Économie

L'effondrement d'un système - entrevue avec Joseph Stiglitz

Prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz voit noir

Joseph Stiglitz voit noir. Les perspectives américaines ne sont guère reluisantes aux yeux du lauréat du prix Nobel d’économie 2001. Pour lui, la première économie de la planète est condamnée, au mieux, à la léthargie et à une longue période de chômage élevé. Il a pourtant cru que la crise était  l’occasion de renouveler le capitalisme. Or, les actions mises en œuvre n’ont fait que restaurer un vieux modèle qui ne fonctionne plus.

Il y a rupture entre le peuple américain et ses institutions, politiques et économiques, qui n’est pas sans alimenter une montée en puissance de la droite radicale. « Beaucoup d’Américains “ordinaires” souffrent dans cette crise », prévient-il. La voie imposée du redressement, priorisant l’austérité à défaut de stimuler la création d’emplois, rappelle au professeur de l’Université Columbia la contribution historique de Herbert C. Hoover, qui a présidé la descente des États-Unis dans la Grande Dépression des années 1930.

Êtes-vous optimiste ? « Non , répond sans détour Joseph Stiglitz. Des temps très difficiles s’annoncent. » L’ancien économiste en chef de la Banque mondiale regarde vers l’Europe. Ces tergiversations politiques sur fond de crise de la dette publique secouant la zone euro depuis près de deux ans maintenant ont pour lui un air de déjà vu. Il pense à la faillite de Lehman Brothers et aux répercussions de la chute de l’institution financière sur le marché du financement interbancaire.

Face à la crise grecque qui s’enlise, « l’idée qu’un pays doive, pour recevoir de l’aide, se placer sous l’assistance d’un autre crée un malaise ». Cette quasi-tutelle ou ce transfert de souveraineté, prenant trop souvent la forme d’une austérité budgétaire imposée, provoque une réaction locale à ce point négative qu’il devient politiquement difficile, voire impossible, de gérer cela. Joseph Stiglitz n’évoque pas directement une faillite de la Grèce, mais il parle de probabilités, allant en augmentant, que l’euro ne puisse survivre : « Je dirais que ce risque est de l’ordre de 50-50. »

Quant aux répercussions potentielles de l’éclatement de la monnaie unique européenne, elles se feront sentir sur les banques exposées pour s’étendre au système financier international. « Trop de banques manquent encore de transparence et ne sont pas suffisamment capitalisées. Il existe un risque important que la crise, secouant gravement la Grèce, précipite une crise de liquidité à l’échelle mondiale, comme celle provoquée par la faillite de Lehman Brothers. Il en résulterait un gel dans l’octroi du crédit, encore des rachats et des sauvetages, et des problèmes fiscaux dans quelques pays. »

BRIS DE CONFIANCE

Celui qui fut responsable des conseillers économiques du président dans l’administration Clinton ramène son regard sur les États-Unis. Il y constate que la grande récession de 2008-2009 a provoqué, dans la population américaine, un bris de confiance envers ses institutions. Cette rupture a contribué à favoriser une montée en puissance de l’idéologie de droite radicale, déplore-t-il. « Aux États-Unis, nos problèmes sont plus conventionnels et nous  savons comment régler cela. Mais les républicains sont très réticents à augmenter les taxes et à accroître le déficit. Il en résulte que le gouvernement contribue à la contraction de l’économie plutôt qu’à son expansion. » Les risques d’une récession à double creux ou d’une croissance trop lente pour résorber le déficit s’en trouvent accrus.

Joseph Stiglitz est reconnu pour ses critiques plutôt acerbes envers le gouvernement de George W. Bush. Il reconnaît qu’il a dû mener plusieurs batailles sur le thème de la déréglementation au sein de l’administration Clinton, notamment face au secrétaire au Trésor Lawrence Summers et à son prédécesseur Robert Rubin. Les débats les plus virulents ont notamment porté sur le Glass-Steagall Act, séparant les activités de banque de dépôt et celles de banque d’investissement, qui fut finalement abrogé en 1999. Ou encore sur la réglementation des produits dérivés.

L’économiste nobelisé estime cependant que le problème de l’endettement a explosé sous l’administration Bush, qu’il blâme pour son irresponsabilité en matière de politique fiscale et de déréglementation. « D’un surplus de 2 %, nous sommes passés à un déficit massif. » Il énumère quatre causes. D’abord une réduction du fardeau fiscal, particulièrement celui des riches, que les États-Unis ne pouvaient se permettre. Puis deux guerres très coûteuses. Ensuite une politique d’achat de médicaments auprès des grandes pharmaceutiques qui impose une facture additionnelle évaluée à 1 000 milliards de dollars sur 10 ans au programme Medicare, un système d’assurance-santé pour les 65 ans et plus géré par le gouvernement américain. Enfin une mauvaise gestion de l’économie, qui s’est traduite par une croissance anémique et de faibles recettes fiscales.

« Des problèmes fondamentaux existaient avant la crise, des problèmes que la bulle immobilière a masqués. » N’eussent été cette bulle et la distorsion qu’elle a entraînée, Joseph Stiglitz estime que la consommation était à ce point faible qu’une récession n’aurait pu être évitée, dès 2007. Ces problèmes fondamentaux ont été aggravés par la tertiarisation de l’économie américaine, le secteur manufacturier cédant la place à l’industrie des services. La mondialisation a également eu ses effets, avec tous ces emplois délocalisés en Asie. S’ajoute un accroissement des inégalités, avec une concentration toujours plus grande de la richesse entre les mains de la classe la plus aisée. En clair, le gouvernement Bush a légué en héritage un excès de capacité et une montagne de dettes.

VIEUX CAPITALISME

« La résolution de ces problèmes requiert un leadership politique et une compréhension des enjeux. Or, il y a beaucoup de préoccupations sur ces deux points. » Monsieur Stiglitz soutient que les leaders ne sont pas en mesure de communiquer la nature véritable des problèmes. Ils travaillent à apporter des solutions aux symptômes, sans aborder les problèmes en profondeur.

Le manque de confiance des Américains dans la capacité du gouvernement à résoudre les problèmes fondamentaux est flagrant. « Monsieur Obama et son équipe restaurent le vieux capitalisme. » Et l’influence qu’a prise le Tea Party au sein des républicains « est liée à cela. Plusieurs Américains ordinaires souffrent, dans cette crise. Ils disent que le gouvernement vient à la rescousse des grosses banques, mais qu’iI ignore les propriétaires de maison et les banques régionales, dont dépendent les PME. Ils disent que le gouvernement s’est placé du côté des institutions ayant causé le problème. Il ressort de l’analyse que la seule façon de battre les grosses banques, c’est de réduire la taille du gouvernement ».

RUPTURE

Il y a rupture, dit l’économiste. « Avec le processus politique, avec la machine économique. Les Américains étaient fiers du fonctionnement de leur économie, de leurs banques. Depuis la crise, on observe une remise en question de cette machine et un manque de crédibilité face au politique et à sa capacité de conduire cette machine. »

À cette rupture s’ajoute un recours incompréhensible à l’austérité en Europe comme aux États-Unis, visant un rétablissement rapide des équilibres budgétaires. « Je ne peux l’expliquer. C’est tellement irrationnel. Aux États-Unis, peut-être peut-on y voir une tactique politique politicienne visant à nuire aux chances d’Obama d’être réélu. Certains avancent que  les républicains seraient prêts à aller jusqu’à mettre l’économie en danger afin d’améliorer leurs perspectives électorales. »

Dans un sens plus large, le recours à l’austérité reflète une mauvaise compréhension. « Herbert Hoover a également emprunté la voie de l’austérité en 1929. Cela a produit le krach boursier et la Grande Dépression. Certains républicains n’ont pas saisi la leçon. » Mais que dire de la pression des marchés ? « On avait les mêmes pressions en 1929 », répond Joseph Stiglitz. Il en veut à cette doctrine prêchant la réduction des déficits afin de regagner la confiance. En période de ralentissement économique, cette réduction conduit à une économie encore plus faible, ce qui selon lui ne peut restaurer la confiance.

LONGUE LÉTHARGIE

Malgré le parallèle avec la Grande Dépression des années 1930, le spécialiste ne va pas jusqu’à prédire pour l’économie mondiale un retour à des temps de grande noirceur. Du moins, il parle d’une probabilité inférieure à 25 %. « Non, je ne crois pas qu’on aille vers ces développements extrêmes. Mais il faut s’attendre au maintien d’un taux de chômage aux États-Unis à des niveaux élevés, à 9, 10 ou 11 %,  pour plusieurs années. Il faut aussi anticiper une croissance faible, de l’ordre de 1 %, et un marché de l’emploi anémique, avec une personne sur cinq ou sur six incapable de dénicher un travail à temps plein. »

Quant aux espoirs que cette crise puisse accélérer l’émergence d’un nouveau capitalisme, Joseph Stiglitz s’est vu confier en 2008, par le président Nicolas Sarkozy, une mission de réflexion sur le changement des instruments de mesure de la croissance française. Mais « sauf en France, ce thème est véritablement discuté dans peu de pays ». Grand théoricien des causes et conséquences des inégalités, de la persistance du chômage et de la fréquence des crises financières, Joseph Stiglitz y voit pourtant l’occasion de redéfinir la relation des sociétés face à l’interventionnisme gouvernemental, à l’économie, à l’environnement, à la protection sociale et aux politiques de développement durable.

Notamment sur la question des banques, la crise et ses effets ont pourtant démontré que les grandes institutions financières doivent revoir leur comportement, remettre l’accent sur les prêts, cesser leurs pratiques de financement prédatrices et leur action anticoncurrentielle. « Les institutions telles les banques doivent être au service des gens et de l’économie. Il faut revenir à un sens de la mesure, perdu avec la déréglementation. » Joseph Stiglitz retient également que Wall Street a supplanté Main Street, qu’avant la crise l’économie finan-cière était devenue trop puissante pour l’économie réelle. Avant 2008, 40 % des profits des entreprises venaient du secteur financier, chiffre-t-il. « Des mammouths ! Le serviteur est devenu trop gros pour l’économie qu’il devait servir. »

Joseph Stiglitz n’est pas optimiste. L’économie retrouve généralement ses forces avec le temps, après avoir corrigé ses excès de capacité et de levier d’endettement et stabilisé son marché immobilier. « La question est de savoir combien de personnes vont écoper, combien de familles vont souffrir. Et combien de temps cela prendra. Avec le chemin que nous prenons, nous ne sommes pas sur la voie rapide. »

Et à ses yeux la Réserve fédérale américaine fait partie du ma-laise, non de la solution. « Elle a créé le problème avant la crise. Bulles, déréglementation... Elle se retrouve aujourd’hui avec une marge de manœuvre restreinte alors que son monitorage de la situation ne fonctionne pas très bien. Elle peut maintenir sa politique accommodante, mais cela ne ressuscitera pas l’économie. Tout ce qu’elle peut, c’est faire pire, pas faire mieux. »

« Il faut s’appuyer sur la politique fiscale pour faire le ménage », résume celui que l’on présente comme l’un des fondateurs du nouveau keynésianisme.

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