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Chine : la croissance pour éviter d’autres Tian’anmen

Entrevue avec Erh-fei Liu, de la Bank of America Merrill Lynch.

 

Premier dirigeant de Bank of America Merrill Lynch en Chine, Erh-fei Liu transite constamment entre Shanghaï, Beijing et Hong-Kong, où il a ses bureaux, à l’affût d’investissements potentiels pour ses clients. C’est lui qui a convaincu la grande société chinoise Lenovo de se porter acquéreur de la division d’ordinateurs personnels d’IBM, au coût de 1,25 milliard de dollars.

Monsieur Liu fait partie de cette génération de jeunes Chinois qu’on appelle les « capitalistes rouges », parce qu’ils ont grandi en Chine communiste mais ont été éduqués aux États-Unis. Toutes les grandes banques d’investissement du monde se les arrachent pour leur compétence, mais, surtout, pour leur connaissance intrinsèque de la Chine.

Monsieur Liu était de passage à Montréal à la fin de 2011, à l'invitation de la Conférence de Montréal, pour parler de la situation de la Chine. Il a dressé un portrait nuancé de ce pays, mettant dos à dos optimistes et pessimistes, les premiers tenant comme inéluctable la domination économique de la Chine, les seconds lui prédisant un atterrissage brutal, convaincus que le miracle économique chinois n’est qu’un « tigre de papier ».

Vous dites que les gens sont ou trop pessimistes, ou trop optimistes à propos de la Chine. Pourquoi ?

Parce que c’est ce que je constate, et en vérité ce qui distingue les uns des autres, c’est leur point d’observation. Les optimistes regardent la croissance phénoménale de la Chine, sa puissante machine exportatrice, ses milliards de dollars de réserves internationales, sa percée importante en Afrique, et ils sont convaincus que la Chine va bientôt contrôler le monde, avec les États-Unis, dans un G-2 qui détrônera le G-7.

Les pessimistes, quant à eux, sont davantage conscients des problèmes structurels de la Chine : l’absence de propriété privée, le système financier déficient, la corruption, le niveau intolérable de pollution et de pauvreté, et, surtout, le vieillissement rapide de sa population. Ils en concluent qu’un gouvernement communiste est incapable de résoudre ces problèmes et que le miracle chinois n’est qu’un mirage qui, un jour ou l’autre, va se dissiper.

Quelle est la réalité ?

La réalité est que la Chine va continuer à se développer dans les années à venir à un taux annuel de 8 à 10 % comme elle l’a fait pendant les trente dernières années, après que Deng Xiaoping eut commencé à libéraliser l’économie chinoise. Depuis cette époque, il y a eu des hauts et des bas, des soubresauts, il y a eu Tian’anmen, mais l’économie a continué de croître à raison de 10 % par an en moyenne. Mon pronostic, c’est que ce scénario va se répéter : la Chine va continuer à se développer, le niveau de vie des Chinois va s’améliorer et la Chine sera de plus en plus démocratique et intégrée à la communauté internationale... mais tout cela prendra du temps.

Trop de temps aux yeux de plusieurs Occidentaux, car les Chinois ne semblent pas très pressés d’y arriver, non ?

Cette perception est fausse. Il y a un fort sentiment d’urgence en Chine. Les Chinois sont convaincus qu’ils ont perdu beaucoup de temps qu’ils doivent rattraper, et que s’ils ne le font pas rapidement, la situation sociale va se détériorer. Pour les dirigeants chinois, la croissance est le rempart contre la contestation, et toutes les réformes qu’ils introduisent n’ont qu’un but : accélérer la croissance économique. C’est elle qui, en faisant grimper le niveau de vie, contribuera à maintenir la paix sociale, laquelle à son tour leur permettra d’introduire d’autres réformes plus audacieuses. Ils sont engagés dans une espèce de « cercle vertueux » et cela va continuer, selon moi.

La croissance est le mot clé ?

Oui, mais la stabilité est encore plus importante, car la Chine ne peut croître dans un environnement instable. Ses leaders n’entreprendront pas de réformes majeures s’ils ne sont pas certains d’y survivre, s’ils craignent à tout moment d’être renversés. La stabilité est leur souci premier. Et introduire la démocratie, actuellement, constituerait un facteur d’instabilité.

Quel est le taux de croissance dont la Chine a besoin pour assurer cette stabilité ?

Dans son dernier plan quinquennal, le gouvernement chinois l’a établi à 7 %. Un minimum, compte tenu des défis énormes qu’il doit relever. Il lui faut trouver du travail aux employés mis à pied par les entreprises obsolètes qui ferment leurs portes. Il lui faut accélérer l’urbanisation des campagnes pour éviter que les paysans ne les désertent. Seule une croissance forte peut créer des emplois pour tous ces gens. À l’inverse, sans une forte croissance, les écarts de richesse vont s’accroître, et avec elle, la frustration du peuple. L’expérience a montré que ce taux critique entre « instabilité » et « stabilité » se situe à 8 %.

Mais comment la Chine, fortement dépendante de ses exportations, peut-elle maintenir un taux de croissance de 8 % si la demande pour les biens qu’elle produit diminue dans le reste du monde à cause du ralentissement économique ?

Même si l’économie mondiale a tourné au ralenti en 2011, la Chine a quand même crû de 9,2 %, seulement 0,2 de moins que ce qui était prévu. En 2012, les économistes s’attendent à ce que le ralentissement économique ait un effet tout aussi négligeable sur la croissance chinoise. Car selon eux, même si l’Europe tombait en récession, ce que plusieurs craignent, les exportations vers l’Europe continueraient de croître, mais simplement à un rythme plus faible. Ce scénario est plausible si on considère qu’en récession, les gens achètent des biens de consommation peu chers, et c’est justement ce qu’ont à offrir les Chinois.

Mais compte tenu que les consommateurs chinois consomment peu et épargnent beaucoup, comment pourra-t-on soutenir la croissance, si les exportations diminuent plus que prévu ?

Le gouvernement chinois a tout ce qu’il faut pour stimuler la demande intérieure si les exportations fléchissent trop. Il a la marge de manœuvre pour ce faire, ce que les Américains n’ont plus, car ils en sont réduits à utiliser le bazooka de Ben Bernanke pour stimuler leur économie, ayant épuisé tous les autres moyens d’intervention. Prenons l’exemple des dépenses en infrastructures : aux États-Unis, il peut s’écouler deux ans entre le moment où le gouvernement décide de construire une autoroute et le début de sa construction. En Chine, la construction de l’autoroute a sans doute commencé il y a deux ans, et le gouvernement n’a qu’à y injecter des fonds supplémentaires pour l’accélérer. L’effet stimulant est immédiat. De plus, le gouvernement chinois n’a pratiquement pas de déficit (1 à 3 % du PIB), pas de dette (le ratio dette/PIB est de 20 à 30 % du PIB) et des réserves internationales immenses, une situation que plusieurs lui envient.

N’y a-t-il pas une bulle immobilière qui menace d’anéantir ces espoirs de croissance ?

Il y en a une dans certaines grandes villes, mais elle n’a aucune commune mesure avec celle qui a terrassé l’économie américaine en 2008. Ce qui a contribué à créer la bulle immobilière aux États-Unis, c’est le laxisme de la réglementation. Les consommateurs pouvaient acheter des maisons sans verser aucun argent comptant, emprunter pour couvrir le capital et les intérêts, et en plus, déduire les intérêts de leurs impôts !

En Chine, un tel laxisme n’existe pas. L’acheteur ne peut emprunter plus de 50 % de la valeur de la première maison qu’il acquiert et pas plus de 30 % pour la deuxième ; il ne peut pratiquement rien emprunter pour une troisième. Les mises de fonds exigées sont importantes, et les acheteurs n’ont donc aucun intérêt à remettre les clés à la banque s’ils ont de la difficulté à rembourser leur hypothèque, comme tant d’Américains l’ont fait. Ils y perdraient trop. Bien sûr, comme ailleurs, il y a des spéculateurs qui achètent des maisons uniquement pour les revendre et cela fait grimper les prix de l’immobilier. Mais si les prix s’effondrent, ils seront les seuls perdants, car les banques n’ont pas financé leurs achats et on n’assistera pas à l’effet d'entraînement qu’a eu l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis. Donc, la réglementation limite sévèrement la spéculation. Même si une bulle immobilière se forme, elle ne mettra pas l’économie en péril en crevant.

À la faveur de la crise de l’euro, on a évoqué la possibilité que la Chine achète des obligations européennes grâce à ses énormes réserves internationales, qu'elle devienne le « sauveur » de l'Europe. Est-ce possible ?

La Chine n’a aucunement l’intention d’acheter des obligations de pays européens, et d’ailleurs, pourquoi achèterait-elle des titres dont personne ne veut ? Elle ne va sûrement pas mettre à risque de l’argent chèrement gagné. La Chine est encore un pays pauvre, et si elle décidait de soutenir l’Europe, cela créerait d’importants remous.

La participation de la Chine au sauvetage de l’Europe se résumera à verser sa contribution au FMI, dont c’est le rôle de soutenir les pays en difficulté. Ce qui intéresse la Chine, ce ne sont pas les obligations des gouvernements européens, mais les actifs européens. Déjà, des délégations chinoises parcourent l’Europe pour identifier des actifs intéressants.

Quels genres d’actifs ?

Les biens de luxe surtout. Il est clair que si Prada ou Louis Vuitton étaient prêts à ouvrir leur actionnariat, les Chinois seraient preneurs. Ils ont déjà acheté des vignobles en France et en Italie.1 En fait, des centaines de délégations chinoises parcourent le monde à la recherche d’actifs, y compris au Canada, et c’est à cela que la Chine veut consacrer ses milliards de dollars de réserves internationales. Certaines sont à Calgary pour y dénicher des entreprises pétrolières et gazières dans lesquelles elles pourraient investir. Le voyage du premier ministre Stephen Harper en Chine, en février dernier, vise, entre autres, à accélérer ces investissements.

On s’inquiète parfois des intentions chinoises, on craint de perdre le contrôle de nos ressources naturelles. Quelles sont les visées des Chinois ?

Comme tous les investisseurs, les Chinois préféreraient prendre le contrôle des entreprises dans lesquelles ils investissent, mais si ce n’est pas possible, ils acceptent d’être minoritaires. Ils sont très flexibles. Leur but, c’est d’avoir accès aux ressources naturelles, de gagner de l’argent, et de bénéficier de la croissance des prix des matières premières. Et s’ils se rendent compte que l’opinion publique est hostile à une prise de contrôle d’une entreprise nationale, ils s’ajusteront en conséquence.

Il y aura un changement de garde en Chine cette année : une nouvelle génération s'installera aux commandes du pays. Faut-il s'attendre à des réformes majeures ?

Tout dépendra du nouveau gouvernement. Toutefois, les réformes à mettre en place sont bien connues : laisser le renminbi s’apprécier ; déréglementer les banques et les taux d’intérêt ; instaurer le crédit à la consommation ; privatiser des sociétés d’État ; accélérer la mise en place de programmes sociaux, et résoudre le problème épineux de la propriété des terres. Et tout cela viendra en temps
et lieu.

Tout compte fait, vous prévoyez un avenir prometteur pour la Chine, avec quelques ratés potentiels. Qu’est-ce qui pourrait faire dérailler ce beau scénario ?

La détérioration des relations entre la Chine et les États-Unis. Une montée du protectionnisme étasunien, par exemple. Imaginez que l’opinion publique américaine se déchaîne contre la Chine, l’accusant de concurrence déloyale avec sa monnaie faible, et que, cédant aux pressions, le gouvernement américain applique des tarifs à tous les produits chinois. Alors, la Chine ferait de même pour les produits américains, et il s’enclencherait une guerre commerciale dévastatrice pour l’économie chinoise.

Taïwan pourrait aussi être un facteur perturbateur. Si Taïwan déclarait son indépendance, la Chine interviendrait militairement pour l’en empêcher. Les Américains soutiendraient Taïwan, et nous assisterions à une escalade du conflit, qui mettrait un terme aux bonnes relations entre la Chine et les États-Unis.2

Vous n’évoquez nullement les troubles sociaux comme pouvant faire dérailler votre scénario. Ne sont-ils pas une menace? Un printemps chinois est-il possible ?

Tant que la croissance sera au rendez-vous, il n’y aura pas de printemps chinois. Mais à mesure que les Chinois vont s’enrichir, qu’ils auront plus que le nécessaire pour se nourrir, ils vont commencer à réclamer le respect de leurs droits. La démocratie et les réformes vont s’ensuivre.


1. Selon le Financial Times, les Chinois seraient aussi intéressés à racheter les entreprises publiques d’électricité, de communications ou autres, que des pays tels le Portugal, l’Espagne et l’Italie seront obligés de privatiser.

2. Cette crainte a été écartée lors de l'élection de décembre dernier, où le parti qui prônait l'indépendance de Taïwan n'a pas réussi à prendre le pouvoir. À propos de Erh-fei Liu

Des défis de taille

L’expropriation des terres, talon d’Achille de la croissance chinoise

En Chine, la terre n’appartient pas aux paysans, mais à leurs collectivités. Ce sont les autorités locales qui décident de leur usage. Des milliers d’hectares sont ainsi vendus chaque année, à très bas prix, pour y construire des usines, des immeubles, des routes, des barrages. Les développeurs et les autorités locales, souvent corrompues au passage, s’enrichissent ainsi au détriment des paysans, dépouillés de leurs terres. C’est ce qui a amené les paysans de Wukan à se révolter en décembre dernier. Ils seraient des millions dans cette situation. Le développement phénoménal de la Chine s’appuierait donc sur l’appauvrissement des paysans chinois, qui constituent encore la majorité de la population.

Le vieillissement de la population, une bombe à retardement

La Chine s’est engagée dans une course effrénée pour que sa richesse croisse plus rapidement que le rythme de vieillissement de sa population, afin que l’État puisse subvenir aux besoins des aînés et que le fardeau ne retombe plus uniquement sur leurs enfants.

Population âgée de 60 ans et plus

2010 : 13,6 %

2050 : 33,3 % (Canada : 24,7 % en 2051 pour les 65 ans et plus)

Population en âge de travailler (15 à 59 ans)

2010 : 70 %

2050 : 54 % (Canada 62 % en 2051 pour les 15-64 ans)

2012 : l’année du Dragon et du changement de leadership

L’automne prochain, le président Hu Jintao, le premier ministre et secrétaire général du parti, Wen Jiabao, ainsi que sept des neuf membres du comité permanent du Politburo, la plus haute instance décisionnelle du pays, quitteront leur poste. Une nouvelle génération de leaders prendra les commandes de la Chine. Historiquement, ces changements ont souvent été marqués par des événements sanglants, tels la révolution culturelle de 1968 et le massacre de Tian'anmen en 1989, seule l’année 2002 faisant exception.

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