais la Commission de la construction est au carrefour de mille jeux politiques, d'un chassé-croisé constant d'intérêts divergents, sans parler des projecteurs qu'a braqués l'opinion publique sur cet organisme depuis que tout ce qui « grouille et grenouille » dans le monde de la construction fait les manchettes.

En pleine tourmente, Diane Lemieux doit tenir la barre d'un très gros bateau. Mille personnes travaillent pour la Commission, qui offre des services à 25 000 employeurs, 153 000 travailleurs, 80 000 rentiers et 128 000 assurés. La Commission a même son « escouade tactique » pour détecter les stratagèmes véreux qui minent l'industrie et y débusquer l'évasion fiscale qui la gangrène. La tâche est d'autant plus complexe que 82 % des 25 000 entreprises de construction comptent cinq salariés et moins. Comme si ce n'était pas assez, la Commission doit aussi composer avec 26 métiers différents, et sa présidente, traiter avec un conseil d'administration de 17 personnes, nommées après consultation auprès des associations d'entrepreneurs, des syndicats, la ministre du Travail et la ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport.

Dans ce contexte qui donnerait le tournis à la plupart d'entre nous, Diane Lemieux se sent comme un poisson dans l'eau. Elle trouve même le temps et le moyen de promouvoir une cause qu'elle connaît bien, celle des femmes. Au Québec, l'industrie de la construction est un monde d'hommes, de surcroît presque tous blancs. C'est à peine si on y compte 2000 femmes actives pour une main-d'œuvre d'environ 155 000 travailleurs. L'ancienne présidente du Conseil du statut de la femme a du pain sur la planche pour un bon bout de temps, sûrement bien au-delà des cinq ans de son mandat.

Femme de réflexion, mais femme de décision aussi. Heureusement, car Diane Lemieux n’est pas au bout de ses peines… La commission qu’elle dirige doit composer avec une autre, la commission Charbonneau, qui aborde tout juste sa tâche, ainsi qu'avec des chantiers de construction plus nombreux que jamais. À cela s'ajoute une centrale syndicale qui rue dans les brancards parce que la loi sur la corruption a établi que les 300 personnes qui ont des pouvoirs d'enquête ne peuvent être affiliées à la FTQ ou à quelque syndicat de la construction que ce soit. Sans oublier l'avenir incertain des régimes de retraite qui entraîne des départs précipités – et ce n'est pas tout. Devant cette avalanche de problèmes et d'embûches, Diane Lemieux reste sereine, confiante qu'elle finira par venir à bout de l'impossible. Pour l'instant, ceux qui la connaissent n'en doutent pas, et les instances politiques qui l'ont nommée, non plus.

Lorsqu’elle aura conquis cet Everest, Diane Lemieux reviendra-t-elle en politique active? Cette fois, elle hésite à répondre et son visage s'empreint de gravité : elle a promis à son mari de n'y plus revenir. Mais en politique, elle sait très bien qu'on ne peut dire « jamais ». Elle vient à peine de franchir la cinquantaine et c'est évident que je n'ai pas devant moi une femme qui rêve de la liberté 55. Diane Lemieux est une femme de pouvoir, qui aime le pouvoir non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il permet d’accomplir.

Tous ceux qui souhaitent voir de nouveaux visages en politique feraient bien de ne pas oublier Diane Lemieux et de garder un œil sur elle. Qu'ils se rappellent aussi qu'avant de se servir elle-même, une lionne laisse d'abord sa famille se sustenter. Et si c'était la vraie raison pour laquelle on la surnomme « la lionne » ?

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Sans oublier l'avenir incertain des régimes de retraite qui entraîne des départs précipités... Erreur ce sont les 'réductions' exigés par Diane Lemieux et son équipe de négociateur qui font en sorte que les employés (pas les gestionnaire) de la Commission de la construction du Québec quittent pour une retraite.