Culture

Les aventures de la bédé québécoise

AVENUES vous ouvre les pages de l’imaginaire de quatre véritables personnages : les bédéistes Jimmy Beaulieu et Michel Rabagliati, l’historienne Mira Falardeau et le libraire Martin Dubé. 

La bande dessinée franco-belge et les comic-books continuent de caracoler au sommet des palmarès du « neuvième art ». Au Québec, nombreux sont les créateurs qui osent braver les indétrônables Tintin et Astérix, les super héros américains et les mangas japonais. Les descendants d’Albéric Bourgeois (premier bédéiste du Québec) et d’Albert Chartier (créateur d’Onésime) offrent une bédé de haut niveau, malgré les épreuves qui jalonnent leur route vers la rentabilité et la reconnaissance.

Fichtre alors !

Entrons tout d’abord chez Fichtre!, une librairie discrète du Plateau-Mont-Royal. Martin Dubé nous accueille dans cette caverne d’Ali Baba exclusivement consacrée aux dessins parlants. Ici, les titres québécois ont la part belle. Deux maisons d’édition incontournables sortent du lot : La Pastèque et Les 400 coups. 

Fondé en 1996, Fichtre! est l’un des rares établissements totalement voués à la bédé. Et l’un des plus crédibles. La clientèle est clairsemée, en cet après-midi d’automne. Un client porte un sac de Planète BD, l’autre institution du genre à Montréal qui a ouvert ses portes récemment. « Un habitué », dit Martin Dubé, soldat-libraire fidèle au poste chaque jour depuis 2002. « La clientèle ? Des fans, mais aussi des curieux qui aiment également le cinéma et le théâtre, poursuit-il. Les prix de vente sont à peu près les mêmes que dans les grandes chaînes. « La concurrence est plutôt féroce. Je remarque dernièrement un intérêt plus marqué pour la bédé d’ici et un rythme de parution plus soutenu. »

Jimmy construit sa légende

Jimmy Beaulieu a jadis travaillé chez Fichtre! Ce natif de l’Île-d’Orléans qui mange de la bédé depuis l’enfance a pratiqué tous les métiers du neuvième art. D’abord libraire chez Pantoute, à Québec, il emménage à Montréal en 1998 et devient dessinateur de bédé. Si certains de ses titres ne sont pas à mettre entre toutes les mains, Quelques pelures (en réédition fortement augmentée) et Le Moral des troupes sont des valeurs sûres. Pour les 30-40 ans, l’univers fragile et intimiste de Jimmy Beaulieu est un incontournable.

« Quand j’étais plus jeune, la bédé québécoise était peu accessible. Ce n’est plus le cas », note Beaulieu, qui a aussi tâté de la musique. « À 25 ans, je me suis dit qu’il était temps de faire quelque chose de sérieux. Mais c’est important de connaître d’autres modes d’expression pour se nourrir ; les gens uniquement biberonnés à la bédé ne font pas nécessairement les meilleurs albums.

« Ce qui est formidable avec la bédé, tant du point de vue de l’auteur que de celui du lecteur, c’est que tu peux y réunir le théâtre, la peinture, le dessin, le cinéma, le design et le graphisme, expérimenter avec l’écriture et la poésie… » Gros plans, silences, vues aériennes, maîtrise des regards : en quelques traits de crayons, Beaulieu parcourt toute la palette de la sensibilité humaine.

Les histoires de Beaulieu permettent aussi de comprendre le défi d’être bédéiste au Québec puisqu’il met aussi en scène son rapport avec son métier. « Plusieurs de mes bandes dessinées sont un journal dont je ne suis pas nécessairement le héros, mais plutôt l’observateur. C’est ma manière de parler de mon époque. Je me dis parfois que mes livres auront encore plus de sens dans 20 ans. Quand je pense à Albert Chartier, qui a fait la série Onésime, je constate que son histoire personnelle était encore plus fascinante que celles de son héros. En bédé, on peut dessiner telle rue, tel endroit, puis rendre compte de tout ce qui change autour de nous avec le temps. »

Éditeur, bédéiste, animateur d’ateliers au Cégep du Vieux-Montréal, ex-libraire, Jimmy Beaulieu tente de concilier sa voix intérieure et les impératifs commerciaux, avec un succès fluctuant. Fondateur de Mécanique Générale, une maison intégrée à 400 Coups rachetée depuis, il s’est détaché de MG pour se consacrer à sa maison d’édition, Colosse, qui imprime de petites quantités sur presses numériques, ce qui procure une plus grande flexibilité dans les choix littéraires et les délais, et entraîne des coûts de production moindres. Côté distribution, il privilégie la vente en ligne. Les albums étant imprimés en petites quantités selon les besoins, l’opération est aussi rentable qu’avec le traditionnel circuit éditeur-distributeur-libraire. « Au Québec, un hit, c’est 2 500 exemplaires. Dans le circuit régulier, l’auteur touche 10 % des ventes, et il ne reste pas grand-chose ! Rabagliati est l’exception : il vend peut-être de 10 000 à 12 000 albums. » D’autres disent environ 20 000.

Rabagliati au Québec

Né à Montréal il y a 48 ans, Michel Rabagliati, comme son père, a d’abord été typographe, un métier dont ont eu raison les nouvelles technologies puis Internet. Rabagliati comprend rapidement qu’il devra se recycler et maîtriser ces nouveaux outils. Devenu illustrateur et maître ès Mac, représenté par une agente, il signe des œuvres partout en Amérique du Nord pour des quotidiens et des périodiques. Ses premiers pas à l’ordinateur sont d’ailleurs évoqués de façon hilarante dans Paul à la pêche.

À 38 ans, Rabagliati n’avait jamais dépassé les quelques cases de bédés. Un jour, il s’installe devant la planche à dessin offerte par son père pour ses 10 ans, trempe sa plume dans un encrier Pélican et donne naissance à un nouveau héros : lui-même. L’aventure ? Son quotidien. « J’ai réalisé que les personnages fictifs étaient moins accrocheurs. J’ai finalement choisi le personnage que je connaissais le mieux. »

Il crée Paul à la campagne, qu’il propose timidement aux éditions La Pastèque. La première édition sera vendue à 800 exemplaires – un succès ! Ses 24 pages paraissent bien minces comparativement aux cinquième et sixième tomes de sa série : Paul à la pêche et Paul à Québec font pas moins de 200 pages ! « Je veux en donner pour procurer quelques heures de plaisir. J’aime me sentir en voyage quand je lis un roman, et c’est l’effet que je souhaite produire. Je décrirais mon travail comme du “roman graphique” davantage que de la bande dessinée. »

Plonger dans les aventures de Paul, c’est s’éveiller à l’une des œuvres majeures du Québec d’aujourd’hui, toutes formes d’expression artistique confondues. Déjà traduit en cinq langues, Michel Rabagliati produit environ un album tous les deux ans, sans trop se soucier des objectifs commerciaux. Le prochain Paul ? « Ce sera un récit d’enfance, genre Paul à neuf ans. Comme moi, mon personnage n’est pas très gars. Il n’est pas fasciné par le sport et les autos, n’a pas de cercle d’amis, on ne le voit pas à la taverne ou à la Cage aux Sports ! Il a un côté plus “féminin”, il est à l’écoute des autres. Il est aussi un peu soupe au lait et se fâche parfois pour des riens. »

La reconnaissance nationale et internationale l’a-t-elle rendu riche ? « Je vends environ 1 000 albums en Europe, et 2 000 à 3 000 exemplaires en anglais (éditeur : Drawn and Quaterly), en plus des ventes au Québec. Ce n’est pas si mal, mais j’ai encore besoin du soutien du Conseil des Arts pour vivre », admet-il sans aucune amertume. S’y ajoutent des conférences, quelques contrats d’illustration. Il a récemment cédé à l’Université de Montréal l’utilisation de son personnage pour une campagne publicitaire, mais tient à le protéger de l’espace commercial.

Si Jimmy Beaulieu commence à expérimenter l’animation, Rabagliati verrait davantage Paul prendre forme humaine sur grand écran, au cinéma. « On m’a déjà proposé de faire un dessin animé à l’ONF, mais je ne me voyais pas passer six ans de ma vie à faire un court métrage de 30 minutes. J’imagine plutôt Paul dans le monde réel. Pour un Paul de 30 à 40 ans, je verrais très bien François Létourneau (Les Invincibles). »

La différence entre Paul et Michel ? « Je suis moins fin que lui ! » lance en riant le bédéiste. Il ajoute : « Je suis fier que mes bédés soient entièrement faites au Québec. Tout est imprimé ici, le papier est recyclé, c’est en noir et blanc, il n’y a pas de hard cover et la reliure est cousue – c’était mon rêve ! »

Bédé cadeau

Les recommandations de Noël du libraire Martin Dubé. « Il y a évidemment la série des Paul ; selon moi, Paul a un travail d’été est le plus abouti. Et Le Moral des troupes, de Jimmy Beaulieu. J’ai beaucoup aimé Harvey, de Janice Nadeau et Hervé Bouchard, sorti cette année. La série des Red Ketchup, aujourd’hui rééditée, est très sympathique. Je recommande aussi Vers les mondes lointains, de Grégoire Bouchard, un gros bouquin édité par une maison suisse. »

Succès rapide et mérité des deux côtés de l’Atlantique, Les Nombrils, dont Duel de Belles est le plus récent des quatre tomes, a d’abord été publié en 2004 dans Safarir et est aujourd’hui édité par Dupuis. Préados, ados et éternels ados adorent les aventures de Jenny et de Vicky, deux pestes qui mènent la vie dure à Karine, l’héroïne de la série. Signé par le tandem sherbrookois Delaf (Marc Delafontaine, scénariste) et Dubuc (Maryse, dessinatrice ), sa conjointe.

La série Magasin Général est-elle québécoise ? Qu’importe. Régis Loisel, qui cosigne cette bédé avec Jean-Louis Tripp, est né en France et réside aujourd’hui à Montréal. Chose certaine, le contenu est 100 % « pure laine », la trame se déroulant dans le Québec de l’entre-deux-guerres. Cette fable rurale magnifiquement dessinée est publiée chez Casterman. Parfait au coin du feu, après le ski ou une randonnée en raquettes. Bas de laine, chocolat chaud ou verre de rouge et un Magasin Général : le temps s’arrête. Chacun des quatre premiers tomes s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires. Montréal, le cinquième, est chaud de quelques semaines. Qui a adapté les expressions québécoises ? Jimmy Beaulieu.

De Bourgeois à Côté

Mira Falardeau vient de signer, avec Robert Aird, L’histoire de la caricature au Québec. Historienne et spécialiste de la bande dessinée québécoise, elle a publié en 2008 Histoire de la bande dessinée au Québec, la version enrichie et abondamment illustrée d’une première édition publiée en 1994. Mira Falardeau a aussi édité plusieurs ouvrages d’André-Philippe Côté. Selon elle, le premier bédéiste de l’histoire au Québec est sans contredit Albéric Bourgeois (également caricaturiste pour La Presse pendant près de 50 ans), qui aurait été le premier à employer, avec Les aventures de Timothée, des phylactères (bulles) dans l'espace francophone. Bourgeois est aussi connu pour Les aventures de Ladébauche.

L’historienne déplore le peu de soutien gouvernemental : « Il faudrait élaborer une loi, des stratégies, un mouvement comme celui qui soutient la musique, la télé, le cinéma. Les Québécois apprécient ce qui se fait ici.  Mais on voit rarement les bédéistes aux tables de concertation en littérature ou en art visuel, peut-être parce que la bédé se situe entre les deux ». Mira Falardeau situe l’âge d’or de cet art durant les années 1970 et 1980, notamment avec la revue Croc, qui a lancé plusieurs bédéistes. Elle constate l’omniprésence de nos cousins européens : « Quand on entre dans une librairie, on voit surtout des albums franco-belges, qui s’adressent plutôt aux jeunes. Et c’est auprès d’eux que se développe le goût de la bédé. Les libraires pourraient, comme pour les romans ou le théâtre, créer des sections québécoises bien identifiées. Certaines grandes chaînes commencent d’ailleurs à le faire ».

Et que pense-t-elle de l’adaptation de Tintin en joual avec Colocs en stock ? « Je trouve ça minable comme idée ! C’est déplorable de ne pas connaître la langue d’ici. » Elle nous invite plutôt à découvrir Albéric Bourgeois, Garnotte, Giard, Line Arsenault, Philippe Girard (Phlppgrdd), Henriette Valium, Siris. Côté enfants : Laverdière, Parent, Goldstyn... Les auteurs abondent ; il n’en tient qu’aux lecteurs de tenter l’aventure.

Lire davantage sur ces sujets

Partagez cet article




commentaires

Plain text

  • No HTML tags allowed.
  • Web page addresses and e-mail addresses turn into links automatically.
  • Lines and paragraphs break automatically.
Image CAPTCHA
Enter the characters shown in the image.