International

L’euro dans la tourmente

Il y a toujours eu, depuis le commencement de l’aventure, des eurosceptiques. Ils s’inquiètent aujourd’hui quand ils voient s’affaiblir la devise européenne sur les marchés des changes, oubliant qu’il y a quelques mois à peine, ils s’insurgeaient contre un euro fort.

Les eurosceptiques vont parfois jusqu’à annoncer l’éclatement de la zone euro. En cause, bien sûr, la situation de certains de ses États membres, au premier rang desquels la Grèce, suivie de l’Irlande, du Portugal, voire de l’Espagne ou de l’Italie. Les finances de ces pays sont, il est vrai, en mauvaise posture. La crise a gonflé, dans leurs comptes publics, des déficits qui s’étaient déjà creusés depuis des années, parfois dans une opacité que les autorités monétaires ont longtemps tolérée avec indulgence. Désormais, la crise révèle l’ampleur des déséquilibres… et les agences de notation sonnent le tocsin. Les spéculateurs en rajoutent, au risque d’enclencher une dangereuse spirale.

Faut-il pour autant craindre le pire ?

Non. C’est en tout cas ma conviction. Le pire, à mes yeux, serait évidemment la remise en question de cette belle réussite qu’a été la création de la monnaie unique européenne. Sa genèse a été, certes, difficile, et je n’ai pas oublié les efforts qu’a demandés à nos concitoyens la préparation du passage à l’euro, notamment dans les années 1995 à 1997, durant lesquelles j’ai eu l’honneur de diriger le gouvernement de la France. Mes successeurs ont gardé le cap, et notre pays a pu tenir ses engagements. Lorsque l’on considère le chemin parcouru depuis, on doit se réjouir de la stabilité que la monnaie unique a assurée aux économies qui l’ont adoptée. Et l’inflation, contrairement au sentiment d’une partie de l’opinion populaire, a été maîtrisée. Au plus fort de la récente tourmente, tout le monde s’est réjoui de n’avoir pas eu à gérer, par-dessus le marché, des crises de change entre pays européens comme nous en avions tant connu au siècle dernier.

D’où ma confiance dans l’avenir de l’euro. Ni la France, ni l’Allemagne, ni leurs partenaires de la zone n’accepteront la mise à mal d’une union monétaire qui constitue un de leurs atouts principaux dans le grand chambardement économique de la planète.

Le message que nos pays ont adressé aux marchés lors du dernier Conseil européen a été très explicite : l’Eurogroupe ne laissera pas tomber la Grèce, ni aucun autre de ses États membres aux prises avec la spéculation.

Certains observateurs ont souligné qu’il ne s’agissait pour l’instant que d’un engagement de principe, et qu’aucune mesure concrète n’avait été annoncée. C’est qu’il incombe d’abord au gouvernement grec, ainsi qu’aux gouvernements des pays en difficulté, de prendre leurs responsabilités et d’engager les politiques de redressement indispensables. Mais en dernier ressort, la solidarité européenne jouera, et les spéculateurs pourraient en être pour leurs frais.

Est-ce à dire pour autant que nous pouvons dormir sur nos deux oreilles et laisser faire le temps qui passe ? Évidemment non. De grands changements s’imposent. En premier lieu, dans la gouvernance de l’Europe. L’Union européenne s’est dotée d’une banque centrale qui conduit une politique monétaire indépendante, cohérente et efficace. Le consensus s’est fait pour saluer le sang-froid et la compétence des autorités monétaires européennes au plus fort de la crise financière. On peut espérer qu’elles feront preuve de la même clairvoyance à la sortie de la crise et ne compromettront pas, au nom d’une vigilance parfois obsessionnelle contre d’improbables risques d’inflation, le retour encore bien fragile de la croissance.

Ne plus faire cavalier seul

Une bonne politique économique ne peut se résumer à une bonne politique monétaire. Le « policy mix », comme disent les experts, joue aussi de l’arme budgétaire et de l’arme fiscale. Or, dans ce domaine, l’Europe n’existe quasiment pas. Certes, elle a fixé des critères de « stabilité et de croissance » que les États membres de la zone euro se sont engagés à respecter afin d’éviter des divergences dangereuses dans l’évolution de leurs économies. Mais, faute de mécanismes de coopération efficaces, ces critères ont été peu respectés, et le sont de moins en moins.

L’exemple de la Grèce en apporte la démonstration extrême. Je connais la réticence de certains États, et au premier chef de l’Allemagne, à l’idée d’un « gouvernement économique » européen. Si les mots fâchent, on peut en trouver d’autres. Mais il est une réalité qui devient incontournable : si nous n’harmonisons pas plus étroitement nos politiques économiques, nous ne retrouverons pas le chemin d’une croissance suffisamment vigoureuse pour faire reculer le chômage et réduire les déficits publics. Cette harmonisation devra bien s’étendre, un jour ou l’autre, au domaine fiscal. La mise en œuvre d’une taxe carbone européenne pourrait permettre d’amorcer intelligemment le processus de rapprochement de nos systèmes fiscaux. Ici encore, je mesure les obstacles. Je sais et je comprends que les pays qui misent le plus sur le dynamisme de leurs exportations redoutent, à bon droit, les dérives protectionnistes. Mais l’ampleur des défis que nous avons à relever est telle que personne, dans l’Union, ne peut plus faire cavalier seul.

Car nous connaissons bien un grand chambardement planétaire, et il s’accélère. Comme je l’ai écrit dans Je ne mangerai plus de cerises en hiver, le centre de gravité de la richesse, de la puissance et même des valeurs s’est spectaculairement déplacé. L’Europe n’est plus le centre du monde. On peut dire de même des vieux pays industriels, Amérique et Japon compris. Deux chiffres (ou quatre…) pour illustrer mon propos : la croissance attendue en 2010-2011 et sans doute au-delà se situe entre 1 et 2 % pour l’Europe, et entre 7 et 10 % pour les grands pays émergents. Imagine-t-on assez l’énormité de l’écart qui peut se creuser entre les économies du monde si l’on prolonge de telles courbes de croissance ne serait-ce que sur une décennie ?

Il n’y a que deux voies de salut

D’abord celle de la connaissance, la recherche, l’innovation. Or, nous n’en avons pas le monopole : la Chine, l’Inde, et d’autres pays émergents y consacrent des moyens considérables. Il est donc impératif que nous gardions une longueur d’avance. C’est la priorité qu’a dégagée la commission dite du « grand emprunt », que j’ai coprésidée avec Michel Rocard et dont les recommandations viennent d’être quasi intégralement transcrites dans une loi de finances rectificative en cours d’adoption par le Parlement français. Plutôt que de « grand emprunt », je préfère d’ailleurs parler d’un ambitieux programme d’investissement ciblé sur l’enseignement supérieur, la recherche et sa valorisation, et quelques secteurs clés : les sciences de la vie, les énergies sans carbone, les usages du numérique, les véhicules du futur…

L’autre voie de salut que j’entrevois dans le grand chambardement du monde, pour un pays comme la France, c’est la solidarité européenne.

Les eurosceptiques, toujours eux, objecteront que l’Europe est en panne. Je vois quant à moi qu’elle est l’une des toutes premières puissances commerciales et monétaires du monde. A-t-elle en elle-même le ressort nécessaire pour utiliser à plein les nouvelles institutions dont elle vient de se doter, et définir ainsi une stratégie ambitieuse pour continuer à compter sur la scène mondiale ? C’est mon espoir.

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