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Aux taxes, citoyens !

Le président Nicolas Sarkozy arrivant à un sommet de l’Union européenne à Bruxelles en janvier dernier.

Dans un pays comme la France, où la fierté nationale est toujours – et c’est à l’honneur des Français – une valeur importante, et pas rien que pour le sport, perdre un de ses trois A ne peut être sans impact sur une échéance électorale rapprochée.

Cependant, cet impact n’est pas facile à décoder. Tout d’abord, deux grandes agences sur trois ont maintenu la cote AAA de l’Hexagone, et un paradoxe plus étrange encore se dessine déjà : le taux d’intérêt de la République, contrairement à la logique habituelle, a eu tendance à baisser. On peut donc croire que les prêteurs n’ont pas été alarmés à l’excès par la décision de Standard & Poor’s. Il est vrai qu’il s’agit d’une agence privée, qui n’est pas à l’abri de mauvais jugements. D’autant plus que la notation souveraine ne peut être une science exacte étant donné le nombre infini des variables en présence et leur évolution rapide, voire vertigineuse.

Quoi qu’il en soit, le président de la République avait fait de ces trois A, à juste titre, un élément de son argumentaire électoral et de l’évaluation de son quinquennat. En comparaison avec d’autres partenaires européens – abstraction faite de la spectaculaire tragédie grecque –, Nicolas Sarkozy pouvait décrire sa gestion budgétaire comme étant acceptable.

Quand la décote est tombée, il lui a fallu trouver rapidement une argumentation pour faire contrepoids à celle qui, depuis des mois, invoquait le maintien de la cote AAA comme preuve de bonne gestion. À cet égard, la surprenante baisse subséquente du taux directeur a été d’un prodigieux secours à la dialectique présidentielle.

Aujourd’hui, les deux phénomènes réunis pourraient former la base d’un autre puissant argumentaire électoral et d’une vision équilibrée des mesures que pourrait prendre un gouvernement responsable pour les finances de la France. Un peu comme l’ont fait pour Barack Obama les difficultés budgétaires évidentes des États-Unis, pays également décoté, la décote française pourrait fournir à Nicolas Sarkozy l’occasion de présenter à la population un cocktail financier efficace et socialement défendable.

Il est évident que pour la France, comme pour la majorité des États occidentaux, une sérieuse cure d’austérité s’impose. Ce pays, comme les autres, n’a pas fait preuve d’une grande clairvoyance, c’est le moins qu’on puisse dire, quant aux retombées que peut avoir sur le destin des États un dépassement chronique des dépenses par rapports aux revenus.

Depuis un an, les mots « rigueur » et « austérité » commencent à reprendre leur sens et ont perdu leur caractère blasphématoire à droite comme à gauche. L’alarme déclenchée par la décote va offrir à la classe politique une plus grande marge de manœuvre pour accomplir son devoir. La population déteste toujours les coupes budgétaires, mais la dramatisation d’une décote rend le breuvage amer un peu plus facile à ingérer.

Un peu comme dans le cas du Québec, la lucidité dont avaient fait preuve les patrons, les syndicats et les citoyens en général lors de la présentation du déficit zéro du gouvernement Bouchard avait facilité l’acceptation des sacrifices requis. Mais n’oublions pas la proximité culturelle entre Québécois et Français ! Les réductions, acceptées globalement, font quand même des ravages politiques chez ceux qu’elles touchent lorsqu’elles se réalisent.

Ainsi, en avril, date des prochaines élections françaises, l’austérité ne sera encore qu’un spectre dont les véritables méfaits ne se matérialiseront qu’après le verdict du vote. En effet, presque toutes les mesures déjà annoncées par le président de la République sont pratiquement et habilement toutes à effet post-électoral.

Une chose est certaine, en France comme ailleurs : toutes ces perturbations du capitalisme ultralibéral sont une excellente occasion pour les politiciens de proposer des réformes audacieuses. C’est à cela que doivent servir les crises. L’exemple historique de Franklin Roosevelt fait déjà des émules en Grande-Bretagne. Sarkozy, pour sa part, favorise la discipline dans la zone euro et veut même imposer la taxe Tobin. Il veut rehausser de façon significative la taxe sur la valeur ajoutée. Annoncer des hausses fiscales à quelques mois des élections demande un certain courage, que la fameuse décote a rendu plus facile.

La France est donc en bonne posture pour faire le ménage financier qui s’impose. Son président d’aujourd’hui, qui pourrait le rester, ou son successeur éventuel, que ce contexte favorise également, aurait les coudées plus franches pour faire ce qui doit être fait. Il faut souhaiter que la gauche cultive également la lucidité face aux sacrifices, ce qui est généralement plus difficile pour elle.

Pour compliquer le tout, la France n’échappera pas au risque pressenti par tous les économistes, celui des retombées d’une baisse de la dépense publique accompagnée d’une hausse des prélèvements. Les économies européennes et américaine sont dans une phase ingrate. John Maynard Keynes a désormais convaincu à peu près tout le monde que, dans de telles conditions, l’État n’a d’autre choix que de stimuler la reprise par une action positive et doit donc se garder de nuire à cette remontée par des ponctions néfastes. Certes, cela est vite dit, mais quand on est surendetté et au bord de la ruine, comment faire pour assumer ses obligations keynésiennes ? Dommage que le grand économiste britannique ne soit plus là pour nous éclairer.

La meilleure façon de venir en aide à l’économie sans massacrer davantage les finances publiques, c’est de se concentrer sur la création de davantage de richesse collective et sur la répartition de cette richesse, à commencer par l’application d’une rigueur inflexible à l’univers financier qui nous a conduits où nous sommes. La rapacité doit être sous surveillance constante. En passant, la taxe Tobin sert un tel objectif. Et l’exemple français devrait contribuer à en faire une règle européenne, voire mondiale.

La majorité des États occidentaux ont un sérieux virage financier à exécuter. La France, qui fut dans l’histoire une inspiratrice exemplaire de démocratie, a une belle occasion de redevenir un modèle pour la résolution de ce marasme des finances publiques, qui menace les démocraties. La prochaine présidentielle est donc cruciale, et c’est au peuple d’abord que l’on doit demander courage et lucidité. Les politiques sont évidemment plus sages quand le peuple souverain l’est lui-même.

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