Économie

Les banquiers équitables...

Le système bancaire profite d’une manière invraisemblable de la crise qu’il a lui-même provoquée.

C’est Gordon Brown, premier ministre britannique, le locataire du 10, Downing Street, à quelques encablures de la « City », qui a qualifié récemment de « banksters » des gestionnaires de cette activité clé de l’économie nationale. C’est d’autant plus frappant que l’Angleterre incarna la noblesse de ce secteur durant des années où cette activité essentielle fut conduite de façon éthique et généralement efficace. Pour qu’un premier ministre fusionne banker et gangster dans une langue qui ne manque pourtant pas de mots durs, il faut que la situation soit particulièrement grave !

Réaffirmons qu’une telle expression ne saurait avoir cours au Québec, du fait que notre espace économique, comme celui du Canada, n’a pas connu d’infamies comparables à celles du vaste univers financier anglo-saxon. En effet, il n’y a au Canada qu’une demi-douzaine de véritables banques, que leur faible nombre et leur situation oligopolistique rendent plus faciles à surveiller.

Au Québec en particulier, la moitié du commerce bancaire est assuré par une coopérative, le Mouvement Desjardins, dont nous sommes à peu près tous membres et qui, en aucun cas, ne pourrait verser des millions de dollars par an à ses dirigeants comme l’ont fait certaines banques alors que les bénéfices étaient en baisse. Comment garder la tête haute et projeter une image d’éthique lorsqu’on gagne en un an ce que l’immense majorité de ses clients ne gagneront pas dans leur vie entière ?

À cet égard, en conséquence de l’action salutaire du MÉDAC, la Banque Laurentienne s’engage, quoique timidement, dans une voie prometteuse : les actionnaires seront au moins consultés au sujet du niveau de rémunération des dirigeants. Les banques nationales, la CIBC et la Royale, s’inspirent aussi d’une telle mesure ; toutefois, il est peu probable que cela soit suffisant pour mettre fin aux abus scandaleux. Dans ce cas, il serait dans l’intérêt même des banques et des banquiers que l’État s’en mêle, malgré leur réticence légendaire par rapport aux réglementations – même lorsque celles-ci sont nécessaires.

Si la situation des banques est moins désolante ici qu’ailleurs, cela ne signifie pas que nous soyons épargnés par les effets de la mauvaise gestion bancaire qui affligent la planète. Aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans plusieurs autres pays, les gouvernements, afin d’éviter le pire aux institutions mal gérées, ont dépensé 11 900 fois mille millions de dollars. Cela fait presque deux mille dollars par habitant de la planète, alors qu’on sait que des milliards d’êtres humains vivent avec moins de deux dollars par jour. Devant une telle horreur, comment dormir en paix comme citoyen du monde ? Comment certains peuvent-ils vouloir retarder ou empêcher les rectifications urgentes qui s’imposent ?

D’autant plus que les « secourus », dont plusieurs sont « too big to fail », n’ont pas laissé de choix à leurs gouvernements : l’aide ou l’effondrement. Cela fait penser au « gun » associé au néologisme remis au goût du jour par Gordon Brown !  En toile de fond du marasme, un nombre incalculable de banquiers ont agi personnellement d’une manière honteuse. Ils se sont payé de faramineuses primes, nous menant à la ruine tout en forçant les États à être « aidants » jusqu’à l’absurde.

Même George W. Bush et les États les plus fanatiquement non interventionnistes furent obligés de bouger, sous le regard médusé des ultralibéraux, silencieux devant le paradoxe de leur vie. En fait, ce sont les victimes qui, comme contribuables ou clients, payent pour sauver de la ruine les responsables de la catastrophe. Ce serait comme une poursuite en dommages-intérêts inversée : c’est le fautif qui est dédommagé !

Évidemment, les États sérieux ont commencé à mettre en place des mécanismes pour rétablir la situation, d’abord en promettant aux contribuables un certain retour des fonds dans les caisses publiques. Mais ces remboursements ne constituent qu’une partie des mesures nécessaires. Il faut aussi s’assurer que les responsables seront sanctionnés, par le droit pénal dans certains cas, par le droit civil pour les autres. En outre, la réglementation elle-même doit être reconsidérée, comme Franklin Roosevelt avait eu le courage et la sagesse de le faire avec le Glass-Steagall Act. L’abolition de cette loi en 1999, sous les pressions des banquiers et des ultra-libéraux, fut un des déclencheurs des catastrophes actuelles.

Dans l’analyse des malheurs présents de la Grèce et de quelques autres pays européens, on retrouve la signature des banquiers immoraux. Goldman Sachs,  par des conseils sur la présentation des états financiers helléniques, a été le complice de la déconfiture du pays. JP Morgan et Chase ont joué le même rôle en préconisant l’usage de procédés « créatifs » auprès de l’Espagne et de l’Italie. Si l’on peut poursuivre un chirurgien pour faute professionnelle, à quand la généralisation de mégapoursuites internationales contre ceux qui détruisent la richesse de façon massive alors que leur vocation devrait être d’aider à la créer ?

Pendant des générations, le métier de banquier fut fondé sur la respectabilité, l’honnêteté et la confiance méritée. Il s’agissait d’une profession aussi simple qu’essentielle. Il fallait mettre en sécurité les épargnes, leur assurer le meilleur rendement et s’en servir pour avancer des fonds aux individus et aux entreprises qui en avaient besoin. La confiance était telle que jusqu’à une époque récente, les banquiers émettaient de la monnaie en leur nom tout autant que les États. Les billets de banque ont été la première forme de monnaie de papier. Pour en émettre, il fallait jouir d’une réputation diamétralement opposée à celle des « gangsters » et disposer de solides réserves. Réjouissons-nous rétroactivement que Lehman Brothers n’ait pas émis de billets ! 
À une certaine époque, le moindre écart de fiabilité semait la panique, et la clientèle se précipitait vers le remboursement. Ce fameux rush des déposants, que l’on croyait ne plus jamais revoir, a réapparu en Angleterre au cours des dernières années.
Il fut un temps où, sans l’existence de réglementations strictes, les banquiers protestants, catholiques ou juifs, sous l’œil de Dieu, de l’Éternel ou de Yahvé, respectaient des cadres éthiques qui allaient de soi. Aujourd’hui, pour diverses raisons, les règles de la moralité ont déserté le monde de la finance. L’appât du gain rapide, autant « corporatif » qu’individuel, est devenu la nouvelle religion, et tend à perdurer scandaleusement même pendant la crise. On reprend le système de primes comme si rien ne s’était passé ! Il a fallu que plusieurs gouvernements décident d’intervenir pour contrer ces excès odieux. Comment expliquer que les banquiers, en déplorable perte d’image, n’y aient pas pensé eux-mêmes ? Il était pourtant évident qu’il y allait de leur propre intérêt.

Les taux d’intérêts sont maintenus très bas par les autorités monétaires. Ils sont presque virtuels si l’on tient compte de l’inflation, ainsi que de l’impôt que le déposant doit payer sur son misérable 0,25 %. Les banquiers, eux, replacent dans de meilleures conditions les fonds qu’on leur confie, leurs banques font des profits records, et ils se croient justifiés de poursuivre leurs rémunérations excessives. Franchement, ils sont chanceux que Marx ne soit plus de ce monde. Même Adam Smith aurait eu honte.

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