Économie

Canada : la loi de la gravité

Résilient lors de la Grande Récession de 2008-2009, le Canada est le premier pays industrialisé à frapper à la porte d’une nouvelle récession. 

Cité en exemple pour sa capacité à résister à la grande contraction de 2008-2009, le Canada pourrait devenir le premier pays industrialisé à renouer avec la récession. Cette éventualité est loin de faire l’unanimité, mais si elle se précisait, le Canada pourrait difficilement échapper, cette fois, à la loi de la gravité, car l’endettement record des ménages canadiens pesant sur la demande intérieure l’a cette fois rattrapé. Il est serait de même pour son marché immobilier, dont la résilience est donnée en référence, mais qui parviendrait difficilement à éviter une spirale baissière alimentée par une nouvelle remontée du chômage.

Cette alerte à la récession pour le Canada, qui devient le premier pays développé à revisiter la décroissance, émane de la Banque Scotia. Une récession, dans sa définition technique, devient officielle lorsque le PIB recule sur deux trimestres consécutifs. D’après les analystes de l’institution bancaire, la contraction de 0,4 % de l’activité économique survenue entre avril et juin pourrait être suivie d’un nouveau recul du PIB au troisième trimestre. Les investissements des entreprises diminuent, les stocks demeurent élevés, les dépenses gouvernementales sont en baisse et l’endettement des ménages limite la consommation. S’ajoutent à cela une chute de la confiance, la persistance de la crise de la dette souveraine dans la zone euro et la paralysie politique au Congrès américain, qui plongent dans l’attente les ménages comme les entreprises. Ces données composent le cocktail quasi parfait pour alimenter un scénario de récession.

UN RISQUE PLUS PRONONCÉ AU QUÉBEC

Ce risque de retour en récession est encore plus prononcé au Québec. Selon l’Institut de la statistique du Québec, le PIB de la province, en rythme annualisé, s’est replié de 0,8 % au deuxième trimestre, doublant le recul observé à l’échelle canadienne. Peu surpris, Marc Pinsonneault, économiste principal chez Banque Nationale Groupe financier, rappelle que le repli de la croissance économique au deuxième trimestre, plombée par un commerce extérieur anémique, était prévisible. L’expert manifeste toutefois son étonnement face à la faiblesse de la demande intérieure, revue à la baisse au premier trimestre et plutôt stagnante au deuxième.  « Au premier et au deuxième trimestres, elle a montré une faiblesse plus prononcée que dans le reste du Canada à cause de la demande émanant des ménages, qui influe sur la consommation et l’activité dans la construction résidentielle. Il faut dire que le revenu personnel disponible réel a diminué pour un deuxième trimestre consécutif. » L’économiste a aussi relevé qu’au Québec, la progression du revenu personnel entre les derniers trimestres de 2010 et 2011 a été deux fois moins rapide que dans le reste du Canada.

Les économistes du Mouvement Desjardins, pour leur part, ne vont pas jusqu’à pencher pour un scénario de récession, malgré les chiffres alarmants du printemps. On mise encore sur un léger rebond au troisième trimestre, mais « la confiance des ménages, qui a plongé en août à la suite de la chute des marchés boursiers, sera un facteur déterminant pour l’économie du Québec », insiste-t-on.

À titre de comparaison, le PIB des États-Unis a augmenté de 1,3 % en rythme annualisé au deuxième trimestre, selon les données révisées du Département du Commerce. La première estimation chiffrait la hausse à 1 %.

Les analystes des deux institutions financières québécoises ne parlent toutefois pas de récession pour l’instant, mais ils retiennent que la progression du PIB au Canada sera faible en 2011, de l’ordre de 1,6 à 1,7 %.

Carlos Leitao, économiste en chef et stratège chez Valeurs mobilières Banque Laurentienne, acquiesce. Toutes ces données ont fait beaucoup de bruit, mais « à ma connaissance, dit-il au cours d’un entretien avec Forces, les analystes de la Scotia n’ont pas modifié leurs prévisions malgré l’avertissement quant à la possibilité d’une récession ». Il estime peu probable le risque de voir le Canada devenir le premier pays du G7 à renouer avec la récession cette année. « Le recul au deuxième trimestre, très prononcé au Québec, devrait être renversé au troisième. » En effet, on a assisté à un rebond de la production industrielle au Canada en juillet ; la croissance devrait également être positive en août. « Il faudrait donc que septembre ait été plutôt désastreux pour ramener le tout en territoire négatif, ce dont je doute. »

ATTENTION À 2012 !

Carlos Leitao maintient une prévision de croissance du PIB de 2 % cette année, une cible supérieure au consensus de 1,5 % qui règne parmi ses collègues des autres institutions. Quant à 2012, « c’est une autre histoire. Si les États-Unis replongent, le Canada n’y échappera pas. Et s’il y a récession, celle-ci frappera plus durement au Canada qu’en 2008-2009 », prévient-il.

Il est admis que le Canada a été épargné par la dernière récession. Dans sa Revue de fin d’année 2009, l’analyste Philip Cross, de Statistique Canada, a souligné que des pays comme les États-Unis ont connu leur pire ralentissement depuis la Dépression des années 1930. Avec 8,5 millions d’emplois perdus, les États-Unis ont comptabilisé un taux de perte d’emplois de 6 %, de loin supérieur à celui mesuré au cours des graves récessions de 1981-1982 et de 1974-1975, même si la chute du PIB américain lors de la contraction de 2008-2009, de 3,7 %, a été similaire à celle de ces deux périodes.

« Au Canada, la récession a été moins profonde et plus courte que dans les autres pays du G7 », met en exergue Philip Cross. Le PIB réel canadien s’est replié de 3,3 % entre l’automne 2008 et l’été 2009. « La baisse du PIB canadien que l’on a pu observer pendant ces trois trimestres a également été moins longue que celles de quatre à six trimestres qu’ont connues les autres pays du G7. » En fait, la baisse du taux d’emploi a été de 1,8 %, avec un peu plus de 400 000 emplois perdus.

La récession canadienne de 2008-2009 a également été moins sévère que les deux périodes précédentes de repli de l’activité économique du pays. La chute de 3,3 % du PIB sur trois trimestres se compare avantageusement à celle de 4,9 % sur six trimestres calculée en 1981-1982 et à celle de 3,4 % sur quatre trimestres mesurée en 1990-1992. L’emploi avait diminué de 5 % en 1981-1982 et de 3,2 % lors de la récession du début des années 1990.

« Une des causes de la faiblesse relative de la récession observée au Canada tenait à ce que le pays était en meilleure position pour faire face à la récession mondiale que d’autres grandes économies occidentales, principalement grâce aux épargnes telles qu’elles se reflètent dans notre bilan national. Le déséquilibre de l’épargne et les prix des actifs ont, en effet, joué un rôle important dans la récession mondiale de 2008-2009, à la différence de la plupart des récessions d’après-guerre, où les déséquilibres des stocks ou les prix à la consommation étaient des facteurs décisifs », analyse Philip Cross. Le Canada est également entré en récession avec des  finances publiques assainies. Le pays évoluait alors en mode de surplus budgétaire et affichait l’un des taux d’endettement les plus faibles des pays industrialisés.

« Si la demande intérieure et, plus précisément, les dépenses de consommation ont permis de sauver la mise en 2008-2009, cette fois, nous ne disposons d’aucune marge de manœuvre », dit Carlos Leitao, qui pointe du doigt l’endettement des ménages, l’absence de marge de manœuvre des gouvernements et une politique monétaire désormais à court de munitions, avec un taux cible à 1 %. Lors de la dernière récession, ce dernier avait été abaissé de 4,25 % à 0,25 %.

L’élément à surveiller est la politique fiscale des États-Unis et les choix qui seront faits par la commission bipartisane formant le supercomité mis sur pied au lendemain du bras de fer démocrates-républicains sur la hausse du plafond de la dette afin de déterminer les dépenses à réduire. Carlos Leitao est catégorique : « Si l’austérité budgétaire est retenue, les États-Unis vont basculer dans la récession ».

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.