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De Vancouver à Kandahar : entrevue avec Tooryalai Wesa, gouverneur de Kandahar

Tooryalai Wesa a vécu 13 ans au Canada avant d'accepter, en décembre 2008, de retourner en Afghanistan à titre de gouverneur de la province de Kandahar. Kandahar, là où les soldats canadiens étaient stationnés jusqu'en juillet dernier. Les soltats sont partis, lui est resté.

Qu’est-ce qui a pu le convaincre d’accepter le poste de gouverneur de Kandahar alors que tant de dirigeants y ont laissé leur vie ? Pensons à l’ex-président afghan Burhanuddin Rabbani, tué près de sa résidence dans un attentat suicide fin septembre. Au maire de Kandahar, Ghulam Haidar Hamidi, assassiné le 27 juillet, deux semaines après que le président du conseil de la province de Kandahar et demi-frère du président afghan Hamid Karzaï, Ahmed Wali Karzaï, eut lui aussi été tué, à bout portant par un de ses gardes du corps. Mais Tooryalai Wesa résiste et ne semble pas inquiet. Il est persuadé qu’on peut ramener la paix en Afghanistan en remettant l’économie sur pied, en tendant la main aux insurgés et, aussi, en acceptant d’y mettre le temps.

Forces l’a rencontré à Montréal, en transit entre Kandahar et Vancouver, où il a toujours une résidence.

Ne vous a-t-on pas dit qu’il était suicidaire de retourner vivre à Kandahar ? Ne craignez-vous pas pour votre sécurité ?
On me l’a dit très souvent mais, vous savez, j’ai passé toute mon enfance en Afghanistan. J’y ai fait mes études primaires et secondaires, à une époque où l’Afghanistan était en paix. C’était un pays magnifique, où vivaient des gens honnêtes. J’ai vécu des jours très heureux en Afghanistan et, maintenant, je dois partager les jours moins heureux qui l’accablent, en tentant d’y changer quelque chose.

Qu’est-ce que vous avez trouvé le plus difficile à votre retour en Afghanistan ?
Le manque de professionnels. C’est le principal défi auquel nous faisons face. Nous avons des ressources, nous jouissons d’un soutien extraordinaire des pays occidentaux, dont le Canada, nous avons des projets pour remettre l’Afghanistan sur pied, mais nous manquons de personnel qualifié pour les réaliser. Le niveau d’instruction est très bas en Afghanistan. Or, au 21e siècle, on ne peut rien accomplir sans technologie, et les Afghans ne sont pas assez scolarisés pour maîtriser la technologie.

Croyez-vous que des professionnels afghans expatriés pourraient, comme vous, revenir pour aider à reconstruire le pays ?
C’est mon objectif de les ramener au pays, depuis le jour où j’y suis arrivé. Je répète aux dirigeants des Nations unies qu’au lieu d’amener des conseillers sud-africains, américains, canadiens ou autres pour diriger les projets de reconstruction, ils devraient rapatrier les professionnels afghans dispersés un peu partout sur la planète. À Toronto seulement, il y a des centaines de médecins et d’ingénieurs qui conduisent des taxis parce qu’ils ne peuvent exercer leur profession. Ils seraient plus utiles ici ! Ils étaient partis à cause de la guerre contre les Russes, mais il y a longtemps que cette guerre est terminée : ils doivent revenir. Ils ont mon âge, ils sont encore pleins d’énergie, ils peuvent fournir encore cinq ou dix années de travail pour aider leur pays.
J’ai contacté plusieurs d’entre eux, mais il n’est pas facile de les convaincre de revenir. Plusieurs ont quitté  l’Afghanistan depuis plus de 20, voire 30 ans. Ils hésitent à cause de leurs enfants, à qui ils veulent offrir le meilleur système d’éducation et de santé qui soit. Ce qui ajoute à la difficulté, c’est que Kandahar n’est pas la ville la plus sûre d’Afghanistan ; Kaboul ou Mazar-i-Sharif sont plus calmes. Certains viennent pour quelques mois, comme consultants, histoire de jauger la situation avant de prendre une décision finale quant à leur retour. Mais je peux vous assurer que tous ceux qui viennent pour de courtes périodes n’ont qu’une envie, revenir en Afghanistan.

Vous restez en Afghanistan alors que les soldats canadiens, eux, partent. Regrettez-vous leur départ ?
D’abord, ils ne partent pas tous ; plusieurs restent, mais ils n’auront plus une mission de combat. Les Afghans vont les regretter, car ils aimaient beaucoup les soldats canadiens. Ils savaient qu’ils étaient là pour instaurer la paix et la sécurité dans leur pays et qu’ils se préoccupaient de son développement. Le Canada a fait beaucoup à ce chapitre. Les soldats ont construit des routes, des ponts, nettoyé des canaux et des carrières, distribué des semences et des fertilisants aux agriculteurs, ouvert des écoles… Les Canadiens sont très admirés en Afghanistan.

Vous prônez le rétablissement de la paix et le développement économique. Un curieux amalgame, non ?
Absolument pas ! L’une des principales causes de la guerre en Afghanistan est le taux de chômage élevé qui y sévit. Les gens n’ont pas de travail. Donc, si on leur offre de combattre les forces de l’OTAN, ils se fichent d’être payés par des rebelles talibans, pourvu qu’ils aient l’argent pour nourrir leur famille. C’est pourquoi il faut se préoccuper de développement économique. Quand les gens travaillent, ils n’ont pas de temps à perdre avec les rebelles. Ils sont trop occupés à faire les récoltes, à faire fonctionner l’usine ou à faire fructifier leurs biens.

Parlez-nous de vos projets de développement à Kandahar.
D’abord, nous avons plusieurs projets agricoles visant à remplacer  la culture de l’opium par d’autres cultures tout aussi rentables. Ainsi, nous avons réintroduit la culture de la pomme grenade et commençons même à en exporter. Un succès !
Nous consacrons aussi beaucoup d’énergie à l’éducation. Nous avons construit la première bibliothèque de Kandahar, le premier musée et un centre des sciences pour les étudiants du secondaire. Nous avons rouvert 60 des 250 écoles fermées pendant la guerre et continuons d’en rouvrir pour que, enfin, tous les enfants puissent retourner en classe. Avec l’ACDI, nous avons créé une université de premier cycle, devenue le symbole de la présence canadienne à Kandahar. Nous avons envoyé 40 de nos meilleurs étudiants poursuivre leur formation en Allemagne, en Inde et au Japon. Ma femme, qui est médecin, a mis sur pied des programmes de formation spécialement destinés aux femmes pour faciliter leur intégration au marché du travail.

Et qu’en est-il des infrastructures ?
Nous avons pavé 50 kilomètres de routes dans diverses villes du gouvernorat de Kandahar et rétabli 50 MW d’électricité, si bien que, dans le quartier industriel, on a pu rouvrir la moitié des manufactures qui étaient fermées. À Dahla, nous construisons un barrage qui permettra d’irriguer 10 000 hectares de terres agricoles et créera autant d’emplois. L’aéroport de Kandahar est maintenant desservi par trois transporteurs privés, et les liaisons avec Dubaï, Delhi et la Turquie ont été rétablies. Des banques et des écoles privées se sont aussi réinstallées à Kandahar.
Et je suis particulièrement fier que nous ayons recommencé à publier des œuvres afghanes. Pendant la dernière année, 50  ouvrages d’historiens, de poètes et d’écrivains ont été édités, du jamais vu au cours des 30 dernières années ! Le Kandahar Daily News, vieux de 90 ans, a été publié en couleurs pour la première fois l’an dernier et a doublé de volume ! Les réalisations de l’Afghanistan sont impressionnantes, mais les Canadiens l’ignorent, car les médias ne parlent que des soldats tués ou blessés, des morts et des affrontements.

Peut-être parce que des affrontements ont toujours lieu et que la paix semble bien loin ? À moins que l’OTAN n’arrive à convaincre les talibans modérés de déposer les armes. Est-ce que de telles négociations ont cours ? Existent-ils, ces
talibans modérés ?
Oui, ils existent et nous avons des contacts avec eux. Ils nous disent qu’ils sont fatigués de se battre, qu’ils veulent vivre en paix, donner enfin une vie normale à leurs enfants et vivre comme de simples citoyens.
Et la Force internationale les encourage en ce sens. Un budget important a été prévu pour les aider à se réintégrer dans la société afghane, s’ils acceptent de déposer les armes. Juste avant mon départ d’Afghanistan, nous avons eu des rencontres intensives pour mettre la touche finale à ces programmes de réintégration. Nous voulons être prêts à les recevoir, être en mesure de leur dire exactement ce qui les attend s’ils acceptent de se rendre.

Avez-vous eu des expériences concluantes jusqu’à présent ?
Nous avons déjà réussi à réintégrer trois groupes d’insurgés, environ 80 personnes au total. Un de leurs chefs, un personnage très important, faisait partie du cabinet fantôme de la province de Kondôz. Il s’est rendu avec 40 de ses hommes. Nous lui avons offert un poste dans le gouvernement de la province, comme nous l’aurions fait pour tout autre Afghan de son rang. Quant à ses hommes, nous leur avons proposé diverses options : du travail, de la formation, technique ou professionnelle, adaptée à leurs besoins. Parmi ces insurgés, 15 sont maintenant travailleurs manuels, 12 sont inscrits à des cours d’anglais et d’informatique, d’autres à des formations techniques et nous comptons offrir du travail à ceux qui restent.

Qu’en est-il des prisonniers ?
Nous leur offrons exactement les mêmes possibilités pour qu’ils puissent gagner leur vie et retrouver une existence normale une fois de retour dans leurs villages.

Ces efforts pour réintégrer les insurgés repentants sont considérables, mais l’OTAN ne contribue-t-elle pas, par sa seule présence, à alimenter l’insurrection ? On connaît tous l’histoire éloquente de résistance des Afghans à l’envahisseur.
Vous avez raison de dire que les Afghans ont toujours résisté à l’envahisseur. Mais l’OTAN n’est pas un envahisseur, bien que, malheureusement, de nombreux Afghans la perçoivent ainsi. D’où la nécessité d’expliquer et de réexpliquer aux Afghans que l’OTAN n’est pas venue envahir l’Afghanistan, mais les aider à se débarrasser d’Al-Qaïda, à mater l’insurrection, à ramener la paix dans leur pays.

Fort bien… mais Oussama Ben Laden est mort et les membres d’Al-Qaïda ne sont pas confinés en Afghanistan. Alors, que dites-vous aux Afghans qui veulent savoir quand les soldats de l’OTAN quitteront leur pays ?
Je leur réponds qu’aussitôt que les Afghans seront en mesure de se gouverner eux-mêmes, l’OTAN quittera le pays. Pour cela, il faut que nous puissions vivre en sécurité et cela implique que nous soyons parvenus à constituer notre propre armée, notre propre force policière, nos propres services secrets. Il faudra aussi que notre économie soit remise sur pied.
Nous sortons de 30 années de guerre et de destruction. Les Russes ont tout détruit, les moudjahidines et les talibans aussi ; aucun n’a construit quoi que ce soit. Ils ont détruit non seulement des routes, des ponts, des usines, mais d’abord et avant tout des êtres humains. Des milliers sont morts ou ont quitté l’Afghanistan durant cette période. Le pays a été saigné de la plupart de ses citoyens éduqués, et le peu qui sont restés ont été emprisonnés, sont morts malades ou devenus fous. L’Afghanistan se retrouve avec des « restes » pour se reconstruire. Alors, avant que ces gens éduqués reviennent ou qu’on en forme d’autres, il faudra du temps. Mais ce jour viendra, et ce jour-là, l’OTAN quittera l’Afghanistan sans hésitation, j’en suis sûr.

Mais cela risque de prendre des années. Croyez-vous que l’opinion publique appuiera une si longue prolongation de la mission de l’OTAN en Afghanistan ?
Je l’espère. Les Afghans le souhaitent, car ils sont incapables actuellement de se défendre contre les insurgés et contre leurs puissants voisins, le Pakistan et l’Iran.

Parlons de corruption, une des causes du peu d’appui de l’opinion publique à l’envoi de troupes et d’argent en Afghanistan. Y a-t-il moyen d’y mettre fin ?
La corruption est partout, dans les pays en voie de développement comme dans les pays développés. Seul le degré varie et il ne fait aucun doute que, dans un pays en guerre depuis 30 ans, la corruption est omniprésente. Toutefois, je suis certain que lorsque les gens éduqués reviendront en Afghanistan, que nous aurons formé une administration digne de ce nom, nous en viendrons à bout, car les Afghans n’ont pas une tradition de corruption.

Où serez-vous dans 10 ans ?
Je ne serai sans doute plus gouverneur de Kandahar, mais je pourrais y être encore comme consultant, poste que j’occupais avant d’accepter celui de gouverneur.

Avez-vous l’intention de vous établir à Kandahar ?
Ma famille et moi avons deux propriétés, l’une à Vancouver, l’autre à Kandahar. Nous avons de la famille et des amis dans les deux villes, alors je crois que nous allons partager notre temps entre ces deux ports d’attache.

Vous n’avez même pas évoqué le fait que vous pourriez ne plus être là dans 10 ans, Kandahar demeurant la région la plus dangereuse d’Afghanistan…
C’est parce que vous ne voyez pas tous les progrès que nous avons faits à Kandahar, les écoles qui rouvrent leurs portes, les terres qui retournent à l’agriculture, vous ne voyez que les attentats, les troubles. Moi, je regarde les réalisations et je suis fier d’y avoir contribué. Vous savez, Kandahar, c’est l’Afghanistan, il en a toujours été ainsi dans notre histoire. Et le jour où Kandahar vivra en paix, l’Afghanistan entier sera pacifié. Et je suis sûr que ce jour viendra.

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