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Économie

Stephen Poloz : L’impératif de la mondialisation

Les entreprises canadiennes accusent toujours le coup de la morosité des marchés mondiaux, constate Stephen Poloz, président d’Exportation et développement Canada (EDC). La plupart d’entre elles ne perdent toutefois pas de vue que leur avenir dépendra de leur capacité à tirer parti de la mondialisation et maintiennent, malgré tout, leurs efforts pour bâtir des ponts vers l’étranger.

Stephen Poloz est bien placé pour prendre le pouls du commerce international canadien. Et ce qu’il observe, c’est une forte inquiétude. « L’une de nos fonctions consiste à fournir des assurances et du financement à des projets d’exportation qui n’en trouvent pas dans le marché privé. Notre volume d’affaires a donc tendance à augmenter lorsque le degré d’incertitude est élevé dans les marchés. Je peux vous dire que nos affaires vont très bien ces temps-ci », expliquait, sourire en coin, le président et chef de la direction d’EDC, interrogé le mois dernier.

Société d’État fédérale, EDC appuie et développe le commerce extérieur canadien en offrant notamment des prêts aux entreprises canadiennes exportatrices ou à leurs clients étrangers, mais aussi toutes sortes d’assurances et de garanties financières pour protéger les exportateurs canadiens contre différents risques tels les défauts de paiement. Elle s’enorgueillit d’avoir ainsi facilité en 2010 un volume d’activités d’une valeur de 85 milliards de dollars, dont plus du quart dans les marchés émergents, au profit de plus de 8200 entreprises, dont 80 % de PME.

« Je ne me fie pas trop aux économistes pour me faire une idée de la situation réelle », explique avec ironie ce titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat en sciences économiques, qui a travaillé à la Banque du Canada ainsi que comme rédacteur en chef d’un magazine financier avant d’entrer à EDC en 1999, à titre d’économiste en chef. « Je préfère aller sur le terrain et parler directement aux chefs d’entreprise et à leurs banquiers. »

Ce qu’on lui raconte, c’est à quel point la situation est dure pour les exportateurs canadiens et québécois, particulièrement dans le secteur manufacturier. « Des entreprises ont vu leurs revenus baisser de moitié durant la crise. Certaines sont mortes. Les autres ont été forcées de couper, couper, couper, pour survivre. Aujourd’hui, la crise en Europe frappe durement, mais le pire, c’est la lenteur de la reprise économique aux États-Unis. »

Les priorités aux bons endroits

Il aurait été facile pour les entreprises canadiennes, dans un tel contexte, d’adopter une stratégie de repli sur le marché intérieur. Elles ne l’ont heureusement pas fait. « Plusieurs chefs d’entreprises avaient lancé, avant la crise, toutes sortes d’initiatives pour renforcer leur présence à l’étranger, observe Stephen Poloz – dans un excellent français. Un grand nombre d’entre eux ont choisi de les poursuivre malgré tout, parce qu’ils savent que leur avenir en dépend. »

Les dirigeants de grandes entreprises ne sont pas les seuls à faire ce constat. Les propriétaires de PME le font aussi. « Le marché canadien est tellement petit qu’aussitôt qu’une entreprise grandit un peu ou qu’elle se développe dans un champ un peu spécialisé, elle ne peut pas faire autrement que de regarder au-delà de nos frontières. »

En avril dernier, à l’occasion de son premier discours au Québec à titre de président d’EDC, Stephen Poloz s’était lancé dans un vibrant plaidoyer pour la mondialisation. Il avait notamment dénoncé cette manie de résumer les bienfaits du commerce à une logique comptable se limitant à comparer le volume des exportations à celui des importations, et de s’alarmer chaque fois qu’une entreprise canadienne choisit de tenir une partie de ses activités à l’étranger plutôt qu’au pays.

Il s’était réjoui, ainsi, de voir que les entreprises canadiennes ont exporté pour plus de 450 milliards de dollars de biens et services en 2010, mais que leurs filiales à l’étranger en ont vendu de leur côté pour presque autant, soit 400 milliards, et que ces ventes continuent de croître deux fois plus vite que les exportations.

Il persiste aujourd’hui dans cette opinion. « J’étais récemment à Querétaro, au Mexique. Bombardier y construit des pièces d’avion qui sont envoyées ensuite au Canada. Juste à côté, se trouve une usine d’un autre fabricant québécois de pièces d’avion : Héroux-Devtek. En fait, ils sont des dizaines à s’être regroupés là parce que les coûts de production y sont plus bas qu’ailleurs. On pourrait voir cela comme des pertes d’emplois pour Montréal. Mais ce que cela permet, à une société comme Bombardier, c’est d’avoir des prix plus compétitifs et de vendre plus d’avions, et donc d’avoir plus de travail pour ses milliers d’employés qui restent au Canada – outre le fait d’avoir une entreprise plus profitable. »

Le temps de prendre du temps

Le marché étranger de prédilection des entreprises canadiennes reste tout naturellement les États-Unis en raison de leur taille, de leur proximité géographique et culturelle, ainsi que de l’apparente facilité d’y faire des affaires.

Mais si l’on recherche un endroit où la croissance est deux, voire trois fois plus rapide, il faut regarder du côté des économies émergentes, comme la Chine, l’Inde et le Brésil. Certes, on n’aborde pas ces pays comme on aborde nos voisins du Sud. Il faut consacrer les efforts et le temps nécessaires pour apprivoiser les us et coutumes du milieu des affaires et établir des liens de confiance, dit Stephen Poloz. « Nos gens d’affaires s’y font souvent dire : vous devrez apprendre à perdre du temps. » D’où l’importance de ne pas laisser la crise économique réduire tous ses efforts à néant.

L’Inde lui semble un endroit particulièrement propice pour les entreprises canadiennes. « On y parle l’anglais. Les cadres juridiques sont plus clairs et ressemblent aux nôtres », explique celui qui y a déjà deux représentations permanentes sur les seize que compte EDC à l’étranger.

La société d’État ne se contente pas, en la matière, d’attendre que les investisseurs lui présentent des projets. Il lui arrive d’approcher des entreprises étrangères en leur offrant de les financer à bon prix contre la promesse d’au moins explorer les possibilités de partenariat avec des entreprises canadiennes établies au pays ou à l’étranger. « Ce premier pas mène souvent à l’établissement de partenariats qui se consolident avec le temps, à mesure que l’entreprise étrangère et ses nouveaux partenaires canadiens apprennent à se connaître et à s’apprécier, dit Stephen Poloz. On appelle cela créer du commerce à partir de rien. »

EDC s’est également donné pour principe d’associer autant que possible des investisseurs privés à ses projets de financement. Cette participation des banques privées peut parfois s’élever jusqu’à 50 %. « Cela permet, bien sûr, d’avoir de plus fortes retombées pour chaque dollar investi. Mais cela permet surtout de renforcer les liens entre les entreprises et les investisseurs privés, au point, parfois, de pouvoir leur laisser éventuellement toute la place et investir notre argent ailleurs. » Financièrement autonome, EDC a versé 350 millions de dollars en dividendes à Ottawa en 2010.

Une obligation et une chance

Tous ces efforts pour ouvrir les entreprises canadiennes sur le monde visent à accroître leur capacité de croissance et à renforcer leur compétitivité, répète Stephen Poloz. Il n’y a désormais pas d’autre économie que l’économie mondiale, et la concurrence ne cessera jamais d’y être forte.

Par ailleurs, cette obligation de performance et de compétitivité ne se limite pas au secteur manufacturier, prévient le président d’EDC. « C’est vrai dans tous les secteurs, y compris celui des ressources naturelles. Le Canada y a bien sûr un avantage, grâce à son vaste territoire, mais il n’est pas le seul avoir des roches et des arbres ! »

Cette dure réalité est également une chance pour ceux qui font leurs devoirs, note-t-il. Lorsque le ralentissement de l’économie mondiale a contraint le géant minier Vale à réduire sa production, il a largement épargné ses usines de l’Ontario parce que celles-ci étaient ses plus productives. « Nous n’aurions pas eu cette chance si nos usines n’avaient pas été bonnes, ni si elles n’avaient pas appartenu à une multinationale capable d’en sacrifier certaines pour en épargner d’autres. »

Cela montre, conclut Stephen Poloz, l’importance de ne jamais perdre de vue les impératifs de la mondialisation. Mais aussi d’être conscient que l’on peut en tirer profit, même en période économique difficile.

Activités d’EDC Canada en 2010

Volume total des transactions : 84,6 G$, dont 24,7 G$ sur les marchés émergents, 8,9 G$ en appui aux PME et 3,4 G$ sur le marché canadien. Ces transactions ont généré 63 G$ en contribution au PIB du Canada, soit environ 4,9 % du PIB total, soutenant 627 000 emplois. En 2010, EDC avait dégagé un bénéfice net de 1,53 M$ et payé un dividende de 350 M$ au gouvernement du Canada.

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